The Revenant : retour sur l'enfer glorieux d'un tournage hallucinant

Geoffrey Crété | 19 janvier 2016 - MAJ : 10/03/2019 17:02
Geoffrey Crété | 19 janvier 2016 - MAJ : 10/03/2019 17:02

Comment ne pas penser à William Friedkin qui, intouchable après L'ExorcisteFrench Connection et un Oscar du meilleur réalisateur, a pu lancer la machine infernale Sorcerer (Le Convoi de la peur) dans la jungle de l'Amérique du sud, emportant ses stars et son équipe dans un voyage au bout de l'enfer ? Car The Revenant d'Alejandro Gonzalez Inarritu semble bien parti pour écoper d'une même réputation sulfureuse.

Lorsqu'il monte sur scène pour la troisième fois de la soirée en février 2015 pour le triomphe final de Birdman, qui lui a valu les statuettes du meilleur scénario, meilleur réalisateur et meilleur filmAlejandro Gonzalez Inarritu a déjà la tête ailleurs : depuis septembre 2014, il tourne The Revenant avec Leonardo DiCaprio et Tom Hardy, un western sur un trappeur laissé pour mort par son équipe, dans l'Amérique sauvage du 19ème siècle. Les prises de vue sont censées se terminer quelques semaines plus tard, mais à cause d'ambitions et de conditions extraordinaires, le film est devenu un monstre inarrêtable.

 

 

LA SURPRENANTE VERTUE DE L'IGNORANCE 

Passé entre les mains Park Chan-Wook, Samuel L. Jackson, John Hillcoat, Christian Bale et Jean-François Richet depuis 2001,The Revenant, qui devait à l'origine se faire avant Birdman, est déjà un projet colossal dès le début : Inarritu veut tourner le film dans l'ordre chronologique (un parti pris inhabituel qui entraîne un surcoût de 7 millions de dollars), filmer de longues prises devenues sa marque de fabrique, et souhaite surtout travailler en lumières naturelles avec son célèbre chef opérateur Emmanuel Lubezki, intouchable depuis ses deux Oscars consécutifs pour Gravity et Birdman.

 

BirdmanAlejandro Gonzalez Inarritu sur Birdman

 

Dans les décors sauvages du Canada, ce choix signifie une chose : chaque jour n'offre que quelques courtes et précieuses heures pour tourner. Cette dépendance totale aux élements fragilise chaque prise de vue, susceptible d'être impossible si la luminosité n'est pas au rendez-vous. Des conditions extraordinaires, compliquées par le tempérament du chef opérateur et du cinéaste qui profitent de la longue attente pour répéter avec l'équipe, sans pour autant bloquer leurs choix. Une source rapporte ainsi à The Hollywood Reporter : "On ne tournait jamais ce qu'on avait décidé. Tout était indécis, que ce soit tel acteur pour tel rôle, ou ce costume, ou ce maquillage". Des méthodes qui ont notamment posé de sérieux problèmes lorsqu'une scène de bataille prévue avec 30 figurants a finalement nécessité 200 personnes. 

Dans ces conditions, les retards sont inévitables. Les mauvaises surprises aussi : la neige des décors canadiens fond avant que le tournage ne soit terminé, obligeant la production à chercher de nouveaux lieux, en Argentine. Inarritu explique : "La neige a fondu, littéralement, sous nos yeux. On a vécu le réchauffement climatique. On prévoyait de tournage la scène finale dans un décor qui était supposé avoir de la neige... mais il y avait des abeilles. Alors on a du arrêter". Le plan de travail de 80 jours s'étale sur neuf longs mois de travail en conditions extrêmes, dans le froid et l'isolement total. Innaritu compare son travail à celui d'un sculpteur, qui travaille la matière jusqu'à obtenir ce qu'il veut.

 

photo, Alejandro González IñárrituEt sur The Revenant

 

LA TEMPÊTE

THR révèle que l'équipe technique a beaucoup souffert de ces conditions de tournage et du tempérament du réalisateur, si bien que beaucoup de membres ont quitté le film en cours de production - quand ils n'ont pas été simplement virés. Un technicien anonyme résume la situation comme "un véritable enfer".

Sur le banc des accusés, avec le metteur en scène : le producteur Jim Skotchdopole. La collaboration entre les deux hommes, qui avaient pourtant travaillé ensemble sur Birdman, aurait beaucoup participé à la tension qui régnait sur le plateau. Le cinéaste aurait ainsi pris pour habitude de passer ses nerfs sur l'équipe, qui constatait que Skotchdopole était incapable de gérer un tournage titanesque et un réalisateur difficile à manoeuvrer. En avril 2014, un voyage en hélicoptère vers un décor en pleine forêt, qui s'est révélé être mal exposé et offrir une lumière inadéquate, aurait mis un terme à la collaboration. Officiellement, Skotchdopole a été redéployé loin du tournage pour gérer la production au Canada. Officieusement, il a été bannis du plateau.

 

photo, Leonardo DiCaprio

  

Mais la crise va bien au-delà des deux hommes. En décembre, un break de quinze jours se transforme en pause de six semaines, durant lesquelles Innaritu renforce son équipe de production. Tom Hardy finit par abandonner un rôle dans Suicide Squad : "C'est parce que Alejandro Innaritu a dépassé de trois mois le tournage de The Revenant au Canada, donc on doit retourner en Patagonie ou en Alaska pour continuer à filmer. C'est devenu une bête bien plus énorme qu'on ne pensait, mais qui a l'air exceptionnelle". DiCaprio, lui, avait lâché le film de Steve Jobs de Danny Boyle pour tenir ses engagements.

Le réalisateur, qui a exceptionnellement accordé un entretien à THR pour recadrer les rumeurs, répond : "Je n'ai rien à cacher. Il y a eu des problèmes, mais aucun dont j'ai honte. En tant que réalisateur, si je constate qu'un violon joue faux, je dois le retirer de l'orchestre". Il explique aussi être "absolument conscient" du coût d'un film et du prix des dépassements de budget. Et résume son expérience de cinéaste : "Ca a été une période stimulante de post-production, montage et préproduction, ce qui est bizarre. Non-stop. Honnêtement, non-stop".

 

photo, Tom HardyTom Hardy

 

AMOURS CHIENNES

Mais la réputation de The Revenant continue de prendre une ampleur considérable. Quelques jours après la première bande-annonce, vue 7 millions de fois en 36 heures, Damian Petti, un responsable de syndicat qui représente des membres de l'équipe canadienne, déballe dans la presse américaine les dessous du tournage. Il explique que celui-ci n'a pas respecté les consignes de sécurité lorsqu'il s'agissait d'obtenir le plan parfait : "Dans notre industrie, c'est important que les gens fassent la différence entre avoir un film fantastique à tout prix, et la sécurité". Petti rappelle qu'une vingtaine de techniciens a été virée, et que parmi eux certains avaient remis en question les conditions de sécurité garanties par la production. Mais New Regency dément et affirme que l'équipe était en sécurité.

 

photo, Leonardo DiCaprioDiCaprio ready pour son Oscar

 

Pourtant, plusieurs exemples rapportés par des sources sur le plateau indiquent qu'il y a peut-être des raisons de questionner les conditions de tournage. Par -25°, les acteurs ne pouvaient porter ni gants ni chapeaux car l'histoire se déroulait à l'automne. Pour la scène de bataille qui est passée de 30 à 200 figurants et cascadeurs, le réalisateur a décidé au dernier moment qu'il voulait qu'un acteur soit traîné, nu, sur le sol. Ici comme ailleurs, deux versions co-existent : des membres de l'équipe racontent que le comédien de 22 ans souffrait tandis que le réalisateur affirme que toutes les précautions ont été prises et qu'il l'a lui-même vérifié auprès de l'acteur. Il y a aussi l'histoire d'un comédien immergé en eau glacée dans une combinaison défectueuse, qui avait été bricolée pour être invisible à l'écran. Mais là encore, Innaritu se veut rassurant : il a survécu. Et n'a visiblement pas beaucoup plus souffert que toute l'équipe : "Tout le monde était gelé, le matériel se brisait. Amener la caméra d'un point à un autre était un cauchemar"

Le premier assistant, Scott Robertson, balaye toutes ces rumeurs alarmistes : "Nous avions un point sécurité tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. Personne n'a été blessé sur le film malgré toutes ces trucs fous qu'on a fait". Du côté de New Regency, on va plus loin encore : "Ca a été un film difficile. On a toujours su que ça allait être le cas. Tous ceux qui ont fait le film, techniciens et acteurs, comprenaient ce que ça allait être, et nous étions tous derrière la vision d'Alejandro".

 

photoLa vraie Suicide Squad

 

FINAL COUNTDOWN

A cinq mois de la sortie, la presse rapportait donc que The Revenant n'avait pas encore de fin. Gratland récoltait quelques mots de DiCaprio, qui s'apprêtait à décoller pour Ushuaia, au sud de l'Argentine, près du pôle sud, pour quelques ultimes jours de tournage : "Je suis habitué à m'habiller chaudement. Je le fais depuis neuf mois maintenant... C'était un autre type de défi pour moi. Et comme j'ai joué beaucoup de personnages très bavards, c'était quelque chose qui m'intéressait : un personnage qui ne dit presque rien". De quoi permettre au buzz du film de se construire sur la promesse d'un Oscar tant discuté pour le comédien, nommé à cinq reprises.

Inarritu, qui considère avoir entre ses mains un film existentiel, a conscience des conditions extrêmes qui ont été choisies : "Il y avait quelque chose de très positif dans le fait de tourner dans ces conditions, pour comprendre ce que ces mecs ont traversé. On n'a plus d'aventure maintenant. Les gens disent, 'J'ai été en Inde, c'est une aventure'. Non : on a un GPS, un téléphone, personne ne se perd. Ces mecs vivaient vraiment une aventure physique et émotionnelle dans des territoires inconnus. Les acteurs n'étaient pas en studio à rigoler devant des fonds verts. Ils étaient malheureux ! Et ils sentaient vraiment ce putain de froid ! Ils ne jouaient pas du tout !"

 

Photo The Revenant

 

"On a eu une tempête à -29°. J'ai essayé de sortir mon téléphone pour prendre une photo, et si je retirais mon gant pour le faire, pendant 40 secondes, je ne pouvais plus sentir mes doigts. Il y avait des moments où on se demandait, 'Mais qu'est-ce qu'on fout là putain ?'". Mais l'homme ne regrette rien : "Si on avait été devant un écran vert avec un café et tout le monde qui s'amuse, tout le monde serait heureux mais le film serait sûrement une grosse merde".

Une chose est certaine : alors que le film sortira le 20 janvier 2016, que certains prédisent que le budget pourrait au final avoisiner les 135 millions et que Hollywood lui a offert 12 nominations aux Oscars (dont Meilleur réalisateur, Meilleur film, Meilleur acteur pour DiCaprio, Meilleur second rôle pour Tom Hardy et Meilleure photo pour Lubezki), The Revenant semble d'ores et déjà destiné à alimenter les rêves et fantasmes des cinéphiles, bercés par une nouvelle légende de tournage, entre Apocalypse Now et Sorcerer.

 

Affiche du film

 

commentaires

Laura
13/02/2016 à 19:40

C'est la première fois que je vois un film tourné avec des plans absolument somptueux!! On le remarque dès le départ, c'était incroyable, l'histoire en effet (étant donné qu'elle est tirée d'une histoire vraie) est uniquement basée sur de la survie, mais les plans en font vraiment un chef d'oeuvre. J'ai adoré les détails, la lumière, les paysages, et les plans les plans les plans!! Superbe!

Geoffrey Crété - Rédaction
31/07/2015 à 13:57

@Ethanedwardes71
Ce n'était pas vraiment le sujet de l'article, qui nous semblait contenir déjà bien assez d'informations.
De plus, ce n'est pas réellement un remake : c'est un autre film qui s'inspire de l'histoire de Hugh Glass. Ce qui n'est vraiment la même chose.

Ethanedwardes71
30/07/2015 à 15:01

Une chose m'interpelle: ce film est clairement un remake du formidable "Convoi sauvage" ("Man in the wilderness") realisé en 1971 par Richard Sarafian avec l'excellent Richard Harris et personne ici ne le relève. La Rédaction devrait le souligner.
Le film de Sarafian non seulement racontait de manière documentaire 'comment survivre' mais aussi de manière philosophique 'pourquoi survivre' en suivant le parcours d'un misanthrope qui avait abandonné la civilisation et qui au final trouvait une bonne raison de vivre. John Huston y campait par ailleurs un fantastique chef de convoi évoquant le capitaine Achab de Moby Dick.
Je ne sais pas si Inarritu saura retrouver la force, l'onirisme (certaines séquences du film de Sarafian, notamment un accouchement en pleine forêt d'une femme indienne, sont extraordinaires) et la profondeur du "Convoi sauvage". Je souligne que "Le convoi sauvage" a fait l'objet en 2013 d'une superbe édition en DVD dans un coffret comprenant également l'autre très bon western de Sarafian: "Le fantôme de Cat Dancing".
J'aime beaucoup di Caprio mais je demande également s'il saura dans son interprétation atteindre l'expression de Richard Harris qui compense l'absence presque totale de dialogues par un regard fascinant.

Bolderiz
29/07/2015 à 09:24

C'est bon ça, on moins ça réagit...^^

zombie
29/07/2015 à 06:43

et pour bosser dans un studio qui fait la post prod de ce film, je peux vous assurer que la descente aux enfers pour accoucher de l oeuvre est loin d être termine. il y en a encore beaucoup qui sont en train de stitcher ses plans pour donner l impression d avoir de long plan séquence....et qui n ont plus vu la lumière du jour de puis bien longtemps....

Loupouloup
28/07/2015 à 23:46

@Fabien
On est d'accord donc ! C'est loin d'être une règle ou même un modèle. Après tout, Uwe Boll a aussi une réputation de tyran.
Cela dit sur Gangs, je pense que c'est plutôt Harvey Weinstein qui a provoqué cela. Il a été le catalyseur sur un projet déjà complexe à la base, en plus d'être très cher à Scorsese. Biskind l'explique en détails dans son livre Sexe, mensonges et Hollywood. Et ce n'est pas un hasard si c'est la seule production de Scorsese qui a été si compliquée et laborieuse...
Pour le reste, je rejoinds slaine : wait and see...

slaine
28/07/2015 à 22:34

depuis birdman, il est passé du melon à la pastèque..mais après tout pourquoi pas s'il nous sort un "putain" de bon film..wait and see

Fabien
28/07/2015 à 21:49

D'accord avec vous bien entendu.
Je ne fais pas une généralité et on existe aussi de formidables réalisateurs un peu plus "simples" et moins caractériels. Mais vous oubliez Gangs of New York pour Scorsese (qui a quand même été borderline sur pas mal de points, notamment la musique rejetée d'Elmer Bernstein et une post-production à rallonge.

Loupouloup
28/07/2015 à 21:42

@Fabien
On peut aussi dresser une liste de cinéastes doués, respectés, ayant une réputation plutôt positive en tant qu'humains : Spielberg, Scorsese, les Coen, Cronenberg, Almodovar, Ang Lee, Wes Anderson, Wachowski, Ridley Scott, Woody Allen... Sauf erreur, je n'ai aucun souvenir de tournage atroce, de guerre sur le plateau, de sacrifices au nom de l'art et de jusqu'au boutisme. Pourtant, dans cette liste très éclectique, y'a du bon.
Mais effectivement on a une dizaine de "mythes" plus ou moins vérifiés de réal géniaux et dingues

Fabien
28/07/2015 à 21:33

En citant Herzog, Malick, Kubrick ou Fincher vous confirmez donc mon point de vue :)
Trêve de plaisanterie, cette bande-annonce est superbe, la photo de Lubezki encore une fois parfaite (se rendra-t-on compte un jour que ce DP est l'influence principale des réalisateurs avec lesquels il travaille) et j'imagine mal Di Caprio loupé l'Oscar. Et étant donné que les films Marvel m'ennuient depuis bien longtemps, je suis ravi qu'un cinéma d'auteur ET à grand spectacle puisse encore être produit en 2015.

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