Maps to the stars : rencontre avec David Cronenberg

Simon Riaux | 28 mai 2014
Simon Riaux | 28 mai 2014

Quelques jours avant que Maps to the Stars ne soit sacré à Cannes via le prix d'interprétation remis à Julianne Moore, David Cronenberg donnait sur les hauteurs du Marriott une série d'interviews. Entourés de quelques confrères, nous avons eu la chance de passer quelques trente minutes en compagnie d'un artiste longtemps décrié et traîné dans la boue, au nom même des films qui font aujourd'hui sa gloire. Conscient et artisan stratège d'un retour en grâce qu'il savoure encore, David Cronenberg s'est livré avec nous au jeu des questions et parfois, des réponses.

 

 

Crinière argentée, pas vif et regard malicieux, David Cronenberg est reconnaissable entre mille, porté par une énergie qui tient autant de la fougue énervée du réalisateur audacieux que de l'espièglerie du vieux briscard. Venu présenter le détonnant Maps to the Stars lors du 67ème Festival de Cannes, le metteur en scène s'est prêté au jeu de l'interview avec une gourmandise rare. Sans doute conscient de présenter sur la Croisette un film agressif et libre au sein d'une sélection ronronnante, l'artiste attend les questions.

« En tant que réalisateur, on est forcément obsédé par le corps humain. Certains ne se représentent pas les choses ainsi, mais c'est pourtant ce que l'on fait : on passe notre vie à observer et à filmer les corps et les visages humains. Pour moi, l'essence de l'être humain, c'est le corps. Et, quelles que soient les différentes approches, 90% de ce que l'on met en images, c'est cette réalité physique des êtres humains. Au début de ma carrière, j'ai utilisé la science-fiction et l'horreur, ensuite je suis passé au mélodrame puis au drame psychologique. Mais ua fond, il s'agit toujours d'un seul et même domaine, l'humain. » David Cronenberg sait qu'après Dangerous Method et Cosmopolis, deux œuvres pointues qui ont décontenancé une partie du public, nombreux sont ceux qui s'interrogent sur l'orientation que prend sa carrière.

 

Habile, le réalisateur désamorce les questions orientées sur la nouvelle chair de son cinéma, rappelant la porosité des genres et bottant en touche dès que ses interlocuteurs font mine de regretter le bon vieux temps de Videodrome... « On m'a un jour demandé de sélectionner des bandes-annonces de films de SF et d'horreur pour un festival. J'ai mis Taxi Driver dans ma liste. Il fait partie des nombreux films que l'on n'envisage pas comme des œuvres de ce type, mais qui peuvent être vues comme telles. Mais d'un point de vue « technique » Maps to the stars n'est pas un film d'horreur. »

Particulièrement à l'aise, Cronenberg développe et étend le discours de son film, n'hésitant pas à digresser sur la chirurgie esthétique ou l'obsession pour la jeunesse. « On voit le résultat : ces gens ne sont plus humains. Je ne comprends pas la volonté de nier le vieillissement. Je trouve qu'il y a quelque chose de très beau dans le fait de vieillir. J'en suis la preuve, non ? » Loin de toute posture pamphlétaire, le metteur en scène assure qu'il n'y a nul haine dans le film, mais une distance amusée. « Les adultes y ont seulement l'apparence d'adultes, ils n'en sont pas. Comme l'a dit Julianne Moore lors de la conférence de presse, son personnage est un enfant. Elle n'a jamais grandi. Je ne pense pas non plus que les enfants soient des adultes. Le personnage de Benjie est un enfant qui a appris à jouer les adultes. »

 

Comme à son habitude, le réalisateur du Festin Nu et de Crash aime à laisser planer un parfum de mystère et de doute sur ses influences et inspirations. Invoquant la figure de son scénariste, l'excellent Bruce Wagner, il ne reconnaît les figures matricielles de son œuvre qu'à demi-mots : « Jai lu les livres de Kenneth Anger il y a des années et ils ont eu un impact très fort sur moi. On ne sait jamais ce qui irrigue notre travail. Je n'ai pas pensé consciemment à Hollywood Babylone en préparant Maps to the Stars, mais il est possible que les livres de Kenneth Anger m'aient inspiré indirectement. » Nous n'en saurons pas beaucoup plus sur les liens étroits qui unissent le métrage et la mythologie grecque, notamment le mythe des Atrides... « Bien sûr les grecs sont une source. Mais ils étaient là avant tout le monde... Si on continuait j'enchaînerais en parlant du système nerveux des grecs, qui à mon sens était fondamentalement différent du nôtre, mais c'est une autre histoire... En tout cas, même si on peut voir quelque chose des Atrides dans la dynastie de Maps to the Stars, ce n'était pas ma volonté de lier mythologie et Hollywood ». Une assertion aussi difficile à croire que la prétendue collaboration « à l'instinct » entre l'artiste et son chef opérateur Peter Suschitzky.

En effet, bien loin de n'être qu'une comédie poil à gratter particulièrement virulente, Maps to the Stars est une œuvre érudite et finement ciselée, conçue comme le révélateur et l'exhausteur des deux précédentes, qui radiographiaient déjà une société occidentale à la dérive. Conclusion en forme de détonateur, le dernier Cronenberg est une attaque aussi jouissive que coordonnée sur la Société du spectacle. Semblable à ses films, retors et fascinant, l'auteur ne se laisse pas apprivoiser, se garde bien de livrer trop facilement les clefs d'une œuvre dense, dont il sait qu'il gagnera à laisser les exégètes extraire la substantifique moelle.

Infiniment poli et doux, le metteur en scène Canadien ne se laisse pas décortiquer par les questions et veille toujours à conserver la part de mystère qui fait son charme. Ainsi terminera-t-il cet entretien en évoquant doucement, presque à voix basse, la sortie prochaine de son roman que publieront les éditions Gallimard début 2015. La rumeur veut que le texte gravite autour de Sartre et Beauvoir, mais tout au plus apprendrons-nous que l'histoire « se déroule à Paris » et contient « un personnage français très fort ». De la part de ce féru de philosophie et de psychanalyse, voici un menu des plus alléchants.

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