Le mal-aimé : : Hannibal, le cannibale détrôné

Geoffrey Crété | 16 novembre 2013
Geoffrey Crété | 16 novembre 2013

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. Rendez-vous romantique avec Hannibal, de Ridley Scott déboulonné par la critique il y a 12 ans.

 

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"Un film impersonnel et mort-né, globalement médiocre" (Télérama)

"Hannibal relève du rouleau compresseur hollywoodien" (L'Humanité)

"Hannibal n'est ni digne ni fidèle à l'esprit des deux précédents films" (Première)

"Ridley Scott applique laborieusement les recettes éprouvées des thrillers de consommation courante" (Les Inrocks)

  

 

 

DANS L'ESPACE, RIDLEY SCOTT A PARLÉ

Un xénomorphe à bord d'une maman machiavélique, des Replicants aux abords d'une pyramide tellurique. En deux films monstrueux, symboles d'une nouvelle ère carbonique dans le cinéma hollywoodien, Ridley Scott a marqué de son sceau visqueux et pluvieux la science-fiction moderne, encore aujourd'hui enfermée dans ces classiques absolus. En 1979, Alien choque, traumatise. En 1982, Blade Runner fascine, interroge. Entre les deux, un cinéaste inouï est né d'une nouvelle pluie, à la fois belle et terrible. Un nouveau siècle après, il demeure, impassible, dans un paysage qui ne cesse de construire des ponts vers ses deux monuments, avec la naïveté de parfois penser les atteindre.

A quelques années du Los Angeles de Blade Runner, un rapide mais triste calcul : Ridley Scott a lui aussi été incapable de retrouver cette chaleur originelle. Une vingtaine de films de tous les horizons, des cartons en salles, trois nominations à l'Oscar du meilleur réalisateur, mais une filmographie bicéphale, déchirée entre de fantastiques ambitions épiques et de franches mésaventures. Prometheus, Cartel ou encore Alien : Covenant l'ont rappelé, en divisant profondément le public et la critique. 

L'occasion idéale donc pour remuer le couteau dans la plaie, à nouveau éviter un consensus et reparler d'un film globalement peu aimé : Hannibal.

 

Photo Anthony Hopkins

 

DEAR CLARICE 

A l'origine, il y a une histoire carrée. Le Silence des agneaux remporte le trophée ultime aux Oscars, celui des cinq statuettes en or - film, réalisateur, scénario, acteur, actrice. Succès critique, succès public, succès à suivre. Jonathan Demme adresse aux médias son désir d'adapter le prochain livre de Thomas Harris, suivi par Anthony Hopkins et Jodie FosterDino De Laurentiis, producteur déçu du Sixième Sens de Michael Mann, première adaptation de Lecter avec Brian Cox, rattrape l'erreur des Agneaux : il achète les droits du prochain livre pour dix millions de dollars. En 1999, la bête Hannibal est relâchée dans les librairies.

Réaction immédiate : Jonathan Demme refuse de mettre en scène une histoire sordide et sanglante. De Laurentiis contre-attaque : « Quand le Pape décède, un nouveau Pape est créé. Bonne chance à Jonathan Demme ». Le scénariste Ted Tatty refuse de rempiler, suivi par Jodie Foster, repoussée par l'évolution du personnage. Moins souple, De Laurentiis balance : « J'appelle son agent qui me dit : ‘J'ai des instructions. Elle ne lira pas le scénario si vous n'offrez pas 20 millions de dollars et 15% des recettes'. J'ai répondu : ‘Mes amitiés à Jodie, au revoir' ». 

Julianne Moore touchera 3 millions pour le rôle, convoité par Cate Blanchett et Angelina Jolie parmi d'autres pointures. Des années après, Jodie Foster persiste : « La raison officielle pour laquelle je n'ai pas fait Hannibal est que je faisais un autre film. Alors je peux dire, d'une manière digne et agréable, que je n'étais pas disponible ».

 

Photo Julianne Moore, Ray Liotta

 

Plus noble et cocasse est l'arrivée de Ridley Scott sur le territoire cannibale : « Je tournais Gladiator à Malte et un jour, je suis parti marcher quelques kilomètres pour voir mon vieil ami Dino. Je ne l'avais pas vu depuis que j'avais travaillé sur une version de Dune. C'était avant Blade Runner. On a bu un café et quelques jours après, il m'appelle pour pouvoir passer visiter les décors de Gladiator. Il est arrivé avec le manuscrit de Hannibal, un mois avant sa parution. Il m'a dit : ‘Faisons celui-là'. »

Le réalisateur pense d'abord avoir affaire au général de l'Antiquité : « Je fais un film romain là. Je ne veux pas enchaîner avec des éléphants qui traversent les Alpes » sera sa première réaction, selon la légende. La deuxième concernera la fin du livre, au cœur de tous les problèmes. Pour Thomas Harris, Clarice Starling termine dans le lit de Lecter, non sans avoir résisté à une séquestration visant à lui laver le cerveau et lui faire croire qu'elle est la réincarnation de la sœur décédée du cannibale. Trois ans après, Barney, l'ancien gardien de prison, surprend le couple à l'opéra de Buenos Aires. Ridley Scott ne rechigne pas à filmer des boyaux étalés sur les pavés et une cervelle à la lumière des bougies, mais refuse cette conclusion sinistre. Il demande à Harris s'il est « marié à sa fin » ; celui-ci affirme que non. Ainsi, Hannibal est bel et bien de retour.

 

Photo Anthony Hopkins

 

HANNIBAL HOLOCAUST 

En 1991, Le Silence des agneaux est accueilli en fanfare par la critique, score gravé dans le marbre de Rotten Tomatoes avec 94%. En 2001, Hannibal en récolte 39. Autre millénaire, autre histoire : le cannibale est laminé. "Un film impersonnel et mort-né, globalement médiocre, cadavre aux rares morceaux digestes" pour Télérama. "Hannibal relève du rouleau compresseur hollywoodien, garantie que la route sera dépourvue d'aspérités" pour L'Humanité. "Ridley Scott applique laborieusement les recettes éprouvées des thrillers de consommation courante" chez Les Inrocks.

"Hannibal n'est ni digne ni fidèle à l'esprit des deux précédents films inspirés du cannibale sympathique" selon Première. Nul ne semble pardonner à Ridley Scott d'avoir profané un classique, et de s'inscrire dans un genre désormais repu. Une injustice terrible puisque Hannibal est d'une richesse folle et d'une beauté sidérante.

 

Photo Anthony Hopkins

 

Vieux cauchemar enfoui dans la mémoire collective, surgi d'un noir insondable dès la première image, Hannibal est d'abord un spectre. Celui d'un masque inestimable, ultime orgasme d'une victime décharnée ; d'un curieux animal ensuite, caché dans les tréfonds de Florence dans l'attente d'être déniché ; et enfin d'un vecteur du Mal absolu, qui résonne jusqu'à la toute dernière image du film. Celle du Silence des agneaux laissait ce même Mal se fondre dans la masse et disparaître dans la nature, non sans avoir alerté Clarice Starling de ses intentions - « Le monde est bien plus intéressant avec vous dedans ».

Hannibal se déroule dix ans plus tard, dans un univers en suspens depuis cette conversation téléphonique. Mason Verger (Gary Oldman), seule victime rescapée de Lecter, avec un visage inhumain à la hauteur de son âme, récolte désespérément les artefacts de son bourreau dans l'espoir de compléter sa misérable et oisive existence par une terrible vengeance. Intronisée suite à l'arrestation de Buffalo Bill, Clarice hante sa propre vie, désincarnée, imperméable, traumatisée par son échec face à Lecter. Une opération qui tourne très mal la place sur la sellette, coincée entre Paul Krendler (Ray Liotta), incarnation répugnante de l'officier sans foi ni loi, et l'obligation d'aider Verger pour ne pas servir de bouc-émissaire. A des milliers de kilomètres, le flair aiguisé, Hannibal le cannibale entame une nouvelle danse morbide pour se rapprocher de sa belle biche, tandis qu'un policier (Giancarlo Giannini) tente de le piéger.

 

Photo Anthony Hopkins, Ray Liotta

 

LE SILENCE EN LAMBEAUX 

C'est cette toile internationale tissée avec délicatesse qui donne toute sa valeur à Hannibal. Tout comme James Cameron avec Aliens, qui s'est démarqué d'Alien pour s'en approprier les codes, Ridley Scott se sépare sans pitié des attributs du Silence des agneaux. En lieu et place de l'enquête classique, Hannibal s'emploie à densifier l'intrigue, loin d'une simple chasse au loup. Pazzi chasse donc Lecter, lui-même traqué par Verger, qui utilise Clarice pour retrouver Lecter, lequel se montre enfin pour se rapprocher d'elle. Ce réseau tordu confère au film une dimension romanesque, à la manière d'une fable noire peuplée de flics véreux, de monstre sans visage et de cochons infernaux. Dans cette configuration, Clarice est la Belle et Lecter, la Bête, assoiffée de chair pour repaître son cœur pur et son corps en hibernation.

Cette allure de conte perverti contamine à son tour la pellicule. Adieu la lumière crue, la direction artistique brute, l'efficacité comme moteur de la mise en scène du Silence des agneaux. Hannibal est habillé d'une noble toge à la beauté étourdissante, qui emprunte les chemins d'un cinéma viscéral, aux effets percutants - le montage en parallèle amène Clarice jusqu'à Verger comme dans un rêve, puis jusqu'à Lecter comme un fantasme éveillé.

Rarement un film aura permis au réalisateur d'exprimer toute l'envergure baroque de sa mise en scène, libérée sur l'autel du cannibale pour en épouser le caractère à la fois beau et terrible. Chaque cadrage est d'une précision affolante, chaque décor, éclairé comme une cathédrale, alors que la musique de Hans Zimmer, accompagnée d'un fantastique design sonore, épouse à la perfection la carcasse infiniment sublime de Hannibal.

 

Photo Julianne Moore

 

L'HISTOIRE DE CLARICE ET H. 

Néanmoins, la richesse formelle n'a jamais été un vrai problème pour le cinéaste, designer de formation, qui accorde depuis ses débuts une importance capitale à la direction artistique. Hannibal transpire la mise en scène de haut vol et le travail raffiné, choses valables pour ses films les moins bons - les plus mauvais, c'est une vraie question. Ce qui lui donne une couleur bien supérieure, c'est son histoire, d'un romantisme noir et d'une poésie crépusculaire splendides.

Parce qu'il embrasse sans vergogne la dimension sexuelle de l'histoire, le film touche le cœur et les entrailles des deux personnages, deux faces d'une même pièce lancée au dessus d'un monde de puanteur morale. Commencé par Steven Zaillian, oscarisé pour La Liste de Schindler avant de passer chez Scorsese ou Fincher, puis achevé par David Mamet à la demande du réalisateur, le scénario regorge de dialogues délectables, d'une férocité réjouissante. Controversée, modifiée, altérée, la fin n'en demeure pas moins merveilleuse et perverse - avec une mention particulière au fameux dîner, délicieuse resucée de Massacre à la tronçonneuse.

"J'ai traversé la moitié du monde pour vous voir fuir, Clarice". En une phrase, un décolleté irréel et une queue de cheval emprisonnée, Ridley Scott dessine l'un des climax les plus sexuels et perturbants du cinéma américain. Face à un Anthony Hopkins impeccable, au sourire tendrement diabolique, Julianne Moore explose. Jodie Foster restera l'unique Clarice Starling pour l'opinion commune et correcte, mais en vérite, Moore est au moins aussi grandiose : elle démontre une magnifique résistance, et une vie intérieure fascinante derrière une paroi de glace. Enfin, l'anecdote Gary Oldman, casté dans le rôle de Mason Verger après le refus de Christopher ReeveMartha De Laurentiis explique que le comédien a d'abord demandé à apparaître au générique avec Hopkins et Moore. Chose jugée absurde par la production. Oldman quitte donc le navire, puis accepte de revenir à condition de ne pas être crédité, pour entretenir sa réputation d'acteur chaméléon. 

 

Photo Ridley Scott

 

"Je n'étais pas du tout intimidé par Hannibal"

Armé d'une confiance redoutable, qui s'est vraisemblablement retournée contre lui ces dernières années, Ridley Scott a pris le diable par les cornes dans le bien nommé Hannibal. Simple rouage dans Le Sixième Sens et Le Silence des agneaux, où il ne récolte pas plus de 16 minutes à l'écran, il accède ici au stade de moteur. L'intrigue démarre par lui, lorsqu'il le décide, et s'achève avec lui. En ça, cette suite est fascinante : elle bascule le point de vue sur le monde. Le parti pris de Jonathan Demme, et dans une moindre mesure de Thomas Harris, était de pénétrer dans l'horreur via les yeux de Clarice, ceux de la raison, de la réalité monochrome - des yeux de prolétaires selon Lecter. Passé du côté obscur de la force, le deuxième film en est le pendant noble et aristo, bercé par Dante et l'opéra, la peinture et l'appétit pour l'élégance. Métamorphosé en créature quasi-surnaturelle, Lecter n'est plus le héros du film : il est le film. Hypnotique, cérébral, cauchemardesque, insondable, imbattable. Irrésistible donc.

 

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commentaires

Vento
29/12/2017 à 18:54

Je pense qu'Hannibal a été réalisé avec plus de tact que sans doute certains journalistes n'ont pas apprécié. Il y a une forme de subtilité qui est présente aussi dans le jeu d'Hopkins qui a un regard moins félin et qui semble être plus dynamique, perso ça me dérange pas du tout et ce film de Ridley Scott reste intriguant, ces images c'est comme une violence latente, quelque chose se cache derrière la beauté comme cette monstruosité qui se cache derrière Hannibal qui est un esthète.

anonyme
14/11/2017 à 03:16

Magnifique critique

Fannibal
02/09/2017 à 12:36

Bien contente d'avoir enfin trouvé un article objectif sur ce film. Pour moi il est bien meilleur que le silence des agneaux ( qui vieillit mal je trouve). La fin est ce qu'elle est mais apporte des questions sur un éventuel futur.
L'appréciation de ce film, je crois, se cache dans les détails et dans les scènes coupées.
2001 n'était pas encore une période où l'on pouvait tout montrer.

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