Michael Bay versus Roland Emmerich

Simon Riaux | 11 septembre 2013
Simon Riaux | 11 septembre 2013

« Vous essayez de me faire croire que les corps de Michael Bay et Roland Emmerich ont été vaporisés ? »

Nicolas fit de son mieux pour ne pas exploser de rire. Il devait conserver son sérieux, ou tout du moins sa dignité. L'air de rien, il réajusta son postiche.

« Tout à fait inspecteur. »

Le capitaine Brautigan ne releva pas l'affront du comédien, auquel il avait déjà rappelé son grade une demie-douzaine de fois.

« Un corps peut être... vaporisé ? »

 

 

Nicolas opina du chef avec conviction. La scène lui rappelait vaguement quelque chose ; dans sa bouche, le goût des cendres avait soudain laissé place à l'amer relent des souvenirs effacés. « Vous allez tout de même devoir m'expliquer comment on en est arrivé là mon vieux », reprit le flic, visiblement agacé. « Et lâchez cette perruque, elle va tomber de toute façon, le souffle de la déflagration a séché la colle. »

« Tout ce que je peux vous dire, c'est que quelqu'un a merdé quelque part. Franchement, je n'ai rien à voir là dedans. Je faisais mon jogging sur Marina del Rey, tranquillement. C'est que je me prépare pour mon prochain rôle, l'histoire d'un champion de 110 mètres haies qui va se retrouver posséder par l'esprit d'un vieux chinois des triades, ça s'appelle Fu Manchurian Candidate. Bref, je cours, je sue, je souffre, et là, je tombe sur Michael, Michael Bay. Il était avec tout un tas de techniciens en train de s'afférer autour d'un bateau. On se salue, on échange deux trois banalités, il me demande comment ça va depuis Rock, je lui dis qu'il s'est passé pas mal de choses, que ma carrière a un poil changé et bêtement je m'enquiers de ce qu'il fout dans le port avec une dizaine de types. Question stupide.

Quand Michael Bay est occupé à bosser avec une dizaine de personnes très concentrées et mal rasées, c'est qu'il va faire péter un truc. En l'occurrence, il faisait des tests pour le prochain Transformers, celui qui sera en 3D-split-screen, interdit aux épileptiques et aux daltoniens. Bay était en train de m'expliquer en quoi le concept était révolutionnaire, quand tout est parti en cacahouètes. »

 

 

Brautigan fronça les sourcils. Il venait de se planter un cure-dent entre deux couronnes, et ne parvenait plus à s'en défaire. Un élément semblait le titiller : « Et où était monsieur Emmerich à ce moment-là ? »

« J'y viens. Donc Mike faisait des grands gestes pour m'expliquer que son projet, c'était pas un truc de pussy, que ce serait vachement mieux que le Pacific Rim de Del Toro, quand les techniciens se sont mis à courir partout en hurlant. C'est à ce moment-là que le bateau derrière nous a explosé. Des débris enflammés ont été projeté un peu partout, et l'incendie a commencé à se répandre à toute vitesse, jusqu'à atteindre un très beau voilier tout blanc, un bâtiment nacré que je n'avais encore jamais remarqué. À cet instant, j'étais paralysé par la peur et l'effroi, Mike, lui, se marrait comme un gosse. C'est à cet instant que nous avons entendu quelqu'un jurer en allemand, à l'intérieur du joli voilier. C'était Roland. On l'a vu courir sur le pont du bateau, dans son pyjama de lin, agitant un manuscrit en train de cramer. Le machin avait l'air très vieux, il n'a rien pu faire, de rage, il l'a balancé à la flotte, avant de nous rejoindre sur la marina. J'ai senti que ça allait chauffer sévère.

Il a beuglé : « Mike espèce de salopard ! Tu as fait cramer le Siegfried ! C'était dans ce bateau que je rangeais tous mes scénarios, ainsi que des éditions originales de mon mentor, le grand Shakespeare ! Espèce de Schnitzel défraîchi ! » Bay s'en foutait. Il lui a fait remarquer que les dramaturges anglais, cela ne lui avait pas trop réussi à Roland, que s'il avait commencé sa carrière par ça, il serait encore Anonymous...

 

 

Emmerich était vraiment hors de lui. Il m'a attrapé par le col et m'a demandé si je vivais bien le fait d'avoir joué dans un de ces films débiles. J'ai rétorqué du mieux que j'ai pu, en disant que les films de Mike n'étaient pas débiles, que la cantine était très bonne, et que quelque part c'était un peu comme se faire payer pour aller au feu d'artifice. Ça ne l'a pas convaincu. Il a rétorqué que Bay ne savait pas filmer, que la meilleure preuve, c'était ses scènes d'action. Que sous leur vernis technologique, il n'y avait aucune gestion de l'espace, aucune notion de grammaire cinématographique, comme en témoigne l'intro d'Armageddon. Il a conclu en disant qu'il ne suffisait pas de payer des infographistes pour faire exploser des couilles de robots pour faire un bon film.

Michael ne s'est pas laissé faire et l'a renvoyé dans les cordes. « Parce que dans 2012 t'as utilisé des maquettes peut-être ? C'est ton copain Devlin qui les a faites avec ses petites mains ? Ah non je suis bête, il t'avait déjà laissé tomber à cette époque ! » Croyez-moi inspecteur Brautigan, c'était dur comme réplique, vraiment.

 

 

« Moi au moins je sais emballer de belles séquences, il ne me faut pas 2 000 plans pour montrer un type en train de sucrer son café, je sais filmer moi monsieur ! »

Ça aurait pu en rester là. Un moment, j'ai cru qu'ils allaient se toiser encore une minute et exploser de rire, avant de se serrer dans les bras l'un de l'autre. Les réals de blockbusters font toujours ça, comme la fois où Peter Berg a traité Neil Blombkamp de gauchiste après que ce dernier ait fabriqué un petit mécha programmé pour aller uriner dans sa piscine de Beverly Hills. Bref, tout le monde était sur le point de se détendre, jusqu'à ce que la famille Smith arrive. Enfin, Will et son fils quoi. Les deux belligérants les ont pris à témoin immédiatement, faut dire qu'ils avaient tous les deux fait tourner le gus donc forcément...

« Dis-lui au teuton que c'est autre chose mes films que ses conneries de patriote expatrié ! » a exigé Michael. À ce stade, Roland a pété un boulard sévère. Il a maudit Bay, lui a dit que si Will Smith était une star c'était grâce à lui, qu'il pouvait se targuer d'avoir offert au cinéma une de ses légendes, au box-office des records, et à la Fox un de ses plus grands succès. « Et sans mon Bad Boys un an avant ton Independence Day, tu n'aurais jamais eu l'idée de le faire jouer. Quand je pense que tu as choisi un Australien alcoolique pour ton Patriot... »

Alors Will Smith a fait preuve de courage, il a repris Michael, lui a dit que véritablement, sa carrière de star, il la devait à Roland, et que globalement, il devait avouer qu'il avait l'impression qu'Emmerich s'intéressait plus à ses comédiens que son détracteur, d'ailleurs si cette histoire de Independence Day forever tenait toujours...

 

 

Michael a attrapé Jaden Smith et l'a balancé dans les flammes. Franchement inspecteur Brautigan, je n'ai rien vu venir. Will Smith non plus d'ailleurs. « Mes Transformers, c'est des milliards de dollars, tous mes films ont rapporté des centaines de millions, sauf The Island, mais c'est pas grave, je suis un fuckin cador ! Ouais je filme sous les jupes des filles, je zoome sur des explosions, des boules en sueur et des soldats en goguettes. Ouais, je kiffe les explosions, les micro-plans et les contre-plongées où qu'on voit les narines de Dwayne Johnson ! Ouais je m'en fous qu'on me critique, parce que moi quand je fais des blagues sur le vomi dans mes films, les gens, ils rigolent ! Ahahahaha »

J'ai cru que Roland allait pleurer, vraiment. Il a voulu amener le débat sur le terrain de la photographie, expliquer pourquoi celle de ses œuvres était supérieure à l'étalage de vulgarité chromatique de Michael, que lui dans le fond, il était resté un artisan. La preuve, il avait même produit un petit film de SF allemand, Hell, justement parce qu'il aimait le projet et voulait aider un artiste prometteur.

 

 

 

Comme la discussion n'avançait pas, que je n'avais aucune envie de plonger à travers une nappe de fuel enflammé pour récupérer Jaden Smith, j'ai proposé à son paternel d'aller boire un verre un peu plus loin. Will a semblé intéressé, alors on s'est éloignés en taillant le bout de gras. On s'est demandé si au final, Emmerich et Bay n'en étaient pas exactement au même point de leur carrière, comme les deux faces d'une unique pièce. D'un côté, un réalisateur un peu perdu, peut-être respectueux du medium, mais qui se plante méchamment et a bien du mal à conserver son identité ; de l'autre, un roi du box office qui restera dans les annales comme le monstre qui aura imprimé Martin Lawrence dans nos mémoires qui n'en demandaient pas tant, tellement déconnecté du cinéma lui-même qu'il peut emballer un « petit » No Pain no gain sans même s'inquiéter de son (in)succès. Comment un homme devenu aussi puissant pouvait-il se satisfaire de tourner un énième Transformers ?

On en était là de nos réflexions, quand l'astéroïde les a frappés. Comme ça. Sans crier gare. Comme je compte réaliser un film dans lequel je jouerai à la fois Bay et Emmerich, j'ai déjà appelé deux trois scientifiques pour me rencarder. D'après ce que j'ai compris, c'est une minuscule météorite qui les pulvérisés. Elle devait à peine faire la taille d'un tout petit godemichet, et elle s'est écrasée exactement là où ils se trouvaient. D'où la vaporisation. Techniquement, leurs corps ont implosé, et se sont vus déstructurés en milliards de particules, instantanément disséminées dans l'atmosphère. Vous voyez inspecteur, à l'heure où nous parlons, vous et moi, nous respirons un peu de Roland Emmerich et de Michael Bay. Quelque part, je trouve ça beau. Pas vous ? »

Brautigan essaya de stopper l'afflux bilieux qui prit naissance au creux de son estomac pour se lancer à l'assaut de son œsophage. Il y parvint.

C'était donc ça, vomir dans sa bouche.

 

 

 

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