Le cinéma qui venait du froid

Simon Riaux | 9 mai 2013
Simon Riaux | 9 mai 2013

Le cinéma nordique. Que voilà une belle expression. En entamer un décryptage tombe d'autant plus à pique que sort cette semaine L'Hypnotiseur dans notre belle contrée. Peut-être avez-vous remarqué la très particulière affiche du nouveau film de l'ami Lasse Halstrom, qui n'est pas sans rappeler celle de... Millenium, ou plus exactement, de chacun des trois films adaptés de l'incontournable saga venue du froid. Lesquelles recyclaient ostensiblement les couvertures de la collection Actes Noirs, au sein de laquelle s'étaient vus publiés les romans originaux, ainsi qu'une tripotée de romans noirs proto-scandinaves et autres thrillers norvo-suédois, voire même quelques titres pas nordiques pour un sou, au titre ou à l'auteur parfaitement compatibles avec les consonances Larssonniennes. Voilà qui nous mène tout droit à une épineuse problématique : les films dits nordiques (en gros, originaires l'est de Berlin et de l'ouest de Leningrad) seraient-ils, en dépit de leurs nationalités, influences et cultures respectives, si facilement interchangeables qu'il en deviendrait légitime de les fourrer tous dans le même sac ? La réponse est loin d'être évidente, et n'ira pas sans une conclusion typiquement normande.

Tout d'abord, s'il est bien évident pour quiconque se pique de cinématographie qu'une région entière du globe ne saurait être appréhendée d'un seul tenant, rappelons tout de même que le cinéma « nordique » ne serait ni le premier, ni le dernier à se construire par-delà les frontières et accointances primaires. Qu'on le veuille ou non, il existe bel et bien des cultures, des zones, des régions, qui entretiennent plus que des champs de bataille en commun. Ainsi, c'est parfois à travers traitement d'un genre donné que se font d'évidentes connexions. Ainsi, les passerelles entre Sauna et le plus récent (ou hype, c'est selon) Morse semblent évidentes. On y retrouve (attention les poncifs) une mise en scène faussement glaciale, à moins qu'elle ne soit un des attributs détournés du protestantisme culturel cher à Max Weber, une âpreté toute nordique (je vous avais prévenu) et un refus discret mais indubitable des conventions hollywoodiennes. Ajoutons enfin que la volonté de ses deux projets de mettre le spectateur face à des personnages dont les actes et motivations sont tout sauf évidents achève de connecter ces deux métrages – comme tant d'autres – bien plus que les quantités de neige présentes à l'écran. Ce schéma pourrait être observé à l'identique avec le très surestimé Babycall où officie la dernière ambassadrice en date des pays où il fait beau mais froid, la sémillante Noomi Rapace.


On pourrait décortiquer les innombrables parallèles esthétiques, échos thématiques et autres proximités formelles qui émaillent des œuvres aussi différentes que La Chasse de Thomas Vinterberg, l'oscarisé Revenge de Suzanne Bier et le tout récent Survivre de Baltasar Kormakur, mais cela nous obligerait non seulement à lister des évidences, mais pousserait votre serviteur à travailler à des heures que ne tolère pas son top model volcanique de compagne. Car s'il y a bien, à la manière du cinéma fantastique espagnol de ces dernières années, un point commun entre toutes ces œuvres (nordiques, on vous le rappelle), c'est un sens certain de la qualité. Un « label rouge », aurait audacieusement formulé un certain Anders Breivik. En effet, jusqu'aux exsangues millenium, en passant par l'opportuniste et facile Troll Hunter, on ne peut guère nier l'homogénéité, la maîtrise qui émanent de ce cinéma à part, et dont L'Hypnotiseur s'avère un très digne représentant.

Mais alors mon bon, pourquoi tout ce pataquès ? Pourquoi écrire un dossier sur le cinéma nordique, si c'est pour nous dire qu'il est pas toujours pareil, mais que quand même un peu, et pis que tout ça se ressemble quand même ? T'aurais pas eu une opé avec un film nordique de l'ami Lasse des fois ?

Que nenni les copains. L'intérêt d'évoquer brièvement (mais dans la bonne humeur) les limites de l'appellation « nordique », ainsi que les traits communs qui caractérisent ces œuvres, c'est de constater combien des simplifications passées ont bien failli massacrer à l'internationale un art complexe et protéiforme, aujourd'hui régénéré, mais après de longues années de silence. Rappelez-vous une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, sauf s'il leur arrive de parcourir les vieux numéros de Studio planqués par maman, qui nourrissait à l'époque une passion coupable pour le moustachu Lavoignat, et bien en ce temps béni des traders, le cinéma nordique, à coups de grands ensembles et de simplifications se résumait à un mot, un seul. Dogme.


Il semble difficile à croire aujourd'hui que l'on ait pu limiter les cinémas de PLUSIEURS PAYS à une école hautement masturbatoire, assurément vaine et emmenée par un trublion de salon, mais à la relecture, ils semble bien que jusqu'à Dancer in the dark, à peu tout le monde se soit paluché en cœur sur l'incroyable richesse du cinéma-nordique-du-dogme-de-Lars-Von-Trier... Les Idiots. Rassurez-vous, plus personne n'essaie de copier le bonhomme, qui pour sa part s'échine à s'auto-caricaturer, à la manière de quelque triste condamné à perpétué voyant dans l'ablation prochaine de ses côtes flottantes une perspective enchanteresse. Voilà qui devrait nous faire réfléchir à deux fois avant de voir débarquer avec enthousiasme d'innombrables séries policières calquées sur les aventures de Mikael Blomkvist, ou autres programmes repompant les désormais classiques caractéristiques photographiques des polars frileux.

Aussi puissant et inquiétant soit L'Hypnotiseur, peut-être devrions nous nous interroger sur l'étrange label culturo-littéraro-filmique qui pèse sur lui. Si le cinéma nordique existe, il n'a pas besoin d'être stieglarssonnisé pour que nous l'adoptions.

 

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