PIFFF 2012 - Jours 1, 2 et 3

Aude Boutillon | 19 novembre 2012
Aude Boutillon | 19 novembre 2012

Fort de son succès inaugural de l'an passé, le PIFFF a répondu aux clameurs populaires, et remis tout naturellement le couvert pour une seconde édition, en doublant la mise s'il-vous-plait. Les festivités s'étaleront ainsi sur dix jours, et se chargeront de couvrir l'actualité de genre internationale, compétition, découvertes et docus à l'appui, et de remettre sous les projecteurs des pépites rarement exploitées sur grand écran en nos contrées (autant vous dire que nous attendons la projection de Bad Taste et la nuit Clive Barker d'un pied particulièrement ferme). Sans plus revenir sur le film d'ouverture que fut le loufoque et tout aussi attachant John dies at the end de Don Phantasm Coscarelli, que nous (un « nous » somme toute très personnel, cela dit) avions fiévreusement défendu ici, le premier week-end aura permis de trancher dans le vif, avec trois sélections en compétition, une preview privilégiée, quelques avant-premières appétissantes et la (re)découverte d'une pièce étonnamment méconnue d'un maestro.

Côté compétition internationale, le Festival se targuait, à raison, de son ambition de mettre en exergue la vigueur de la production fantastique centre et sud-américaine, qui peine à se hisser au rayonnement de son homologue ibérique. Le mexicain Here comes the devil s'attachait pour sa part aux souffrances d'une famille en proie à des démons à la nature incertaine. Tandis que Maman et Papa révisent leur anatomie mutuelle après quelques années de négligence toute parentale, deux enfants crapahutent une colline déserte. Malencontreusement assoupis à l'issue d'une épuisante (et brillante) scène de stimulation -notamment- verbale, les parents ne peuvent que constater la disparition de leur progéniture... qui réapparait le lendemain. Au fil des jours, l'innocence des deux enfants se dilue toutefois dans un mutisme alarmant et une froideur dénuée de vie, amenant le couple à s'interroger sur les évènements survenus au cours d'une nuit gardée sous silence. Rencontre inopinée ? Trauma sexuel ? Les hypothèses se muent en autant de pistes qu'emprunte successivement Here comes the devil, se jouant ingénieusement des incertitudes pour naviguer dans les eaux du rape and revenge, du drame familial et du film de possession. Sa polysémie se heurte toutefois à la regrettable superficialité dont font l'objet des thématiques périlleuses mais riches en potentialités, notamment relatives au rapport entre un frère et une sœur, dont l'ambiguïté n'est jamais exploitée à son paroxysme. La facture visuelle du film, soucieuse de restituer une atmosphère singulièrement rétro et vaguement mystique, finira d'entériner des intentions tout à fait louables, mais pâtissant malgré tout de lieux communs regrettables et de quelques maladresses aussi touchantes que rédhibitoires à la construction d'une atmosphère réellement menaçante.


Le péruvien Adrian Saba venait quant à lui présenter The Cleaner, premier film empreint d'une profonde sensibilité et dépouillé de prétentions, en dépit de choix de mise en scène trop rigides pour permettre à l'émotion d'éclater pleinement. La rencontre d'un « nettoyeur » solitaire, chargé de déblayer les rues des cadavres de Péruviens frappés par une grippe foudroyante, et d'un petit orphelin pas très loquace, si elle ne se caractérise pas par son originalité (on aura à ce titre appris avec surprise, à l'occasion du Q&A traditionnel, que le réalisateur n'a ouï dire de l'Eté de Kikujiro), pose les bases d'un tandem improbable et touchant, à l'origine de séquences d'une sincérité confondante. L'efficacité du binôme tient grandement à des interprétations d'une retenue salutaire, là où le sujet et son inéluctable dénouement pouvaient donner lieu à un pathos malvenu. C'est aussi cette pudeur formelle qui ménagera peut-être excessivement l'empathie du spectateur, baigné qui plus est dans une léthargie parfois difficile. Si l'ensemble de la mise en scène, de la lenteur extrême du rythme à un cadrage fixe et contemplatif, n'ont de cesse de renvoyer à l'essence même du personnage principal, le dispositif se montre parfois d'un calcul tel que l'immersion émotionnelle s'en trouve dangereusement menacée.


Dans une toute autre ambiance (tendre euphémisme), Stitches et son clown vicelard pointaient également à la case compèt', pour le plus grand bonheur des coulrophobes. Cette classiquissime histoire de bouffon vengeur, prompt à la riposte après un malheureux goûter d'anniversaire ayant tourné à l'eau de boudin, la faute à quelques morveux récalcitrants, se montrera plus sympathique que surprenante. Stitches prend en effet particulièrement soin d'énumérer chacun des clichés du genre, de la caractérisation faiblarde des personnages (oh, un fatty qui s'empiffre d'un bout à l'autre du film !) à son intrigue bien convenue. L'efficacité des situations comiques, qui constituent le gros morceau de l'affaire, sera en partie tributaire de cette prévisibilité, les gags pouvant être identifiés à des kilomètres à la ronde... ce qui n'empêchera toutefois pas de lâcher un bon rire gras sonore à souhait à l'occasion d'un ballon très organique savamment gonflé.  Difficile cependant de tenir rigueur de ces quelques travers, tant Stitches se fend d'un aspect jubilatoire et décomplexé, et ne présente de toute manière aucune forme de prétention quelle qu'elle soit. On ne boudera par ailleurs pas notre plaisir face à des maquillages prosthétiques cradingues au possible, et des effusions sanguines tout ce qu'il y a de plus salissantes. Les allergiques au numérique apprécieront la note d'intention.


La sélection « Séances cultes » était quant à elle inaugurée par la projection du trop rare Quatre mouche de velours gris, en prélude à l'édition très prochaine signée Wild Silde d'un nouvel incontournable de Dario Argento, après les très belles restaurations de Suspiria et consorts. En 1971, Dario Argento s'est issu au rang de jeune premier en l'espace de deux gialli (L'oiseau au plumage de cristal, puis Le chat à neuf queues), rejoints par Quatre mouches de velours gris, qui clôturera la Trilogie animale du cinéaste, anthologie du polar italien parachevée par le monument Les frissons de l'angoisse, avant une exploration de l'épouvante et du surnaturel initiée deux ans plus tard par Suspiria. L'un des films les plus méconnus du Maestro, Quatre mouches de velours gris est également, à n'en pas douter, un de ses plus personnels. Giallo intimiste, enfermé dans le carcan d'un couple en perdition, en directe résonnance avec la vie privée tumultueuse du cinéaste, Quatre mouches de velours gris pousse le trouble jusqu'à l'exploitation d'un protagoniste troublant de familiarité (Michael Brandon), sorte de version perfectionnée d'Argento. Quiconque se sera repu de la filmographie de ce dernier trouvera par ailleurs dans Quatre mouches de velours gris les prémices de l'ensemble des thèmes qui irrigueront les œuvres du réalisateur : trauma infantile, cauchemars répétitifs, souvenirs incomplet d'un élément indispensable à la résolution du mystère (déjà présent dans L'oiseau au plumage de cristal, et répercussion directe du Blow-up d'Antonioni), poursuites d'une menace invisible (avec à ce titre deux superbes meurtres au compteur)... L'on se surprendra peut-être d'une musique (signée Ennio Morricone) très discrète, et dispensée d'un thème quel qu'il soit, mais ornant chaque extrémité du récit d'une atmosphère singulière. Si le film s'ouvre ainsi sur une scène de répétition rythmée, déstructurée et dissonante (l'occasion pour Argento de proposer des plans et un montage résolument originaux), il s'achève sur une conclusion sublime, ralenti époustouflant d'une collision onirique, dont la partition bouleversante finit d'assener l'impact. L'originalité de Quatre mouches de velours gris réside en outre dans la recherche d'un équilibre permanent entre la gravité du thriller et la légèreté d'un humour décontenançant, introduit par les tronches pour le moins inattendues de Bud Spencer (rebaptisé Dieu pour l'occasion) et Jean-Pierre Marielle, détective particulièrement soucieux de révéler ses tendances au tout venant. La loufoquerie de l'exercice ne nuira cependant jamais à la cohérence, ni à la crédibilité du film, mais confirmera sa singularité au sein de l'œuvre d'Argento. Une découverte précieuse, et une bien belle initiative de la part du Chat Noir.


Enfin, le week-end proposait en sus des films précédemment cités des titres comme ABC's of Death, Citadel, Dragon Gate et V/H/S. Si nous avions déjà exprimé toute notre affection pour les deux premiers, projet démentiel et délirant pour l'un et fable urbaine horrifique infiniment personnelle pour le second,  Señor Pécha s'était montré plus circonspect face à la « démonstration de la vacuité absolue du film en mode found footage » que constitue V/H/S.

Le festival se poursuivra tranquillement cette semaine à raison de deux projections par jour, eu égard au dur labeur de Parisiens contraints de troquer la casquette de festivalier contre celle de prolétaire une fois le petit jour levé.  Autant dire que Universal Soldier : Day of Reckoning risque de jouer les exutoires lors de la soirée de mercredi ; ça flaire l'épique, la testostérone et le beuglement libérateur.

 

Pour les feignants qui n'auraient pas cliqué sur les liens vers les critiques des films que l'on a déjà publiées par le passé (et qui nous privent donc de clics précieux pour notre fin de mois) voici ce que l'on écrivait à l'époque : 

 

ABC's of Death

Le vivement attendu ABCs of Death aura élevé son lot d'apôtres contre des détracteurs franchement excessifs, et d'une animosité déconcertante. Parce qu'il nous tient à cœur de remettre les pendules à l'heure, et d'encourager des initiatives aussi stimulantes que l'est ABCs of Death, retour sur les principaux reproches formulés à l'égard de la Compilation de la Mort. Inégal ? Assurément, et par essence ; si les anthologies peinent, lorsqu'elles comportent trois segments, à se conformer à un fil rouge, ou à faire preuve d'une réelle unité qualitative, la combinaison de 26 (très) courts-métrages avait de grandes chances d'abonder en ce sens. En résulte un recueil de contes macabres valsant joyeusement du rire au malaise, du scato au sensuel, du classique à l'expérimental. Majoritairement mauvais ? A ceux qui prétendent que l'essentiel des composantes d'ABCs of Death font montre d'une réelle faiblesse, nous opposons une proportion plus tempérée, voire franchement inversée. Nous n'avons ainsi relevé qu'une dose ridicule de déceptions criantes (parmi lesquelles les segments d'Angela Bettis et de Ti West, poussiéreux pour l'un, scandaleusement paresseux pour le second), contre 7 ou 8 très bonnes propositions, le reste se promenant sur une échelle allant de l'acceptable au bon. Ennuyeux ? Est-il nécessaire de développer l'idée selon laquelle l'extrême brièveté des segments exclue d'office toute forme de lassitude ? Dispensable ? Ce serait se priver de morceaux de bravoure tantôt renversants d'intensité (D is for Dogfight), inventifs (H is for Hyrdo-Electric Diffusion), ou tout simplement réjouissants (T is for Toilet). On isolera la catégorie « Japonais », dominée par le F is for Fart de Noboru Iguchi, dont le titre parle pour lui-même, et répond à toutes les attentes. Oui, TOUTES. Mentions spéciales, enfin, pour les créations du duo Cattet/Forzani (O is for Orgasm), Xavier Gens (X is for XXL), et Jason Eisener (Y is for Youngbuck), qui confirment -n'en eussent-ils besoin- tout le talent de leurs auteurs. Entreprise aussi foutraque que généreuse, ABCs of Death ne justifie pas les attentes démesurées d'un projet titanesque calibré au millimètre près... et heureusement. Un peu d'indulgence et de discernement quant aux limites évidentes de l'exercice ; dégustation assurée. 

 

V/H/S

Précédé d'un gros buzz né à Sundance à la suite de projections houleuses où l'on a eu droit à évanouissement et malaise, V/H/S est une nouvelle démonstration de la vacuité absolue du film en mode found footage. Et là, c'est le haut du panier si on peut dire puisque l'œuvre n'est rien moins qu'une anthologie façon Contes de la crypte avec un segment qui fait le lien entre les sketchs. Il y a 5 histoires au programme auquel s'ajoute le récit qui les lie. Passée une première histoire, de loin la meilleure, qui fait penser à The Woman de McKee avec son personnage féminin redoutable, le niveau ne fait que baisser avec des intrigues d'une faiblesse inouïe que n'importe quel cinéaste en herbe un peu débrouillard avec ses potes peut parvenir à créer lors d'un long week-end. Cela est d'ailleurs bien étonnant et triste de voir le nom de Ti West au générique d'un des plus mauvais sketchs (le plus anecdotique), lui qui avait redonné, récemment, un peu de ses lettres de noblesse au genre avec House of the devil et The Inkeepers. Triste époque pour le cinéma horrifique ! 

 

Citadel

Le film de Ciaran Foy peut être vu comme une réponse en négatif à Attack the Block en ce qui concerne la cohabitation des laissés pour compte des grandes banlieues britanniques et des créatures qui peuvent s'y développer. Conte horrifique étouffant et haletant dont la mise en scène épouse le regard agoraphobique de son caractère principal, Citadel joue habilement avec les codes du genre en évoquant quelques classiques (peut être un peu trop pour être profondément original) et réussit à nous scotcher littéralement dans son dernier quart en prenant un virage vers le survival urbain hardcore. Ce nouveau regard pessismiste sur la violence des jeunes, après Eden Lake et Heartless, est indéniablement à classer dans les réussites du genre et à trouver au PIFFF comme ce fut déjà le cas en septemtre à l'Étrange Festival, une caisse de raisonnace appropriée. 

 

Dragon Gate

Tsui Hark nous revient armé de Flying Sword of Dragon Gate, wuxia vivace et malin... présenté en 3D. Cette particularité constituera la première bonne surprise du film, qui, loin de se contenter d'une profondeur de champ paresseuse, n'a de cesse d'envoyer valser projectiles et éclats de bois divers et variés en direction du spectateur, dans une inventivité sans cesse renouvelée. Flying Sword... fait ainsi montre d'une douce et généreuse folie, au service d'une mise en scène d'une précision irréfutable ; les nombreux affrontements ne souffriront de fait d'aucune sorte de confusion. Il n'en sera pas de même pour la narration, les enjeux s'enchevêtrant progressivement dans un flot de dialogues et de protagonistes nécessitant une attention de chaque instant. Le spectateur occidental rompu aux épopées chinoises naviguera toutefois en terrain connu, l'expérience se rapprochant sensiblement des précédentes créations de Tsui Hark. La force première de Flying Sword... est enfin constituée par une galerie de protagonistes singuliers, qui parviennent à échapper à la caricature, adversaires compris, et surplombés par des personnages féminins particulièrement forts et anti-potiches au possible.  

 

 

 

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