Sitges 2012 - Partie 4

Aude Boutillon | 16 octobre 2012
Aude Boutillon | 16 octobre 2012

La 45ème édition du Festival International du Film Fantastique de Sitges s'est achevée. Nous avons plié bagages, sangloté un dernier adieu aux côtes ensoleillées, regagné la grisaille parisienne et retroussé nos manches pour livrer nos dernières impressions, savamment découpées pour vous faciliter la digestion. Quelle prévenance.

L'on comptait parmi les grands évènements du festival la venue de Dario Argento, accompagné de deux de ses acteurs ainsi que de Claudio Simonetti. La récente projection cannoise de Dracula 3D s'étant accompagnée de son lot de huées et sifflets, sans considération aucune pour la présence du réalisateur, l'on ne pouvait que craindre une nouvelle déconfiture en bonne et due forme. C'était sans compter sur la générosité du public de Sitges, soucieux d'accueillir avec une chaleur maximale un monstre sacré du cinéma fantastique, son ombre, jadis incommensurable, fut-elle diluée dans la déception de ses récentes productions. Le respect a donc accompagné la projection de Dracula 3D, qui s'est vu encouragé d'applaudissements très fairplay à l'occasion de la moindre scène  sanglante/dénudée, et n'a à aucun moment souffert d'effusions moqueuses. Puisqu'il n'est pas de notre coutume de tirer sur l'ambulance, nous nous abstiendrons d'enfoncer une ultime fois cette relecture tristement plate du mythe du vampire. Si l'incongruité de l'entreprise pouvait laisser attendre une folie délectable, à défaut de faire preuve de réelles qualités artistiques, force est de constater que le résultat se subit plus qu'il ne se savoure, entre ennui prononcé et constat attristé, ce dernier ne pouvant que prévaloir sur la tentation du sarcasme pour quiconque aura barboté dans les eaux giallesques du cinéaste.

Au rayon des oubliables, on passera très rapidement sur Branded, satyre maladroite voire franchement grotesque ayant trait au consumérisme, dont les tentatives humoristiques tirent à blanc et les supposés éléments de folie échouent à élever un film d'une platitude rédhibitoire. Il faudra ainsi attendre une heure bien tassée avant de voir s'élever l'ombre d'une menace, et la mécanisme du scénario se mettre vaguement en branle. Flottent dans cet inextricable méchoui Jeffrey Tambor et Max Von Sydow, manifestement aussi perplexes face à leur présence que pourra l'être le spectateur, qui aurait bien tort de chercher un regain d'intérêt du côté de ces deux personnages. Monté à la truelle, écrit... Dieu sait comment, entassant les choix artistiques plus que discutables, Branded peine tout simplement à témoigner du moindre sens, pour ne pas dire intérêt.

Sans diviser la foule comme Lords of Salem, le vivement attendu ABCs of Death aura tout de même élevé son lot d'apôtres contre des détracteurs franchement excessifs, et d'une animosité déconcertante. La sympathique anthologie avait justifié le déplacement d'un cartel représentatif des 26 réalisateurs ayant œuvré sur le projet ; on comptait parmi eux Noboru Iguchi, Ti West, Simon Rumley, Jake West (escorté de sa sublime compagne), ainsi que Simon Boswell, déjà compositeur de deux segments de Theatre Bizarre. Parce qu'il nous tient à cœur de remettre les pendules à l'heure, et d'encourager des initiatives aussi stimulantes que l'est ABCs of Death, retour sur les principaux reproches formulés à l'égard de la Compilation de la Mort. Inégal ? Assurément, et par essence ; si les anthologies peinent, lorsqu'elles comportent trois segments, à se conformer à un fil rouge, ou à faire preuve d'une réelle unité qualitative, la combinaison de 26 (très) courts-métrages avait de grandes chances d'abonder en ce sens. En résulte un recueil de contes macabres valsant joyeusement du rire au malaise, du scato au sensuel, du classique à l'expérimental. Majoritairement mauvais ? A ceux qui prétendent que l'essentiel des composantes d'ABCs of Death font montre d'une réelle faiblesse, nous opposons une proportion plus tempérée, voire franchement inversée. Nous n'avons ainsi relevé qu'une dose ridicule de déceptions criantes (parmi lesquelles les segments d'Angela Bettis et de Ti West, poussiéreux pour l'un, scandaleusement paresseux pour le second), contre 7 ou 8 très bonnes propositions, le reste se promenant sur une échelle allant de l'acceptable au bon. Ennuyeux ? Est-il nécessaire de développer l'idée selon laquelle l'extrême brièveté des segments exclue d'office toute forme de lassitude ? Dispensable ? Ce serait se priver de morceaux de bravoure tantôt renversants d'intensité (D is for Dogfight), inventifs (H is for Hyrdo-Electric Diffusion), ou tout simplement réjouissants (T is for Toilet). On isolera la catégorie « Japonais », dominée par le F is for Fart de Noboru Iguchi, dont le titre parle pour lui-même, et répond à toutes les attentes. Oui, TOUTES. Mentions spéciales, enfin, pour les créations du duo Cattet/Forzani (O is for Orgasm), Xavier Gens (X is for XXL), et Jason Eisener (Y is for Youngbuck), qui confirment -n'en eussent-ils besoin- tout le talent de leurs auteurs. Entreprise aussi foutraque que généreuse, ABCs of Death ne justifie pas les attentes démesurées d'un projet titanesque calibré au millimètre près... et heureusement. Un peu d'indulgence et de discernement quant aux limites évidentes de l'exercice ; dégustation assurée.

Toute autre ambiance pour Pieta, nouvelle fiction signée Kim Ki-duk depuis son bouleversant autoportrait Arirang, et primée par le Lion d'Or de Venise. Ledit documentaire avait révélé un cinéaste désespéré, dévoré par les désillusions, et épuisé par l'industrie cinématographique, d'abord loué puis conspué par la critique en l'espace de quelques années. Nulle surprise, dès lors, dans le fait d'assister à un retour du réalisateur vers ses thèmes de prédilection (rédemption, redécouverte de soi au contact de l'Autre), marqués par une brutalité émotionnelle comme physique plus épuisante que jamais. Un collecteur de dettes impitoyable (qui n'hésite pas à estropier les plus démunis à des fins d'assurance) croise le chemin d'une femme qui lui assure être sa mère. La déshumanisation et le désespoir s'affichent, dans Pieta, tant sur les faciès des protagonistes que dans un décor industriel désert et maussade, et trouvent leur retentissement dans les choix des personnages, chaque lueur d'espoir se voyant instantanément atomisée avec une violence inouïe (en témoigne le tragique destin d'un petit lapin). L'entrée en scène d'un personnage porteur d'espoir, d'amour et de compassion (ladite mère, non le lapin martyr), si elle avait vocation à permettre au film d'amorcer un virage dans sa narration figée, sera en réalité à l'origine de longueurs et de maladresses lourdement appuyées, Kim Ki-duk n'ayant pas manqué, avec plus ou moins de finesse, de marquer son amour de la métaphore par le passé. Enfin, le tandem principal de Pieta est à l'image du titre du film : tragique, excessif, voire disproportionné.

Après avoir remporté le prix du Queer Lion vénicien, The Weight s'invitait sur les plages de Sitges (nous vous laissons le soin de déterminer la connexion ô combien subtile entre ces deux informations). Anti-spectaculaire au possible, empreint d'une profonde mélancolie, le film de Jeon Kyu-hwan s'attache à suivre la (sur)vie de deux individus marginaux malgré eux. L'un, embaumeur souffrant d'une malformation dorsale, dévoue toute son énergie à apprêter une ultime fois les défunts. L'autre est contraint à l'emprisonnement dans un corps qu'il n'a pas choisi. Pour tous deux, la plus douloureuse et exigeante des épreuves réside dans le simple fait de traverser la vie, dans une lutte quotidienne marquée par le regard extérieur et la douleur de l'altérité. Jeon Kyu-whan prend le parti, certes en tous points justifié, d'un rythme lénifiant et d'une mise en scène sobre à l'extrême, des choix artistiques appuyés par une atmosphère neurasthénique ne souffrant ni de concession, ni d'aucune espèce de lueur d'espoir. L'accessibilité du film s'en trouve en quelque sorte impactée, en ce qu'elle exige une implication émotionnelle délicate, de même qu'une certaine tolérance face à d'inévitables longueurs.

 

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