L'Etrange Festival - Partie 4

Aude Boutillon | 16 septembre 2012
Aude Boutillon | 16 septembre 2012

Le Forum des Images est désormais cet Etrange petit village de colonie de vacances, où se côtoient dix jours durant des visages devenus familiers, dont la fraîcheur décrépit au rythme effréné des séances (tout le monde n'étant en mesure faire preuve de la même assiduité que le plus plastifié des spectateurs). Toujours est-il que le sens du devoir et la soif de la découverte muent les éternels flâneurs de l'Etrange Festival en mercenaires de la cinéphagie, bravant quotidiennement sommeil et faim jusqu'aux frontières de l'aube. Oui.

On passera rapidement sur la troisième sélection de courts-métrages, qui se caractérisait essentiellement par des exercices de style tantôt pompeux, tantôt peu passionnants d'un point de vue narratif. Reste une très belle découverte : le Septimana de Sylvain Cappelletto, esquisse sulfureuse et d'une beauté indécente inspirée des écrits du Marquis de Sade, aussi impétueuse et sadique qu'érotique en diable.

 

 

Le documentaire Blank City s'attardait tout d'abord sur le mouvement artistique No Wave, apparu dans les années 1970 sur la scène downtown new-yorkaise. Loin de se concentrer sur son pendant musical, Blank City aborde ainsi toutes les déclinaisons artistiques de ce courant contestataire, anticonformiste et déstructuré, à grands renforts de documents d'archives et témoignages actuels. Pléthore de personnalités se succéderont sans relâche pour explorer les valeurs de la No Wave, et partager des anecdotes souvent passionnantes. On retrouvera ainsi Richard Kern, Steve Buscemi, Vivienne Dick, Nick Zedd, Jim Jarmusch, et bien d'autres, dans un portrait instructif, à la tonalité presque nostalgique, d'un mouvement à l'empreinte indélébile, dont le jusqu'au-boutisme ne saura retrouver d'écho dans la société contemporaine. Un mépris des dogmes et des conventions qui tranche en l'espèce avec le ton étonnamment sage du film, en tous points structuré et formellement antinomique du courant qu'il se propose de dépeindre. Le flot des interventions n'en reste pas moins captivant, et la vue de la manifeste excitation de leurs auteurs, au souvenir de leur jeunesse effrontée, particulièrement réjouissante.

 

 

L'impertinence se poursuivait tout en outrance avec la projection de Subconscious Cruelty, première réalisation de Karim Hussain, directeur de la photographie aussi prisé que talentueux, responsable du segment « Vision Stains » de l'anthologie The Theatre Bizarre, présentée l'an dernier dans les mêmes lieux. Précisons avant tout que la présentation de son ticket, ponctuée d'un « Bon courage » de la part d'un bénévole, tend à chatouiller les appréhensions de la spectatrice pourtant invétérée et biberonnée aux œuvres qui tâchent. Force est de constater que la mise en garde était justifiée, le premier quart d'heure de projection s'étant accompagné de la fuite à grandes enjambées d'un dixième des spectateurs. Pour la défense des moins téméraires, nous reconnaîtrons bien volontiers que le premier essai de Karim Hussain, en sus de se fendre d'une narration volontairement éclatée et d'un rythme hypnotique, condamne le spectateur à des propos et visions souvent difficilement soutenables, car d'une cruauté abyssale. Subconscious Cruelty pose ainsi, inévitablement, la question des frontières de l'artistiquement acceptable, sous ses apparats extrêmement séduisants, Karim Hussain prenant également les commandes de la photographie. La violence se fait ici cathartique, bien plus que vecteur d'un prétendu appel au scandale, et revêt le masque d'une expérience surréaliste, exigeante, audacieuse et vicieusement fascinante. Les tabous et perversions les plus extrêmes d'une société rigide sont ainsi explosés au rythme de scènes outrancières et subversives, sondant sans concession la vie, la mort et la religion à l'aune d'une création impitoyable.

 

 

La compétition s'enrichissait par ailleurs d'une bien belle surprise, que constituait le franco-lituanien Vanishing Waves, présenté par le pendant français de l'équipe du film (tourné en Lituanie), soucieuse de concrétiser un retour à une science-fiction pure et dépouillée d'artifices grandiloquents. Vanishing Waves conte l'aventure cérébrale de Lukas, cobaye volontaire d'une expérience visant à raccorder son esprit à celui d'un patient anonyme plongé dans le coma, sa rencontre avec une femme issue de leur imaginaire conjugué poussant le scientifique à creuser les abysses de l'inconscient, libéré des affres et barrières du monde réel. Mélodrame vaporeux et nostalgique, d'un onirisme lénifiant et gracieux, Vanishing Waves épouse les codes d'une science-fiction clinique, surannée, et centrée sur l'Homme, la technologie n'étant que le médium de son exploration profonde. Véritable expérience sensorielle et fantasmagorique qui n'est pas sans évoquer le Solaris de Tarkovski, porté par une direction artistique aussi délicate que travaillée, le film de Kristina Buozyte et Bruno Samper peine toutefois à tenir son infinitésimale intrigue sur la longueur, souffrant ça et là d'égarements dispensables. Quelques longueurs qui n'empêchent nullement le charme d'opérer.

 

 

Autre nationalité, autre sujet et tout autre ton -tendre euphémisme- pour l'Excision de Richard Bates Jr, qui, à défaut de remporter notre adhésion complète et sans réserves, décroche sans embuche le trophée du titre le plus racoleur du Festival. De pratique réprouvée, il n'en est nullement question, dans cette chronique moderne de l'adolescence américaine. Pauline, jeune fille un brin perturbée, se trouve en effet confrontée à sa fascination pour la chirurgie (qui s'exprime par des rêves fantasmatiques clipesques au possible), son désir de perdre sa virginité, ses relations conflictuelles avec une mère rigide (campée par Traci Lords, cherchez le gag) et son impuissance face à la pathologie de sa petite sœur. Si le tableau d'une famille américaine moyenne voyant son vernis s'écailler à mesure des difficultés qu'elle rencontre évoque en premier lieu un American Beauty dissonant, Excision se permet des digressions borderline d'une fraîcheur inattendue (les tabous les plus intouchables de la féminités se trouvant ainsi exposés sans pudeur aucune), dont l'efficacité incombe à la performance pour le moins surprenante d'AnnaLynne McCord, qui troque ici sa crinière blonde et son sourire ultra-bright pour une perruque grasse et une peau capricieuse, en enfilant les haillons d'un personnage trop détraqué pour emporter l'identification, et l'empathie profonde. La sensibilité soupçonnée se voit enfin trop souvent sacrifiée au profit d'un humour grinçant, mais trouvera son retentissement dans un plan final d'une étonnante puissance émotionnelle.

On profite de la diffusion du film à L'Etrange pour vous proposer l'interview de son réalisateur et son actrice principale faite par Philippe Boissier au festival Fantasia 2012 de Montréal.

 

 

La dose de démence nipponne, indispensable à tout bon festival déviant qui se respecte, était cette fois attendue avec Gyo, long métrage d'animation horrifique mettant en scène une déferlante tokyoïte de créatures marines mutantes armées de pattes mécaniques. Il va sans dire que l'adaptation du manga de Junji Ito (responsable de Tomie, dont le dernier opus était présenté l'année dernière) promettait son lot d'absurdités et outrances habituelles ; or, la folie manque cruellement à ce Gyo longuet et tristement plat, pas aidé par une héroïne bien-pensante et ingénue, aussi caricaturale que les quelques fades protagonistes qui peupleront l'histoire. La multitude des angles abordés n'empêchera pas le film de sombrer dans un ton monocorde et soporifique, à peine soulevé par un humour tâcheron et quelques audaces charnelles qui retomberont rapidement à plat. La consolation ne sera pas à rechercher du côté de l'animation, d'une qualité toute relative. Reste un sous-texte surprenant, qui trouve son point d'orgue à l'occasion d'un échange final résigné et symptomatique d'une population peinant encore à cicatriser des ravages du passé : « Il reste encore l'odeur des corps pourris. - J'y suis habituée ».

 

 

L'inclassable Berberian Sound Studio n'aura quant à lui pas vraiment déplacé les foules. Le postulat avait pourtant de quoi séduire les plus gourmands des habitués de l'Etrange ; jugez plutôt. Un ingénieur du son se voit précipité sur le dernier méfait d'un studio italien spécialisé dans les films d'horreur, avant que son entreprise ne prenne une tournure imprévue. Le tour de force du film de Peter Strickland résidera dès lors dans le refus total de révéler la moindre parcelle de film à l'écran, les pellicules étant systématiquement projetées hors-champ, et leur contenu laissé à l'imagination du spectateur, à grand renfort de bruitages, gargarismes et hurlements divers et variés (la scène du cri laborieux renvoyant à ce titre à la même séquence de Blow Out) peuplant le doublage des plus purs des giallo (les hommages à Argento et Bava père abondant en continu). En dépit d'un humour percutant et d'une atmosphère claustrophobe soignée, les tenants et aboutissants du véritable thriller psychologique que se veut être Berberian Sound Studio demeurent des plus inextricables, les fantasmes s'entremêlant à une prétendue réalité qui se disloque, à mesure que le technicien, interprété par l'excellent Toby Jones, se voit irrémédiablement aspiré dans l'industrie du cauchemar. L'on quittera la salle de projection sonné, perplexe, un brin frustré, et marqué par des séquences d'une élégance enlevée (à l'image d'une démonstration sur verre de bruitages d'OVNI).

 

 

 

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