Les meilleurs films à sketchs

Simon Riaux | 1 mars 2012
Simon Riaux | 1 mars 2012
Alors que Jean Dujardin et Gilles Lellouche répandent foutre et hormones sur les écrans charnus de nos salles étroites, Les Infidèles nous offrent une bonne raison de nous pencher sur le film à sketch. Genre quasiment disparu, à l'exception de proto-happenings bourrés de célébrités vacillantes (qui a dit Valentine's day ?), souffrant d'un mépris comparable à son pendant littéraire, le recueil de nouvelles, il n'en est pas moins d'une richesse et d'une diversité remarquable. Un tour d'horizon des meilleurs représentants de cette forme bien particulière de cinéma ne manquera d'attirer l'œil, tant les cinéastes majeurs à l'avoir pratiquée sont nombreux, pour un résultat inclassable, qui aura bouleversé les codes du récit et offert quelques partitions inattendues à des acteurs aujourd'hui entrés dans la légende du septième art.

 

 

 


La Ronde (Max Ophüls, 1950)

Sans pousser l'expérimentation narrative jusque dans les extrémités qui seront celles de Lola Montès, Ophüls parvient avec ce film de transition à établir un formidable lien avec son spectateur. Grâce à un narrateur envahissant, qui module, transforme et distend la forme du récit et in fine, de l'objet cinéma, il dessine non pas un film à sketch, mais un long-métrage inclassable, où le spectateur est invité à devenir démiurge, à prendre part à un dispositif shématique dont la rigidité vole en éclat alors que s'enchaînent les séquences.

 

 

 

Si Paris nous était conté (Sacha Guitry, 1955)

On aura longtemps considéré le cinéma de Guitry comme une extension ampoulée de son théâtre, une analyse superficielle qu'une redécouverte du film balaiera sans mal. La forme très théâtrale de l'ensemble n'est là que pour souligner le parti pris de l'auteur, à savoir de retrouver l'esprit de la Cité, et non sa véracité historique. D'où une réjouissante suite d'anachronismes, transformations et approximations, qui dessinent un Paris immuable et pourtant multiple, une ville dont les époques se chevauchent, se font écho et se contredisent parfois. Enfin, le rôle tenu par la gent féminine dans le film, véritable moteur des évènements (Henry IV en prend pour son grade), contredit largement la réputation d'abominable misogyne dont l'auteur souffre encore aujourd'hui. À redécouvrir urgemment.

 

 

 

Les Monstres (Dino Risi, 1963)

C'est avec un talent inégalé que Dino Risi a condensé dans son film (et sa continuation, Les Nouveaux monstres de 1978) le meilleur de la comédie italienne, de son cinéma, et d'un certain esprit transalpin, malmené par une marche forcée vers la modernité. Considéré (à raison) comme l'un des films les plus drôles de tous les temps, cette combinaison de dix-neuf sketchs doit beaucoup aux talents explosifs de Ugo Tognazzi et Victorio Gassman, qui convoquent toutes les couches de la société. Le clergé, l'éducation, les petites gens, les institutions, chacun passe joyeusement à la moulinette du réalisateur. Démonstration de force virtuose autant que pur éclat de rire, le long-métrage demeure une partition sur laquelle le temps n'a que peu de prise, un témoignage cinglant, tour à tour universel et historiquement passionnant.

 

Casino Royale (Val Guest, John Huston 1967)

Gâchis historique ou merveille hallucinatoire ? Difficile de trancher ou de visionner cet ovni sans avoir préalablement ingéré quelques buvards du LSD, probable source d'inspiration pour John Huston, Robert Parrish, et les autres metteurs en scène de la chose. Ces grandioses sacripants auront attendu la mort de Ian Flemming pour faire subir à James Bond les derniers et plus délicieux outrages, dans un chaos narratif et kitsch totalement fou. On aura bien du mal à dégager du récit une structure ou un axe quelconque, et mieux vaut se laisser porter par la douce folie et les émanations de psychotropes encore vivaces au visionnage. Enfin, la présence de David Niven, Orson Welles, Joanna Pettet, Jacqueline Bisset et Ursula Andress devrait faire passer la pilule auprès des plus sceptiques d'entre vous.

 

Le Decameron (Pier Paolo Pasolini 1970)

Quiconque a subi un professeur d'Histoire Littéraire biberonnant un peu trop goulument son Lagarde et Michard peut légitimement éprouver une saine répulsion à la simple évocation des contes paillards de Boccace. Ils auraient tort cependant de ne pas s'arrêter devant l'adaptation de Pasolini, qui regroupe ici neuf des nouvelles originelles, et les adapte dans l'idée de composer un hymne à la vie où cohabitent parfaitement haute et basse culture, philosophie et érotisme, chair et esprit, éros et thanatos. Réjouissant, éminemment vivant et lumineux l'ensemble constitue le premier volet de la « trilogie de la vie », qui sera suivi des Contes de Canterbury, et des Mille et une nuit.

 

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe... sans jamais oser le demander (Woody Allen, 1972)

Avec un titre pareil, le délire de Woody aurait bien pu traiter des sauriens monozygotes du paléolithique, que nous aurions trouvé un stratagème pour vous en dire deux mots. Le réalisateur reprend ici les questionnements du docteur David Reuben dans son livre éponyme, lesquels font écho aux tabous et clichés alors en vigueur, pour les détourner par le biais d'un esprit de bouffon absolument jouissif. Ce terrain de jeu iconoclaste accueille une de ses meilleures performances, tour à tour outrée, cynique, désabusée, pince-sans-rire, et une très bonne introduction au reste de son œuvre. Nombre de ses thèmes sont contenus dans le film et en dynamitent ponctuellement le déroulement, soulignés par quelques sketchs d'une belle audace, à l'image du coup de foudre de Gene Wilder pour une brebis...

 

 

Hamburger film sandwich (John Landis, 1976)

S'il fait office d'ambassadeur indétrônable de l'humour ricain, c'est car l'union des Z.A.Z et de John Landis a accouché d'un rire transgenre capable de mettre tout le monde d'accord. Naviguant entre pastiche, parodie, slpastick, vulgarité assumée et relecture azimutée des standards du pulp, le film pose un regard critique et moqueur sur les tropismes du petit écran, dont les années ont révélé la justesse. Toutefois, la découverte de cette petite pépite ne manquera pas de provoquer une cruelle désillusion : l'humour Canal, les Nuls et autres fers de lances du pipi-caca-couille n'ont rien inventé, mais soigneusement remanié ou pillé les trouvailles condensées ici en une centaine de minutes, ainsi que dans sa suite, le Cheeseburger film sandwich... Et n'oubliez pas, Big Jim Slade peut vous satisfaire en toute circonstances !

 


 

Creepshow (George A. Romero, 1982)

Quand l'inventeur du zombie moderne s'allie au pape de l'horreur, les frissons sont logiquement au rendez-vous. Les savoirs-faire de Romero et Stephen King semblent se combiner naturellement, grâce à une judicieuse sélection de nouvelles du maître. L'imagination tordue des deux auteurs, leur mauvais esprit, ainsi qu'une réjouissante cruauté ont fait de cet assemblage un puzzle cohérent. Désormais emblématique de l'horreur eighties, Creepshow fait partie de ces rares œuvres que les années ont rendu précieuses, à l'image d'un bon vin qui plutôt que de tourner picrate, aura vu sa robe embellir et nous hypnotiser de son rouge profond.

 


Rêves (Akira Kurosawa, 1990)

L'onirisme est un des éléments constitutifs du cinéma de Kurosawa, et trouve ici un écrin à sa mesure, puisque la matière première de chaque segment n'est autre qu'un songe du réalisateur. Cette orientation sensible installe dès lors le spectateur dans une relation privilégiée avec le film et l'artiste, plongeant littéralement dans les différents tableaux. Les rêves de Kurosawa se révèlent d'une portée universelle, quoique marqués par son histoire et celle de son pays, notamment la question du nucléaire et de ses dégâts. Ses influences picturales se font prégnantes, notamment dans la partie consacrée à Van Gogh, où apparaît un Martin Scorsese méconnaissable.

 

Monty Python, Le Sens de la vie (Terry Jones et Terry Gilliam, 1983)

Les films des Monthy Python constituent encore aujourd'hui la crème de la crème de l'absurdité british, et Le Sens de la vie, son paroxysme le plus jouissif. Les comiques anglais y poussent quantités de leurs obsessions et motifs dans leurs derniers retranchements. Qu'il s'agisse d'un cours d'éducation sexuelle très porté sur la pratique, d'une comédie musicale amorale, ou de l'explosion gastrique d'un outre-mangeur, chaque facette de cette pièce montée se révèle d'une richesse et d'une originalité confondante. Le tout aboutit à un monument d'humour aussi subversif que réjouissant, entrecoupé des toujours étonnantes transitions animées supervisées par un certain Terry Gilliam.


Paris, je t'aime (2006)

Plus que la qualité intrinsèque de ses segments, c'est l'hallucinant casting réuni devant et derrière la caméra qui est ici source de sidération. Olivier Assayas, Ethan et Joel Coen, Gérard Depardieu, Vincenzo Natali, Alexander Payne, Bruno Podalydès, Gus Van Sant, Tom Tykwer, Walter Salles, Natalie Portman, Juliette Binoche, Gaspard Ulliel, Ben Gazzara, Willem Dafoe, Nick Nolte, Bob Hoskins et beaucoup d'autres se sont retrouvés pour livrer une vision somme toute très réaliste de la capitale parisienne : bordélique, inclassable, multiple, imparfaite, branque, romantique, dangereuse, labyrinthique. L'ensemble forme une boule à facettes pas toujours brillante, mais dont se dégage une attraction ineffable, qui sied délicieusement au projet.

 

The Theater Bizarre (2011)

À l'heure où les anthologies horrifiques se sont réfugiées à la télévision, et pas toujours pour le meilleur, Jean-Pierre Putters a donné carte blanche à un quarteron de réalisateurs aussi imaginatifs qu'ambitieux, réunis sous la bannière de l'excentricité et du grotesque. En résulte un capharnaüm forcément inégal, mais mû par une angoisse nouvelle, symbolisée par un monstre d'un genre nouveau : la femme. The Theater Bizarre n'est pas le premier à représenter la prédation dont sont victimes les bijoux de famille de ces messieurs, mais sans doute celui qui en fait le mieux la synthèse, et fait le point sur les mutations en cours dans le genre, et les nouvelles frayeurs qui parcourent le cinéma d'horreur et notamment son public. En effet, rien d'étonnant à ce que les cinq spectateurs à s'être évanouis durant le segment de Karim Hussain soient tous des hommes...

 

 




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