Lionel Rogosin en trois films

Nicolas Thys | 22 mai 2010
Nicolas Thys | 22 mai 2010

Dans les références et les contemporains des Nouvelles vagues européennes des années 60, si l'on cite régulièrement les italiens et leur néoréalisme ou les anglais et la mouvance du free cinéma, on occulte bien souvent les américains. Pourtant Hollywood, malgré des conditions de tournage opposées aux leurs, reste un repère important et, à sur la côte opposée, la branche new-yorkaise du cinéma américain fût une source d'inspiration première. Le cinéma qu'on y réalisait n'était d'ailleurs pas unique mais multiple et novateur sur bien des points.

 

Qu'on pense, pour n'en citer que quelques uns, aux cinéastes underground de Mekas à Brakhage, regroupés par la suite autour de l'Anthology film archive, aux expériences plastiques folles de Paul Morissey, aux oeuvres plus documentaires d'Engels, Ashlay et Orkin tel Le Petit Fugitif ou au cinéma direct naissant, les courants furent nombreux et tous porteurs de l'esprit de liberté et de contestation, de renouveau et de recherche qu'on verra surgir dans les années 60 de manière plus nette encore.

 


 

 

Parmi eux, Lionel Rogosin figure en bonne place. Loin du cinéma vérité, et possédant des consonances néoréalistes fortes tout en étant marquée par le style de Robert Flaherty, ses trois premiers longs métrages, On the bowery (1956), Come back, Africa (1960) et Good times, wonderful times (1965) ont modifié le paysage documentaire et figurent aujourd'hui encore parmi les plus importants films de cette époque.

 

Rogosin, ingénieur de formation et dont l'existence est hantée par les problèmes économiques, les guerres et les fascismes à l'oeuvre dans le monde, a cherché à dénoncer et à montrer grâce à une méthode simple : une petite caméra, la rue, la vie en marche telle qu'elle est même si ses films sont scénarisés. Loin du faste des studios, loin des stars, loin des machineries bien huilées, Rogosin ne cherche pas d'abord à construire une histoire. Ses dialogues ne sont pas souvent écrits et ses récits, très simples, sont avant tout des prétextes pour montrer une réalité dans sa forme la plus brute, sans avoir à placer ses propres mots sur des plans et tout en conservant un fil narratif, même ténu. Son objectif : échapper à l'abstraction d'images qui se succèdent et mettre au point un discours qui est à la fois le sien et celui de ceux qu'il filme. Manière de montrer une réalité d'un monde qu'on côtoie souvent sans en avoir conscience, un monde qu'on préfèrerait masquer.

 

 

On the Bowery est d'abord, pour le réalisateur, un essai, une tentative de cinéma afin de réaliser, plus tard, une oeuvre sur l'apartheid qui sévit en Afrique du sud et qui deviendra Come back, Africa. Pourtant, même s'il s'agit d'un film pour se préparer, On the bowery est une réussite à part entière. Après s'être immergé pendant des mois dans le Bowery, l'un des quartiers pauvres de new-York, et avoir expérimenté plusieurs méthodes de tournage en direct peu satisfaisantes, Rogosin décide de s'associer avec une équipe minimale pour tourner avec des habitants du quartier l'histoire d'un cheminot qui arrive, perd sa valise et erre avant de trouver un moyen de s'en sortir.

 

 

Toujours très humain et sans chercher à verser dans la dénonciation politique, ce film n'en est pas moins engagé socialement. Les atmosphères sombres des rues, les regards d'individus qui se ressemblent tout en étant différents, le mode de vie où alcool, misère et mensonges se côtoient forment une beauté cruelle qui ne cesse de faire réfléchir. Son montage vif et sans artifice inutile, de même que son utilisation du son synchrone et sa manière de montrer le quartier, tout dans l'esthétique de Rogosin est novateur et, finalement, son désir ne sera pas tant de montrer la vérité d'une existence que la réalité d'un monde à travers une vie possible.

 

Come back, Africa arrive 4 ans plus tard, en 1960. Une fois encore Rogosin va utiliser la méthode expérimentée sur On the bowery. Grand document sur la vie pendant l'apartheid au cours des années 50, oeuvre majeure qui a influencé une partie du cinéma africain. Arrivé en Afrique du sud avec sa femme en 1957, le réalisateur a arpenté Johannesburg et les environs plusieurs mois afin de se familiariser avec le pays, son climat, son atmosphère et les conditions de vie misérables des natifs en majorité face à la minorité des afrikaners. C'est pendant ce temps qu'il a également pu rencontrer les leaders de mouvements anti-apartheid qui ont accepté de l'aider à préparer le film en écrivant le scénario et en trouvant les acteurs non-professionnels tout en se cachant des autorités. Le tournage fût réalisé dans l'illégalité et Rogosin dû inventer diverses excuses afin d'obtenir quelques autorisations de tournage dans certains lieux sans rien avouer de son projet. Acte politique et moral fort, c'est l'un des rares films à avoir pu être tourné et mené à terme dans un environnement hostile comme nombre de cinéastes cherchaient à le faire à l'époque.

 

 

 

Mais comme dans son premier film, en racontant la vie d'un travailleur noir renvoyé et arrêté arbitrairement de même que sa femme, Rogosin va plus loin et il dépeint un univers caché, une société singulière qu'il va dessiner avec sa culture propre, notamment musicale. On y voit d'ailleurs Miriam Makeba à ses débuts que le cinéaste a réussi à faire partir en 1958. Come back, Africa est d'abord un grand cri de douleur et une fenêtre ouverte sur un monde qu'à l'époque le grand public ne savait voir. Et c'est bien là que réside la spécificité du cinéma de Rogosin : il ouvre les yeux et les oreilles et il appelle à regarder et entendre un monde à travers quelques individus créés et un univers filmés.

 

Cinq ans plus tard, en 1965, Rogosin réalise Good times, wonderful times. Il change de registre, il quitte les rues et les vies cachées pour un salon cossu, des images d'archives et un grand film antimilitariste. Dans cette oeuvre courte mais choc, le réalisateur mêle images de guerres passées et réception mondaine. Bien sûr, à l'heure du politiquement correct et de la critique assassine faite à l'encontre de quiconque n'observe pas une sorte de protocole pseudo-historique et vériste dans l'utilisation d'images d'archives et la monstration de la guerre, certains pourront lui reprocher son usage peu « déontologique » de ces images sans relation directes les unes avec les autres sinon leur rapport à la guerre (mais laquelle ?) et cherchant avant tout l'horreur absolue et l'insoutenable. Mais ce serait une erreur.

 

Si de nombreuses sources sont entrelacées, mêlées les unes aux autres sans soucis de problématique historique c'est que celle-ci passe au second plan. L'important, en ce temps de guerre froide et alors que se profil le conflit du Vietnam, c'est d'abord de voir ce que causent les conflits armés et non de proposer un cours d'histoire. La guerre et le nucléaire ne sont plus ici que des Idées. Rogosin ne cherche pas la vérité de l'Histoire mais une fois encore la réalité d'un monde en souffrance face à un autre monde qui ne peut voir ces horreurs. Ce dernier peut à peine les discuter sur un plan théorique et abstrait que la parole permet sans aucune véritable prise de conscience car cette prise de conscience par l'image ferait vaciller les parleurs de leur piédestal. Une fois encore il s'agit de voir, de regarder, de montrer le résultat des horreurs commise par l'homme sur l'homme.

 

 

Cadavres, corps en décomposition, bombardements, horreurs en tout genre, rien n'est épargné. Peu importe où tombent les bombes ou à quel moment, les atrocités qu'il nous fait regarder sont vraies et elles existeront toujours, en tout lieu et en tout temps si rien ne change. Mais à cette horreur vient s'ajouter l'horreur de la fiction filmée par le réalisateur lors de la réception. Le montage est ingénieux et on passe d'un univers à l'autre, d'un régime d'image à l'autre (du lisse de la réception où toute aspérité est envolée à la pellicule volontairement non nettoyée, parfois brûlée et rayée des images de guerre), sur un simple mot par un cut brutal. Et, finalement, ces Individus qui se goinfrent et qui parlent du monde comme s'ils le connaissaient et qu'ils l'avaient fait font aussi partie du spectacle effrayant de notre monde voué à l'échec car les mots l'emporteront sur la vue. Et finalement, même ceux qui se révoltent par la parole semblent hypocrites tant l'horreur accapare le regard.

 

Au final, Rogosin réussit dans ces trois oeuvres un travail brillant sur les atrocités du monde contemporain en révélant par l'image ce qu'une majorité se refuse à voir, tout juste à évoquer par la parole.

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