La face cachée de L'Immortel - Portrait

Créé : 7 avril 2010 - La Rédaction
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Christian Chatillon, biographe de François Marcantoni que nous avions interviewé à l’occasion de la sortie du livre Strass et voyous, nous a envoyé un portrait de l’Immortel, Jackie Imbert. Le voici dans son intégralité, avec au passage quelques affiches de films réalisés par Melville, pour mettre dans l'ambiance.

 

Franz-Olivier Giesbert s'est découvert, depuis deux trois ans, une nouvelle passion, la grande truanderie. Lui qui  aurait été un temps pressenti pour prendre le gouvernail du quotidien « La Provence » ne jurerait plus que par les voyous. Mais le haut du Panier. Donc Marseillais. Pour preuve, le polar commis en 2007, L'Immortel. Ou la saga romancée d'un homme, Jacques Imbert, dont le nom fut naguère inscrit au fichier du grand banditisme, circulaire spéciale n° 909/68.

FOG en avait rêvé, Berry l'a fait. Adaptation cinématographique donc avec Reno, Kad Mourad, Darroussin et Marina Foïs. En guest star Joey Starr. Un film d'action, qui mettrait au cœur du sujet la rédemption, la seconde chance. Soit ! Et jouerait finalement sur une embarrassante ambiguïté : on met en avant le nom d'Imbert mais aussitôt, sur tous les plateaux de télé, dans tous les articles de presse et autres interviewes, on spécifie d'entrée de jeu que seul le fait divers dont fut effectivement la cible et la victime le sus-nommé est à l'origine du film. Alors, quid de la fiction ... ou mieux encore...de la réalité ? 

Le Panier, célèbre quartier de Marseille, avec la Belle de Mai, dont sont issus nombre de « beaux mecs » mais aussi l'humoriste Patrick Bosso.

Ne l'appelez plus jamais « le Mat », tel serait le credo de Jacques Imbert, retraité du show-biz, connu du Tout Marseille mais encore du Tout Paris, et de bien au-delà, d'un certain Milieu, celui des poulagas et des truands. Avec Gaëtan Zampa, Francis Vanverberghe, dit « le Belge », Jacques Imbert, plus connu sous le surnom du « le Mat », appartient pourtant bel et bien à l'histoire du grand banditisme depuis un bon quart de siècle, n'en déplaise à l'intéressé qui fait valoir, à bon droit, un casier judiciaire presque aussi vierge que celui d'une rosière !

Intelligent, sans doute est-ce là une qualité majeure qui lui a permis, lui le miraculé de Cassis, d'être à plus de quatre-vingts ans le seul de la « bande des trois » encore en vie.

Exit Tany Zampa,  au cours de l'été 1984. Emprisonné aux Baumettes, et malgré la présence dans sa cellule de Bob Schandeler, un fidèle, solide gaillard d'un mètre quatre-vingt-cinq, qui pratique une trachéotomie de fortune, comme il l'a appris naguère chez les paras, au 3ème RPIMA où il a servi, rien n'y fait, la mort a gagné la partie. Suicide ou pas, qu'importe !

Exit « le Belge » en septembre 2000, descendu au select « Artois Club », non loin des Champs-Elysées, par deux « anges de la mort » à moto, qui n'ont toujours pas été identifiés à ce jour. Des noms ont couru, quelques voyous ont été envoyés ad patres ; du vent !

Reste donc le dernier, l' « Immortel », alias Jacques Imbert, le titre « le Miraculé » ayant déjà été emprunté par Mocky !

Miraculé, en effet, monsieur Imbert l'est.


affiche russe de L'Immortel

Nous sommes le 1er février 1977. Il vient d'emménager dans une luxueuse résidence à Cassis, « les Trois Caravelles ». Un signe, pour cet homme qui a fréquenté à Paris un bar de la rue de la Rochefoucauld, au joli nom de « les Trois Canards ». Un repaire de truands dont la spécialité majeure fut le racket des tauliers de Pigalle. Tout le gotha du Milieu s'y retrouvait, de Mathieu Zampa, le paternel de Tany, à François Marcantoni, en passant par d'autres fines pointures, les frères Lari, Eugène le Manchot, le Grec, Coco Alboreo ou encore René Ricord. Officiellement, ça tapait le carton, jouait gros au tiercé, source de revenus exemptés de la préhension du fisc. De braves gens, en somme, heureux de se retrouver pour évoquer le Sud, la Méditerranée, les femmes légères. D'aucuns, méchantes langues pour sûr, ont parlé de cave, de travail à l'ancienne, moyenâgeux. Allons donc, pure légende, affabulation ! De fait, à en croire certains, toujours de ce monde, qui ont fréquenté l'endroit, croix de fer croix de bois, il n'y a jamais rien eu d'autre, dans cet estaminet de Pigalle, qu'un modeste réduit où le maître des lieux, décoré du Mérite Agricole et retiré dans le Calvados, remisait quelques denrées. 

Ce soir là, Jacques Imbert gare la BMW prêtée complaisamment par une amie sur le parking de son nouveau domicile. Oh, depuis quelques mois, une rumeur persistante voudrait qu'entre son ami Tany et lui il y ait de l'eau dans le gaz. Alors que j'évoquais voilà quelques années cette naissante rivalité avec « le Chinois », surnom du commissaire divisionnaire Georges N'Guyen Van Loc, eu égard à une version qui m'avait été livrée par un « beau mec », totalement différente, ce « grand flic de Marseille » m'avait confié que « Zampa n'avait pas supporté que l'un de ses amis, Un Arménien qui protégeait un homme d'affaires israélite, Samy Flatto, se soit fait « casser la baraque » par un concurrent qu'il avait désigné comme étant « le Mat ». Il fallait en avoir le cœur net. Sommé de s'expliquer sur cette ténébreuse affaire, Imbert aurait préféré, aux dires de mon interlocuteur, prendre du champ en voyant qu'avait été érigée une sorte de tribunal dont la sentence risquait de lui être défavorable. »

La meilleure défense , c'est l'attaque, antienne bien connue. Que faisait un soir, avenue du Prado, en bas du domicile de Tany, sur la contre-allée de l'immeuble, Jacques Imbert, aux commandes d'une grosse moto ? Humer l'air de Marseille ? Aucune loi n'y fait évidemment interdiction ! Que faisaient à quelques mètres une fourgonnette, tous feux éteints, trois quatre individus à l'intérieur, auprès de qui le motard fit halte ? Aucune loi non plus n'interdit à des hommes de refaire le monde dans un véhicule réglementairement garé ! Que non loin de ladite fourgonnette fût, elle aussi, stationnée, dans le noir, un seconde voiture, avec des individus à bord, ça commençait à avoir quelque allure de guet-apens. C'est ce que pensa en l'occurrence Zampa.

Quand, du haut de sa fenêtre, il aperçut tout ce beau monde et reconnut le motard à son cuir orné d'un aigle royal, il jugea plus opportun de quitter furtivement son appartement...Une attitude que tout un chacun placé dans la même situation comprendra aisément !

Plus que quelques mètres à parcourir et monsieur Imbert retrouvera la chaleur de son douillet appart'. Soudain, surgis de derrière des fusains qui forment une haie autour de la résidence, trois hommes encagoulés défouraillent... un plomb nourri s'abat sur celui qui « ne s'est jamais connu d'ennemis ». Sept balles de 11.43, des dizaines de chevrotines calibre 12 ont traversé les chairs, se sont nichées dans la tête.

 

- Son compte est bon. Tirons-nous !

- Attends, il bouge encore. Laisse-moi le finir.

- T'as des visions ! laisse-le finir de crever comme un chien !

 

Légende ? Réalité ? Alors même que deux des assassins regagnent à la hâte leur voiture, le dernier se serait penché vers Imbert, aurait baissé en partie sa cagoule... Du moins est-ce la version policière. Un seul pourrait donner sa version, livrer sa vérité, Imbert lui-même. Pour l'heure, c'est hors de question !

La victime, qui gît dans une mare de sang, est conduite, moribonde, à l'hôpital d'Aubagne, puis dirigée sur la Timone, à Marseille. Là, le verdict des toubibs tombe : l'homme s'en remettra. Les noms de ses assaillants, bruissent les rumeurs, il les connaîtrait : « Bimbo » Roche, Gaby Regazzi, Tany Zampa lui-même. L'homme à la cagoule ? Rumeur, rumeur, quand tu nous tiens !

Un mois après ce fâcheux « accident », le 2 mars 1977, Tany, Gabe  et « Bimbo » regagnent Orly après avoir passé la journée chez leur ami Alain Delon. Les deux premiers embarquent pour Marseille, le troisième pour Cannes, où il réside.

Le 3 mars, Gaby se rend sur la tombe de son fils, une habitude chez lui depuis qu'il a perdu son gosse. Une prière. Un signe de croix. Il regagne l'Autobianchi garée rue Saint-Pierre. Monte à bord. Pose le calibre qui ne le quitte jamais sur ses genoux. Une voiture s'est portée à sa hauteur. Une rafale de pistolet mitrailleur a sonné la fin du malheureux.

Le 31 juillet de cette même année 1977, « Bimbo » se rend chez son ami Jean-Do Fratoni, patron du Casino Ruhl, à Nice. Il est au volant de sa Mercedes blanche, sur la moyenne corniche. Une Simca rouge fait cracher le feu d'un 11.43. Il ne verra jamais le match Monzon Valdès à Monaco. Il avait pourtant sa place réservée, cadeau de son ami Alain Delon.

On ne prête qu'aux riches, adage bien connu. D'aucuns se chargeront de colporter que ces deux morts sont opportunément survenues au lendemain de la fusillade de Cassis. Sans le moindre commencement de preuve. La victime, elle, va terminer sa convalescence à Paris, embauchée comme chargé de communication d'une boîte mythique des années 80, le Bus Palladium. Tout en gardant un œil sur sa bonne vieille ville de Marseille et en poursuivant la gestion d' affaires visiblement fructueuses...depuis bien longtemps ! Et qui, à en croire quelques personnes « bien informées » se poursuivraient hors de l'Hexagone.

Membre du Yacht Club de France, ce passionné de mer a pu s'offrir, outre des biens immobiliers au soleil, un superbe voilier, le Kallisté. Ce qui en grec ancien, si ma mémoire ne me trahit pas, signifie « le plus beau » ! Mais pourrait-on reprocher à un homme de qualité, grand amateur d'opéra comme son père, de travailler dur pour s'offrir ce qu'il y a de plus luxueux ?

Champion de France de trot attelé

Avec 29 victoires, Jacky Imbert peut s'enorgueillir d'une belle carrière de jockey. Entraîneur avant de passer professionnel, il a en charge les chevaux du maître incontesté du trot attelé des années 1970, Pierre-Désiré Allaire, qui connaîtra quelques années plus tard des ennuis d'ordre judiciaire. Vers la fin de l'année 1978, en effet, il remporte le prestigieux Prix d'Amérique avec Grandpré, un cheval hors pair que les vétos avaient condamné suite à une grave blessure, pur sang co-acheté par Tony Artillan, alors embastillé aux Baumettes pour courses truquées, ce dont profite Allaire pour mettre dans sa poche le million de francs gagné qui, soit dit pour la petite histoire, sera en partie restitué à son propriétaire, celui-là sorti de prison. Or  la Justice s'intéresse précisément de près à cette néo « mafia des courses ». Impliqué dans l'organisation de courses truquées dans le Sud-Ouest, confondu, Allaire est condamné, emprisonné, sa licence d'entraîneur retirée et interdiction lui est faite de pénétrer sur un hippodrome.

Coïncidence, lorsque Delon décide, à moins qu'on ne l'y ait vivement incité, de s'offrir sa propre écurie de courses, c'est Jacques Imbert qui devient son mentor. L'acteur, sur les conseils avisés de son conseiller, se porte acquéreur d'une quinzaine de pur-sang. Copropriétaire : mais oui, Allaire. Entraîneur ? Imbert. En 1973, ce dernier s'offre le luxe de franchir en vainqueur la ligne d'arrivée du prestigieux Prix de la Côte d'Azur où il succède à Une de Mai. Mais un nouveau scandale éclate cette même année, le 7 décembre. Un groupe de parieurs a misé ce jour-là sur la combinaison Toulois, Right Ho, Bodensee, soit le 3, 1, 14 dans le Prix Bride Abattue. Trois semi toquards. Stupeur, ils gagnent. Les heureux parieurs raflent une somme colossale, cinq millions et demi de francs. Parmi les heureux gagnants, des membres éminents du Milieu...Vingt-deux personnes sont inquiétées dont... Jacques Imbert ! Désir de le mouiller pour toutes les fois où, suspecté, rien n'a jamais pu être prouvé contre lui ? Au total, quatorze jockeys sont inculpés. Parmi eux Pierre Costes, cravache d'or 1973. Et Jean-Louis Imbert, son fils, jockey lui aussi, qui se voit radié à vie. Imbert père subit le même traitement quelques années plus tard. Sa fiche d'interdiction porte le numéro C.75.46. Elle a pris effet le 24 mai 1977. Sans effet notoire puisque les tribunes du Parc Borely l'ont souvent vu honorer de sa présence telle ou telle course après son terrible mitraillage de Cassis.

Fashion victim ?

Radié à vie des champs de courses, Jacques Imbert se retrouve en 1974 chargé de la communication de la discothèque parisienne « Le Bus Palladium ». C'est son ami franco-russe Richard Erman, patron des lieux, qui l'a engagé. Fort de ses amitiés, réelles, avec Delon mais aussi nombre de « pointures » du cinéma et de la chanson, affluent les grosses locomotives chargées de contribuer à la gloire de la boîte. De fait, elle est le phare du Paris nocturne des années 1970-1980... avant que Erman ne « tombe » pour abus de biens sociaux, recel, détention de faux et fraude fiscale. En 1991, la brigade financière constate en effet un trou de quelque trente cinq millions de francs dans les caisses. Monsieur Imbert reçoit une convocation...restée lettre morte et pour cause, il a été licencié !

Erman ne peut contredire son chargé de com' ; il a mis des kilomètres entre lui et la France ! C'est pourtant lui qui se retrouve dans le prétoire du tribunal correctionnel le 14 décembre 2004, avec quatre autres inculpés et ... Jacky Imbert. L'objet des poursuites à leur encontre ? Un présumé trafic de cigarettes avec la mafia russe. Une affaire qui, au final, fais « pfuit » ! Libéré après son incarcération suite à un procès en appel, qui conclut à un non lieu, l'heureux époux d'une ravissante jeune femme brune a ouvert au cœur de Marseille une boutique de prêt-à-porter de luxe ainsi qu'un salon d'esthétique, que tient madame, où se pressent, outre une clientèle huppée locale, les stars du show-biz parisien, Richard Berry et Jean Reno, bien sûr, mais aussi l'empereur de la nuit, Jean Roch, Richard Anconina, et tant d'autres. Parmi lesquels, il va de soi, l'ami de plus de quarante ans, monsieur Alain Delon.

L'enseigne de ce nouveau lieu de branchitude : « Starlet's et le Matou », 16, rue Glandèves, 13001 Marseille.

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