Top horreur n°11 : Les Innocents

Jean-Noël Nicolau | 20 octobre 2009
Jean-Noël Nicolau | 20 octobre 2009

Pour fêter le mois d'Halloween, la rédaction d'Ecran Large a pris son courage à deux mains et s'est lancée dans l'impossible : élire ses 31 meilleurs films d'horreur dans l'histoire du cinéma. Pour être le plus rigoureux possible, des règles ont été établies comme celle de ne pas avoir plus d'un film par cinéaste dans le classement final (sauf une exception mais chut on vous expliquera à la fin du mois pourquoi). 12 membres de la rédaction ont donc été invités à envoyer leur liste de leurs 40 films préférés. A partir de ces listes, on n'a gardé que les films cités plusieurs fois par chacun d'entre nous. On a alors resoumis la liste finale à un vote pour obtenir le classement final que nous allons vous faire découvrir quotidiennement jusqu'à la fameuse nuit d'Halloween qui révèlera le numéro 1 de la rédaction. Un éclairage par jour durant 31 jours sur des incontournables du cinéma d'horreur. 

 

11 - Les Innocents (1961) de Jack Clayton

 

 

Jean-Noël Nicolau :

Peut-être, et je dis bien peut-être, le meilleur film fantastique de l'histoire du cinéma. En tout cas le meilleur film de fantômes et un chef-d'oeuvre absolu, et cela, par contre, j'en suis certain. 

Laurent Pécha :

La preuve que l'on peut faire très, très peur avec une classe folle (l'un des plus beaux noir & blanc du monde), des acteurs géniaux (Deborah Kerr est immense) et une histoire aux grilles de lecture inépuisables. Les Innoncents, c'est l'anti Paranormal activity. Les Innocents, c'est LE cinéma.  

 

La terreur prend sa source dans notre esprit et elle est différente d'une personne à l'autre. Phobies et autres craintes sont aussi multiples qu'il y a d'êtres humains. L'un aura peur des araignées, l'autre sera horrifié par les cannibales. Des vampires ici, des reptiles là, des démons ailleurs. Pour certains l'afflux de sang sera source d'effroi, pour d'autre le non-dit triomphera. Si vous faites partie de cette dernière catégorie. Si vous êtes des esthètes de la peur, et que ce qui vous terrifie le plus est l'inexplicable abyme de l'âme, Les Innocents sera pour vous le plus grand film fantastique du 7e art. Ou peu s'en faut.

Les Innocents surprend avant tout par son intense beauté. Œuvre sublime, le film brille à tous les niveaux d'un éclat vaporeux, extrêmement onirique. Beauté des interprètes (Deborah Kerr et les deux enfants angéliques), beauté des décors (le manoir gothique de Sheffield Park), beauté de la musique (signée Georges Auric), beauté intense de la photographie de Freddie Francis qui délivra un travail incroyable sur la lumière. Tout ici appelle au choc esthétique, au coup de foudre plastique. A l'inverse des approches âpres, réalistes ou glauques du genre, Les Innocents choisit l'angle de la séduction, faussement classique, réellement pervertie.

L'essence de l'œuvre réside dans ce charme démoniaque. Comme la gouvernante Miss Giddens, on donnerait le bon Dieu sans confession à Miles et Flora. Comme elle, on ne peut que croire à l'innocence de ces bambins ou du moins à leur possible rédemption. Cette douceur des apparences, la préciosité superbe des dialogues (co-écrits par Truman Capote) rendent d'autant plus choquantes, voire traumatisantes, la moindre image dérangeante, la moindre action inhabituelle. Le film s'emplit peu à peu d'une menace indicible, quasi intangible, comme le Mal absolu enveloppant l'œuvre entière sous son aile sombre.

Les Innocents adopte avant tout le point de vue du délire de Miss Giddens, jeune femme frustrée, à la névrose galopante. Le trouble se lit alors à de nombreux niveaux, surtout lorsque l'histoire semble se développer vers une relation plus qu'ambigüe entre la gouvernante et le petit Miles. Une scène de baiser créa d'ailleurs des tensions avec la 20th Century Fox et le film écopa d'un classement X en Angleterre lors de sa sortie. Mais Les Innocents ne surjoue jamais aucune note, refusant de céder à la moindre facilité. Ce faisant, le film déborde de richesses sans cesse redécouvertes. De ces plans jouant dramatiquement sur la profondeur de champ à des idées qui feront écoles (la petite Flora se lançant dans une crise anticipant L'Exorciste de plus d'une décennie).

Film de fantômes ou étude psychanalytique ? Les Innocents navigue entre les deux rives en ne lésant jamais l'une ou l'autre interprétation. La terreur, éminemment cérébrale, se fonde sur des séquences explicitement angoissantes. Que ce soient les errances nocturnes de Miss Giddens dans le manoir ou les jeux de moins en moins enfantins des bambins. Et si le non-dit règne en maître, les spectres se montrent, brièvement mais fréquemment, toujours de manière subtile et effroyable. Une finesse qui renforce la puissance des chocs, jusqu'à une confrontation finale d'une force presque inégalée dans l'histoire du fantastique. Une économie des effets qui se compense par la magnificence générale de l'œuvre, probablement l'un des plus beaux films en noir et blanc du 7e art.

La première du film se déroula le 25 décembre 1961 et on peut imaginer film de Noël plus adapté... L'œuvre est moins l'adaptation du roman d'Henry James (Le Tour d'écrou) que celle de la pièce de théâtre de William Archibald (Les Innocents, montée en 1950). A noter que pour préserver les jeunes acteurs de certains aspects les plus difficiles de l'histoire, ceux-ci n'eurent jamais le scénario complet entre les mains, mais seulement les scènes qu'ils avaient à jouer chaque jour. Deborah Kerr affirma toujours de son côté qu'il s'agissait de son meilleur rôle au cinéma. Quant à François Truffaut, il estima que Les Innocents était le meilleur film britannique depuis le départ d'Alfred Hitchcock pour les Etats-Unis.

Le film fut présenté en compétition lors du Festival de Cannes 1962, notamment face au Procès de Jeanne d'Arc de Robert Bresson et à L'Ange exterminateur de Luis Bunuel. Il repartit bredouille et la Palme d'Or fut attribuée à O Pagador de promessas d'Anselmo Duarte.

Jack Clayton n'eut jamais la carrière prometteuse que lui offraient ses premières œuvres (dont Les Chemins de la haute ville). Sur le tard, en 1983, il revint à une ambiance proche des Innocents avec l'adaptation de La Foire des ténèbres de Ray Bradbury. Malheureusement, le studio Disney, qui produisait, le poussa vers une tonalité plus enfantine et commerciale. Il ne nous reste donc que ces Innocents à admirer et à chérir, conte de fantômes sublime et effroyable, dont l'incroyable réussite demeure un mystère impossible à percer en son entier.

 
 
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