L'Etrange Festival 2009 : Viva Pinku Eiga !

Patrick Antona | 15 septembre 2009
Patrick Antona | 15 septembre 2009

Plus ancienne compagnie de cinéma japonais, la Nikkatsu avait connu son heure de gloire dans les années d'après-guerre en produisant des chefs d'œuvre tels La Harpe de Birmanie ou en lançant la carrière de grands réalisateurs tels que Shôhei Imamura ou Seijun Suzuki. Après avoir joué la carte du film d'action juvénile dans les années 60 pour concurrencer les autres majors nipponnes comme la Toho ou la Daei, la Nikkatsu s'engage dans la voie du « roman-porno », sous-genre du pinku-eiga, à savoir le cinéma érotique à la manière du Soleil Levant. Si, déjà, certains films de la compagnie avaient plus que flirté avec l'érotisme (on pense à La Barrière de la Chair de Seijun Suzukin), l'orientation prise à partir de 1971 pour compenser une baisse de fréquentation des salles va prendre une tournure systématique.

 

 

 

Tourné en quinze-vingt jours (post-production comprise !) avec une équipe et des budgets réduits, ces films adoptent grosso-modo le même canevas : des « working girls » ou « salary women » esseulées tombent sous la coupe de mâles obsédés sexuels et subissent de leur part toutes sortes d'humiliations allant jusqu'au sado-masochisme, non sans y trouver une forme de contentement. Et quand ce n'est pas une secrétaire qui tombe sous le joug de costards-cravates aux tendances perverses, ce sont de belles bourgeoises en mal de phantasme qui se tapent des blousons noirs ou montent de véritables réseaux de prostitution, histoire d'arrondir leurs fins de mois. Même si ces films sont calibrés pour caresser dans le sens du poil la virilité des hommes japonais et donnent une image peu ragoûtante des Japonaises, avec une tendance à magnifier le viol qui met mal à l'aise, il pointe derrière la complaisance une forme de critique subversive qui met à mal les bases d'une société bien trop étouffante et hypocrite.

 

Dans la masse des films produits (à raison de 6 par mois de 1971 jusqu'en 1988 !), il se distingue non seulement quelques perles qui méritent vraiment un visionnage plus qu'attentif, tant par leur esthétisme soigné que par les sujets abordés, mais aussi une galerie de réalisateurs que l'on peut qualifier aisément d'« auteurs » : Masaru Konuma, Tatsumi Kumashiro, Noboru Tanaka, Shogoro Nishimura.

 

 

 

Dans une rétrospective riche de sept films, l'Etrange Festival 2009, en partenariat avec Wild Side, donne un aperçu hétéroclite du meilleur du roman-porno Nikkatsu des années 70 et 80, mais ceci n'est qu'un préambule à la déferlante en DVD qui est promise pour cette fin d'année avec pas moins de 30 titres qui vont être proposés par la compagnie au chat miauleur ! On s'en pourlèche les babines d'avance.

 

Le Violeur à la Rose (Yasuharu Hasebe, 1977)

Réalisateur réputé qui a souvent œuvré avec succès dans le cinéma de genre japonais (Black Tight Killers, Stray Cat Rock : Delinquent Girl Boss, Female Prisoner Scorpion : Grudge Song), Yasuharu Hasebe aborde le pinku-eiga en y ajoutant une bonne dose de violence qui détonne par rapport aux autres productions. Déjà auteur d'un Assault! Jack the Ripper qui poussait assez loin les limites du bon goût, il continue sa saga de violeurs en série avec cette histoire d'un duo assez pathétique composé d'un étalon  arborant cuir rouge et tatouage et d'un pompiste aux manières frustes qui vont harceler les femmes de leur banlieue. Mais la réputation de bête sexuelle du séducteur-violeur  a fini par intéresser un gang d'homosexuels qui n'ont de cesse de le traquer, et ce jusqu'à une conclusion violente et trash qui surprendra même les plus blasés ! Rythmé et plutôt bien interprété, Le Violeur à la Rose n'atteint pas les sommets d'érotisme d'un Konuma ou d'un Nishimura mais est un parfait exemple de cinéma d'exploitation des 70's.

 

      

 

Dans l'Arène du Vice (Masaru Konuma, 1977)

Curieux objet filmique que cette Arène du Vice de celui qui est considéré comme un des maîtres du pinku-eiga. Relatant deux intrigues qui ne se croisent jamais (un trio hommes-femme centré autour d'une schizophrène suicidaire, une femme séquestrée par un obsédé des poissons), le réalisateur fait plus ici dans l'ironie et la causticité que dans la peinture sociale décadente. Mais le plus étonnant demeure ses apartés burlesques avec les aventures d'un obsédé sexuel mélange de Nikki Larson et de Pervers Pépère qui apportent une touche fantastique à l'ensemble, transformant le film en une espèce de manga-live assez déjanté. Mais Konuma démontre qu'il est un illustrateur érotique de qualité en offrant un final d'une beauté vertigineuse.

 

      

 

La Femme aux Seins Percés (Shogoro Nishimura, 1983)

Pilier de la Nikkatsu qui a travaillé pour la compagnie jusqu'à l'arrêt des productions érotiques en 1988, Nishimura avait été l'initiateur de la série des « Ménagères Perverses » qui ont été parmi les plus gros succès de la compagnie. Mais ici, ce n'est pas le cas de Desperates Housewives qui trompent leur ennui et leurs maris mais celui d'une jeune femme en mal d'amour qui croit tomber sur l'amoureux idéal, ce dernier la couvrant littéralement de roses. Mais la belle Jun Izumi tombera sous la coupe d'un sadique patenté, qui non content de la combler sexuellement, s'amusera à jouer le chaud et le froid en l'humiliant de manière de plus en plus ostentatoire. Si La Femme aux seins percés adopte le schéma classique du film de soumission, ne lésinant pas sur la scatologie, il bascule dans sa dernière partie dans une autre dimension avec société secrète maintenant des femmes en cage dans un environnement « sadien ». On quitte ainsi le domaine codifié et putassier du pinku-eiga pour rejoindre un cinéma plus proche de Yasuzo Masumura, faisant du film de Nishimura une des bonnes surprises du cycle Nikkatsu.

 

      

 

Harcelée ! (Yasuharu Hasebe, 1978)

Avec Harcelée !, Yasuharu Hasebe, dont c'est le second film programmé à l'Etrange Festival, démontre une nouvelle fois qu'il est un des artisans les plus originaux de la vague du roman-porno. Navigant toujours sur les eaux tortueuses des histoires de viol, il nous entraîne cette fois dans le quotidien d'une contractuelle à la féminité plus que refoulée qui enquête sur le mystérieux agresseur qui la harcèle, sans qu'elle puisse jamais l'identifier. Mais plus que le côté policier, c'est surtout l'histoire de l'émancipation d'une femme par le sexe qui se révèle importante et bien mené par un réalisateur, qui par son sens de la mise en scène et du cadrage, arrive à nous faire passer comme une lettre à la poste son sujet plus que scabreux !

  

L'Homme-femme (Tatsumi Kumashiro, 1977)

Commis par celui qui est présenté comme le maître du pinku-eiga (La femme aux cheveux rouges, Sayuri strip-teaseuse), L'Homme-femme nous conte sur un mode presque parodique la prise en main d'un fils de patron par un yakuza sodomite qui en fera son amant, l'amenant à se travestir pour vivre dans son foyer. Grand éclat de rire du Festival de l'Etrange, le film de Kumashiro part littéralement dans tous les sens, satire sociale virant au trash avec au passage une succession de galas de baffes dignes des comédies italiennes, où tout le monde en prend pour son grade, proxénètes et prostitués. Et le tout de se conclure sur une note musicale et comique que n'aurait pas renié le John Waters de la grande époque, celle de Female Trouble et Pink Flamingos !

 

               

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