Mathieu Amalric - portrait

Thomas Messias | 29 octobre 2008
Thomas Messias | 29 octobre 2008

La semaine passée, Mathieu Amalric a fêté ses 43 ans. Avec quelques jours de décalage, la famille Broccoli lui offre un fort joli cadeau : devenir subitement le personnage de fiction le plus détesté du monde. Et pour cause : dans Quantum of solace, vingt-troisième aventure de James Bond, l’acteur français incarne Dominic Greene, petite pourriture et bad guy d’envergure, à l’espérance de vie limitée (on a rarement vu un ennemi de 007 survivre à l’affrontement final) mais faisant preuve de ténacité jusqu’au bout. Un virage étonnant pour celui que l’on aurait volontiers imaginé finir ses jours chez Desplechin et compagnie.

 

 

 

 

C’est vrai que le début de la longue carrière de Mathieu Amalric (quasiment cinquante longs à son actif !) ne semble guère indiquer de prédisposition jamesbondienne. En 1992, le voilà qui surgit dans La sentinelle, où il est un sale con donnant du fil à retordre au frêle Emmanuel Salinger. Avec ses yeux très grand ouverts et sa voix un peu traînante, il est un interprète inquiétant, une menace perpétuelle pour ceux qu’il rencontre, un concentré de folie sur pattes, sanguin et imprévisible. Quatre ans plus tard, Desplechin offrira de lui une autre facette à travers l’inoubliable Paul Dedalus, intellectuel parisien pris au cœur de tourments affectifs et philosophiques. Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) marque une certaine génération de cinéphiles, chamboulés et amusés comme leurs parents le furent par La maman et la putain. Comparaison pas innocente : avec le jeunot Louis Garrel, Amalric semble être le seul digne héritier de Jean-Pierre Léaud, de son style en marge et de sa frénésie galopante.

 

 

 

 

Difficile de contester l’étiquette « acteur intello » qui lui colle aux basques : Amalric franchit le cap de la trentaine avec Desplechin, Danièle Dubroux (Le journal du séducteur), Raoul Ruiz (Généalogies d’un crime). Est-ce un choix de carrière ou une obligation ? Le doute est permis : à l’époque, on imagine mal des cinéastes dits populaires prendre le risque d’engager un type pareil, certes intense mais trop cérébral – ou théâtral – pour être accepté par le grand public. Amalric se donne corps et âme à ses aspirations auteuristes, et personne ne semble s’en plaindre. Après une participation à L’interview, court-métrage qui valut la Palme d’Or à Xavier Giannoli, il enchaîne avec un excellent Assayas (Fin août, début septembre) et un Téchiné pas terrible (Alice et Martin). L’air de rien, ces deux films sont le signe d’une légère ouverture chez l’acteur, qui tourne de plus en plus régulièrement avec des acteurs connus (Ledoyen et Cluzet dans le premier, Binoche dans le second). Le nom de Mathieu Amalric n’est pas encore sur toutes les lèvres, mais il ne quitte plus les mémoires de ceux qui ont un jour daigné s’en souvenir.

 

 


 

 

Biette, Iosseliani, Moullet, les frères Larrieu : jamais Amalric n’a négligé les cinéastes importants, se moquant bien que leur réputation n’arrive jamais jusqu’aux oreilles et aux yeux du grand public. Mais il s’acquitte parfaitement de chacun de ses rôles, semblant dévorer la pellicule avec une avidité croissante. Et toujours ces yeux grands ouverts, prêts à sortir de leurs orbites, comme pour voir encore plus loin. Plus loin et plus large : sans doute un peu poussé par Jeanne Balibar, sa compagne d’alors, le voilà dans C’est le bouquet !, fantaisie totale de Jeanne Labrune, l’occasion idéale de montrer sa frimousse au public tout en ayant du texte à défendre – c’est que les derniers Labrune sont très très bavards. Cette période est sans doute pour lui le début d’une nouvelle ère, qui se poursuit avec Les parallèles (fabuleux court-métrage de Nicolas Saada, dont on attend toujours le passage au long), et surtout avec son film suivant, Rois & reine.

 

 

 

 

Là, non seulement Amalric s’impose sur le devant de la scène, mais il réussit l’exploit de devenir plus accessible sans faire aucune concession. C’est là la marque d’un grand acteur : pouvoir jouer le folie et la fureur, danser le hip-hop en plein milieu d’un film de Desplechin, puis faire volte-face et montrer au monde la gravité qui est la sienne sans que l’on ne remarque de rupture de ton ou de rythme. Le rôle d’Ismaël Vuillard n’a rien d’un contre-emploi pour l’acteur : c’est plutôt une bénédiction, s’inscrivant dans la continuité parfaite de son ascension artistique. Laquelle est couronnée quelques mois plus tard par un premier César du meilleur acteur, amplement mérité, et obtenu à la faveur d’une certaine intellectualisation des votes d’une académie semblant préférer désormais Desplechin et Kechiche.

 

 

 

 

Amalric n’en finit plus de nous étonner : le voici bientôt dans un Spielberg, Munich, une nouvelle fois dans un rôle inquiétant et ambigu. Il aura fallu le flair d’un Spielberg peu soucieux du caractère bankable ou non de ses acteurs pour qu’il se retrouve avec un autre Mathieu (Kasso) dans cette aventure un peu folle. À n’en pas douter, ce second rôle fut l’un des éléments essentiels qui poussèrent Marc Forster à l’engager pour Quantum of solace. En revanche, quelles sont les considérations qui le poussèrent à accepter une telle offre ? Difficile à dire. En tous les cas, l’ouverture d’Amalric est incontestable. Le voilà qui vise aussi bien dans le pensum (La question humaine) que dans la légèreté et le tous publics. Il est franchement surprenant de le voir débarquer chez Pascal Thomas, aimant Laetitia Casta dans leur Grand appartement – accessoirement le meilleur film de son auteur – avant d’aller séduire la ménagère dans le tire-larmes Michou d’Auber de Thomas Gilou.

 

 

 

 

Ce rythme de croisière semble désormais lui convenir : un film d’auteur pour un film populaire. Il est le metteur en scène colérique de Valeria Bruni-Tedeschi dans Actrices, et file ensuite s’imprégner du court parcours de Jean-Dominique Bauby avant de tourner Le scaphandre et le papillon (deuxième César, bien mérité même si plus attendu). Il se montre en érection dans la troublante Histoire de Richard O. de Damien Odoul, puis tourne avec Patriiiick Bruel dans Un secret, simili téléfilm de Claude Miller. Amalric fait désormais partie des acteurs qui comptent, surtout connus des cinéphiles mais loin d’être ignorés par les autres. Après avoir à nouveau fait jaillir l’étincelle dans un Desplechin (le subjuguant Un conte de Noël) et erré dans l’abscons De la guerre de Bertrand Bonello, le voilà qui enchaîne de nouveau deux films à grand spectacle. Avant le deuxième volet du diptyque Mesrine (L’ennemi public numéro 1, qui sort fin novembre), le voici donc en méchant dans Quantum of solace. Difficile à présent de deviner l’orientation que prendra dans un futur proche la carrière de celui qui comptait, il n’y a pas si longtemps que ça, ralentir le rythme pour consacrer plus de temps à la réalisation – ses deux premiers longs, Mange ta soupe et Le stade de Wimbledon, donnaient à voir des univers très singuliers. Mathieu Amalric est un être surprenant. Et c’est très bien comme ça.

 

 

 

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