L'univers Jaoui-Bacri : décryptage

Thomas Messias | 16 septembre 2008
Thomas Messias | 16 septembre 2008

Ils agacent ou ils enchantent : en tout cas, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri  ne sont pas de ceux qui indiffèrent les commentateurs, la sortie de chacun des films qu’ils ont coécrits constituant toujours un micro-évènement. Par les temps qui courent, c’est assez étonnant, étant donné qu’ils ne sont ni d’incroyables sex symbols ni des comiques troupiers. L’univers des Jabac (surnom un peu moisi donné par l’inusable Alain Resnais) draine d’année en année un public conséquent, adepte de leurs œuvres souvent chorales et toujours douces-amères. Cela méritait bien quelques éclaircissements.

 

 

 

 

 

Au commencement était le théâtre. Cartons sur les planches, Cuisine et dépendances et Un air de famille sont de ces comédies en forme de règlement de compte comme on en voit des dizaines à chaque rentrée théâtrale. À ceci près que Jaoui et Bacri ont un talent tout particulier pour ciseler des dialogues vachards et toujours justes, bons mots jamais gratuits et égratignant au passage le show-biz ou le monde de la politique. Les salles sont bondées, les gens rient et se retrouvent dans ces personnages assez ordinaires mais jamais communs. L’étape suivante est toute trouvée : efficacement mis en images par Philippe Muyl, Cuisine et dépendances est un joli petit succès ciné, qui érige ses deux auteurs en futurs rois incontestés de la comédie acide. Ce que confirmera largement Un air de famille, qui bénéficie non seulement d’une écriture plus travaillée, mais également du formidable travail de Cédric Klapisch. Ou comment filmer l’adaptation d’une pièce de théâtre sans que le huis clos ne se fasse jamais plus pesant qu’il ne doit l’être. On ne rappelle jamais assez à quel point l’implication du réalisateur – qui ne fut pas toujours aussi inspiré dans ses choix de mise en scène – fut le véritable déclencheur de la suite de la carrière du duo. Applaudi un peu partout, le film leur permettra ensuite de voler de leurs propres ailes, et d’être considérés non seulement comme des scénaristes qui comptent, mais également comme des acteurs à part entière.

 

 

 

 

Alain Resnais ne s’y trompera pas, lui qui finit par consentir à leur céder deux rôles dans On connaît la chanson, comédie musicale en play-back écrite à quatre mains. Pondre des scénars au lieu d’attendre d’en recevoir : tel était le premier désir du duo lorsqu’il s’est mis à écrire. C’est pourquoi, après vu leur adaptation de Smoking / No smoking jouée par d’autres (les indécrottables Arditi et Azéma) alors qu’ils s’en seraient bien chargés eux-mêmes, Jaoui et Bacri font le forcing auprès de papy Resnais pour obtenir des rôles conséquents dans le film. Couronné par plusieurs César, le film assoit leur popularité croissante grâce à cet inaltérable sens du dialogue et au choix de morceaux souvent populaires pour illustrer les scènes « chantées ». Mais leur ambition fort légitime n’est pas rassasiée par ces deux jolis seconds rôles : quitte à être auteur et acteur, autant passer aussi derrière la caméra histoire de tout contrôler et de jouer le rôle qu’on s’est taillé sur mesure.

 

 

 

Alors Agnès Jaoui devient réalisatrice, et tout le monde est content : véritable petit carton, Le goût des autres est globalement encensé, et marque un tournant d’autant plus important qu’il s’agit du premier scénario « normal » écrit par le tandem – ni une adaptation de pièce de théâtre, ni une étrangeté musicale. Galvanisé par la présence des très en vogue Alain Chabat et Gérard Lanvin, le film reste comme une référence pour tous ceux qui cherchaient l’équilibre parfait entre cinéma populaire et cinéma d’auteur. On aurait volontiers resigné pour quelques films dans le ton de celui-là, tenant au corps sans pour autant être trop lourd. Mais le surplace n’est pas la spécialité de la maison, et Bacri & Jaoui reviennent trois années plus tard avec Comme une image, qui réduit considérablement la case "humour" du cahier des charges. Malheureusement, la minimisation volontaire de l’habituelle mécanique comique a pour seul effet de mettre en évidence la lourdeur du propos et le moralisme pachydermique de l’ensemble. Même s’il rencontre moins de succès que les précédents, Comme une image continue à attirer le public dans les salles. Et, à n’en pas douter, Parlez-moi de la pluie devrait lui aussi attirer au moins un million de spectateurs, ce qui permettra au duo d’envisager sereinement la suite des évènements.

 

 

 

Cette constance dans le succès a tout de même quelque chose d’étonnant. À l’heure où la majorité des spectateurs ne vont au cinéma que pour se vider la tête à coups de grosses comédies ou de blockbusters, ces deux-là parviennent à mener leur barque où bon leur semble, et à être, dans une certaine mesure, des auteurs bankables. Les seuls (ou presque) du cinéma français. Pour expliquer ce fait, on peut tout d’abord évoquer l’identification du spectateur. Les films de Bacri et Jaoui fourmillent de petites râleries et de gros coups de gueules, dans une ambiance tantôt délétère tantôt détendue. Râleurs mais sympathiques : exactement l’image que donnent les Français auprès de nos voisins étrangers. L’hexagone a trouvé deux porte-parole, qui dénoncent haut et fort ce que l’on se contente habituellement de raconter le soir lors du dîner familial. Incivilité du chauffeur de taxi, condescendance du grand patron… : ils racontent et exploitent des petits agacements quotidiens qui ne peuvent que nous parler. Cette unité de pensée rassure, fait chaud au cœur, et fait d’autant plus plaisir que Jaoui et Bacri mettent du cœur pour les écrire et les interpréter. Comme le prouve la délectable marionnette de Bacri aux Guignols de l’info, ils sont d’abord vus comme les deux râleurs de service, et le ton avec lequel ils s’acquittent de leur tâche est assez jubilatoire. Dix secondes d’un Bacri qui fulmine peut suffire à vous combler de bonheur.

 

 

Ce style confortable et piquant à la fois a quelque chose de rassembleur, puisqu’il fait converger cinéma familial et aspirations auteuristes. Et puis c’est souvent très drôle. S’ils savent écrire des dialogues de fond, Jaoui et Bacri savent également faire rire, non seulement en offrant à leurs acteurs des répliques rondes en bouche, mais également en mettant en place des situations sortant souvent de l’ordinaire. Catherine Frot et son collier de chien dans Un air de famille, Bacri qui ahanne des "the" sous le regard médusé de sa prof d’anglais Anne Alvaro dans Le goût des autres… Qui a vu les films en question se souvient forcément de ces petits moments qui font souvent naître l’humour d’un sentiment de gène ou de honte. Dans Parlez-moi de la pluie, même si cela peut ressembler à un contre-emploi trop évident, Jamel Debbouze laisse un Bacri déchaîné faire le show, se montrant plus clownesque que jamais, démultipliant le potentiel de son personnage de PDG dans Le goût des autres. Ce retour à un humour vrai après un Comme une image plus grave montre à quel point l’humour est l’un des piliers de ce cinéma-là.

 

 

Évidemment, on entend d’ici d’autres râleurs affirmer que « Bacri fait du Bacri », que Jaoui aboie son texte plus qu’elle ne le joue, et que le duo donne moins dans le cinéma que dans le moralisme poseur. Ils font partie de ces artistes très appréciés par une partie du public et de la profession, mais que certains aiment à détester, agacés et sans doute un peu jaloux. De toute façon, « Bacri fait du Bacri », ça veut bien dire que l’acteur possède un style à lui, qui ne lui permet certes pas de tout jouer mais le rend assez unique dans le paysage cinématographique français. Ces deux fortes têtes sont des êtres humains, avec leurs contradictions et leurs défauts, mais n’en restent pas moins des artistes respectables, qui écrivent pour eux mais pensent également aux autres. Il n’y a pas que Chabat ou Jamel à l’affiche de leurs films. Il y a également Anne Alvaro, Laurent Grevill, Pascale Arbillot ou Frédéric Pierrot. Des comédiens de qualité supérieure mais trop souvent cantonnés à un anonymat des plus injustes. Cela renforce le processus d’identification du spectateur, qui entre plus facilement dans la peau de personnages dont il ne connaît pas l’interprète. Tout concourt à faire du cinéma d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri quelque chose d’attirant, intelligent mais pas prise de tête, du cinéma de gauche qui tente d’abattre les cloisonnements. Il serait regrettable de s’en priver.

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