Quand L'Embryon de Koji Wakamatsu... est censuré

Francis Moury | 4 octobre 2007
Francis Moury | 4 octobre 2007

Quand L'EMBRYON de Koji Wakamatsu...est censuré.

 

 

I) DOSSIER CHRONOLOGIQUE DE L'INTERDICTION - 18 ANS DU FILM

 

 

1) COMMUNIQUÉ DU SYNDICAT FRANÇAIS DE LA CRITIQUE DE CINEMA

Paris, le 30 septembre 2007 Le Syndicat Français de la Critique de cinéma s'élève contre l'avis de la Commission de classification des œuvres cinématographiques recommandant une interdiction aux moins de 18 ans pour le film japonais Quand l'embryon part braconner, réalisé par Koji Wakamatsu en 1966.Depuis la promulgation du décret du 12 juillet 2001, réinstaurant l'interdiction aux moins de 18 ans (hors films X), c'est la première fois qu'un film de patrimoine qui ne contient pas de scène de sexe explicite se retrouve ainsi menacé d'une telle interdiction. Le SFCC tient à souligner les grandes qualités plastiques et cinématographiques de cette œuvre subversive ainsi que la portée symbolique de son discours sur la violence des rapports entre les hommes et les femmes dans le contexte du Japon des années soixante. Autant d'éléments qui rendent d'autant plus choquante une restriction aux moins de 18 ans qui handicaperait la diffusion de ce film, notamment à la télévision. Le SFCC demande donc au Ministre de la culture de reconsidérer l'avis de la Commission pour donner à Quand l'embryon part braconner un visa assorti d'une interdiction aux moins de 16 ans, au besoin accompagné d'un avertissement sur la crudité des images pouvant heurter certaines sensibilités.   

 

Jean-Jacques BERNARD Président du Syndicat Français de la Critique de Cinéma   

 

 

2) La dépêche A.F.P.

 

L'interdiction aux mineurs d'un film japonais des années 60 suscite l'émoi par Rébecca FRASQUET  PARIS, 2 octobre 2007 (AFP)

Un film japonais des années 60 inédit en France, Quand l'embryon part braconner, sort mercredi assorti d'une interdiction aux moins de 18 ans, ravivant les craintes des professionnels du cinéma qui s'inquiètent d'une aggravation de la censure touchant des films singuliers. Pour la deuxième fois en dix mois après le film d'horreur américain Saw III en novembre, cette mesure de restriction rarissime, qui frappe cette fois un film appartenant au patrimoine cinématographique mondial selon les professionnels, est liée à la violence des images et non à la présence de scènes de sexe explicite."Cette décision est justifiée par la violence et le sadisme d'une grande partie des scènes" du film, a expliqué la ministre de la Culture Christine Albanel mardi soir, indiquant agir "en plein accord avec les motivations" de la Commission de classification des œuvres cinématographiques. Esthétiquement réussi, tourné avec de petits moyens dans un noir et blanc granuleux, Quand l'embryon part braconner s'inscrit dans la veine du cinéma érotique japonais ("pink-eiga") et porte la signature de Koji Wakamatsu, prolifique auteur underground qui a co-signé et produit L'Empire des sens d'Oshima.

Vendredi, la Commission avait "estimé à une large majorité que le film présente une image des relations entre les êtres fondée sur l'enfermement, l'humiliation et la domination de la femme". La ministre, qui tranche en dernier ressort, a suivi l'avis de la Commission après s'être "entretenue" avec sa présidente, Sylvie Hubac, et délivré un visa d'exploitation assorti d'une interdiction aux moins de 18 ans bien que le film ne soit pas pornographique (classé X), un cas de figure créé par un décret du 12 juillet 2001, qui n'a concerné que cinq films depuis. Parmi eux, quatre -- Baise-moi de Virginie Despentes [et Coralie Trin Tih - N.d. FM], Polissons et galipettes de Michel Reilhac, Ken Park de Larry Clark et Edward Lachman et Nine songs de Michael Winterbottom-- avaient été interdits aux mineurs en raison de nombreuses scènes de sexe explicite. Mais en novembre 2006, Saw III de Darren Lynn Bousman a ouvert une brèche en écopant de la même interdiction uniquement en raison de sa violence. Six organismes professionnels du cinéma et l'Observatoire de la liberté d'expression de la Ligue des droits de l'homme (LDH) se sont insurgés mardi contre "l'interdiction aux mineurs d'un classique" qu'ils jugent "contraire à la jurisprudence". Ils soutiendront le distributeur de Quand l'embryon part braconner, Zootrope, dans son projet de contester cette décision auprès du Conseil d'Etat, disent-ils. Quand l'embryon part braconner narre la descente aux enfers d'une jeune vendeuse qui flirte avec son patron, lequel s'avère être un pervers qui la séquestre, l'affame et la frappe pendant des jours.   

 

 

3) COMMUNIQUÉ DE PRESSE DE ZOOTROPE FILMS (Mardi 2 octobre 2007)

 

«...Le Ministère de la Culture et de la Communication entérine la décision de la Commision de classification des œuvres cinématographiques. Zootrope Films s'indigne de cette décision et indique son intention d'engager un recourt devant le conseil d'Etat. Tous les auteurs, producteurs, distributeurs, écrivains, journalistes, exploitants ou responsables de chaînes payantes ou hertziennes ayant pu voir le film lors des projections de presse, s'étonnent de cette décision. Zootrope Films est soutenu dans sa démarche par La Société des réalisateurs de films (SRF), La Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs (L'ARP), Le Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC), Le Syndicat des Producteurs Indépendants (SPI), L'Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID), Le Groupement national des cinémas de recherche (GNCR), Carrefour des festivals et l'Observatoire de la liberté d'expression en matière de création de la Ligue des Droits de l'Homme (LDH).

Après Saw III, film de genre codifié, et Destricted, film érotique explicite réalisé par un collectif d'artistes internationaux, c'est au tour de Quand l'embryon part braconner, film «pink» de 1966 réalisé par Koji Wakamatsu,  auteur underground internationalement reconnu, de subir l'opprobe d'une Commission dont les décisions s'avèrent de plus en plus orientées. Le cinéma art-et-essai, le seul qui découvre, interroge, provoque et subvertit, devient répréhensible et n'est plus à l'abri d'une prohibition déguisée qui s'applique, de surcroît, de manière sélective selon la taille des distributeurs (quid des interdictions tempérées accordées à Hostel II ou Captivity ?). Cette mesure est, par conséquent, d'une gravité qui rappelle les interdictions tout aussi iniques qu'avaient pu subir à l'époque de leur sortie Orange mécanique de Stanley Kubrick ou Salo ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini. La liberté d'expression des artistes est à nouveau en péril. Zootrope Films, estimant que tout un pan du cinéma risque désormais de (re)devenir invisible que ce soit en salles, en DVD ou à la télévision, a donc décidé d'engager une requête devant le Conseil d'Etat. »

 

4) COMMUNIQUE DE PRESSE DE LA SRF

 

Demande d'annulation de l'interdiction aux moins de 18 ans de Quand l'embryon part braconner de Koji Wakamatsu 

La Société des réalisateurs de films (SRF), La Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs (L'ARP), Le Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC), Le Syndicat des Producteurs Indépendants (SPI), L'Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID), Le Groupement national des cinémas de recherche (GNCR), Carrefour des festivals, et l'Observatoire de la liberté d'expression en matière de création de la Ligue des Droits de l'Homme contestent la décision de Madame Christine Albanel, Ministre de la culture et de la communication du 2 octobre 2007 d'assortir d'une interdiction aux moins de 18 ans le visa d'exploitation du film de Koji Wakamatsu Quand l'embryon part braconner. La SRF, l'ARP, le SFCC, le SPI, l'ACID, le GNCR, Carrefour des festivals et l'Observatoire de la liberté d'expression (LDH) considèrent que la Ministre de la culture, comme la Commission de classification des films dont elle a suivi la proposition, ont fait une inexacte application du décret du 23 février 1990 (réactualisé en 2003) en allant au-delà d'une interdiction aux moins de 16 ans. Selon ces organisations, l'interdiction aux mineurs de ce classique du cinéma japonais de 1966 est contraire à la jurisprudence et au sens du décret définissant l'interdiction aux moins de 18 ans [1]. Ces organisations rappellent que l'interdiction aux moins de 18 ans en France constitue une mesure considérable de restriction à la liberté de diffusion des œuvres et à la liberté du public, et qu'elle ne peut en aucune manière être banalisée de la sorte, alors que le cinéma est le secteur le mieux encadré en matière de protection des mineurs. En conséquence, la SRF, l'ARP, le SFCC, le SPI, l'ACID, le GNCR, Carrefour des festivals et l'Observatoire de la liberté d'expression (LDH) annoncent qu'elles apporteront leur soutien au distributeur du film Zootrope Films dans la requête qu'il compte engager auprès du Conseil d'Etat en vue de l'annulation de l'interdiction aux moins de 18 ans qui accompagne le visa d'exploitation du film Quand l'embryon part braconner.

 

[1] Ce décret réserve exclusivement cette mesure aux « œuvres comportant des scènes de sexe non simulées ou de très grande violence. »

 

 

 

II) LE DOSSIER CINÉMA DU FILM LUI MEME

 

Quand l'embryon part braconner  (Taiji Ga Mitsuryo Suri Toki / Taiiga mitsuryo suri toki, Japon 1966, 72min, scope 2.35 N.&B.) de Koji WAKAMATSU 

 

Synopsis : Un patron névrosé  passe une nuit à torturer une de ses vendeuses qu'il a séduite. Il se remémore à cette occasion des violences conjugales qui augmentent sa fureur. Sa proie réussit pourtant à l'assassiner à l'aube.

 

Note historico-critique sur Quand l'embryon part braconner 

Objet de scandale lors de sa présentation au Festival belge de Knokke-le-Zoute, c'est un des films les mythiques et les plus rares de Wakamatsu. Il fut célébré par la critique japonaise underground de l'époque qui y voyait un magistral théâtre de la cruauté. Tourné en cinq jours pendant lesquels l'équipe technique et les deux comédiens principaux demeurèrent cloîtrés en vase clos, mise à part la scène d'extérieur au début sous la pluie, Quand l'embryon part braconner (connu dans les pays anglo-saxons sous le simple titre de Embryo [Embryon]) est un absolu mélange de cinéma érotique et fantastique dont la tension est maintenue à son incandescence maximale tout du long.

 

Les mots de l'auteur sur Quand l'embryon part braconner 

« L'idée du film m'est venue un matin pluvieux de mai, vers cinq heures. J'ai ouvert la fenêtre - j'ouvre toujours mes fenêtres quand je me lève, sinon je me sens comme emprisonné - j'ai regardé fixement cette pluie qui tombait drue et je me suis mis à réfléchir. Et c'est à ce moment-là que j'ai eu l'idée de tourner dans la pièce où je me trouvais en utilisant deux comédiens, pas plus. Vers huit heures, j'ai appelé Masao Adachi en lui disant que je venais d'avoir une idée formidable. On s'est vu vers midi et je lui ai tout raconté en détails autour d'une boisson et d'une anguille. Bien que je ne fusse plus très sûr de l'histoire, il a trouvé l'idée intéressante et m'a remis un scénario le lendemain. C'était avant-gardiste, comme d'habitude, excessif et surtout incompréhensible. Il voulait aussi que les murs de l'appartement se fissurassent, ce qui était irréalisable même si l'idée était excellente. Une fois le scénario au point, j'ai fait une proposition qui a été acceptée par toute l'équipe : à l'exception de l'assistant chargé d'acheter les produits alimentaires, personne n'aurait le droit de quitter la pièce où allait se dérouler toute l'action du film. Le tournage a duré cinq à six jours en vase clos et c'est moi qui me suis chargé de faire la cuisine pour toute l'équipe. Ce n'est qu'ensuite qu'on a tourné la seule scène en extérieur du film, celle qui ouvre Quand l'embryon part braconner et qui se déroule sous la pluie.

Si j'ai réalisé Quand l'embryon part braconner, c'était en réaction à La Saison de la trahison de Atsushi Yamatoya. Yamatoya était mon assistant et j'avais énormément aimé son film dont j'étais d'ailleurs le producteur. Après l'avoir vu, je me suis dit que j'avais besoin de me prouver quelque chose à moi-même, même si le film que j'allais faire ne serait peut-être jamais distribué. » 

 

Note sur le scénariste Masao Adachi.

En tant que producteur, Koji Wakamatsu révéla le scénariste et cinéaste Masao Adachi à qui on doit des films s'inscrivant dans la même mouvance tels que Atsushi Jiku Yamatoya / Uragiri no kistsu [La Saison de la trahison, 1967] et Koya no dacchi waifu [Poupée gonflable sexuelle des terrains vagues, 1967], Seiyugi [Jeux sexuels, 1968], Ryakusho renzoku shasatsuma [C'est à dire : tueur en série, 1969] ; Jogakusei gerira [Guérilla des jeunes étudiantes, 1969].

 

La Biographie du réalisateur

Koji Wakamatsu (né en 1936 - de son véritable nom, Takashi Ito) est l'un des plus grands réalisateurs japonais de la seconde moitié du XXe siècle. Il prévoyait de devenir vétérinaire comme son père mais abandonne ses études d'agronomie, monte vers la capitale et devient yakuza dans le quartier de Shinjuku de Tokyo : arrêté et emprisonné, il décide de devenir artiste et raconte son expérience dans un livre. Il entre comme assistant à la télévision en 1959 (grâce à ses anciennes relations avec les Yakuza) puis tourne ses premiers « eroductions » underground à partir de 1963 : Doux Piège [Amai Wana], Les Femmes sauvages [Hageshi onnatachi], Stratégie érotique [Oiroke sankusen]. Après avoir réalisé une vingtaine de films érotiques qui en font l'un des réalisateurs les plus en vue du genre, Wakamatsu décide, en 1965, de créer sa propre société de production, la « Wakamatsu Pro ». Il est remarqué d'une élite cinéphile tant en Europe qu'au Japon lorsque son premier film en tant que producteur-réalisateur - le très virulent Quand l'embryon part braconner / Embryo [Taiji ga mitsuryo suru toki] (1966) - est présenté au Festival de Berlin.

Dès cette époque, Wakamatsu milite activement à l'extrême gauche et veut susciter chez le spectateur l'envie de réaliser un coup d'état. Il atteint la consécration internationale à Cannes en 1971 lorsque la Quinzaine des Réalisateurs sélectionne tardivement Anges violés (1967), moins tardivement Sex Jack (1970). Profitant de la vague des Pinku-Eiga (films érotiques) des années 1970-1975 il ne tourne guère plus d'un ou deux films par an au lieu des dix habituels pour un cinéaste sous contrat avec les studios, mais effectue un spectaculaire « come-back » en 1975 avec des œuvres aussi percutantes que Histoire de cent ans de torture [Gomon hyakunen shi]. En 1976, Nagisa Oshima lui demande d'assurer la production exécutive de L'Empire des sens [Ai no corrida] dont il est aussi co-scénariste. Depuis cette date, Wakamatsu semble avoir perdu un peu de sa verve anarchiste et ses films n'ont plus le même impact sur la jeunesse étudiante. Il cessera même toute activité entre 1985 et 1989. 

Violent, érotique, fantastique, virulent, surréaliste, visionnaire, Wakamatsu fut un temps gauchiste libertaire : il était, encore en 1998, interdit de séjour en Chine rouge et en U.R.S.S. à cause de sa critique politique des partis communistes de ces deux régimes. Il aura tourné plus d'une centaine de films de 1963 à 1992 mais son âge d'or demeure la période 1965-1970. En 1994, il tourne à Paris Les Liaisons érotiques, un étrange film noir parlé mi-français, mi-japonais, aux cascades signées Rémy Julienne, avec Takeshi Kitano en yakuza halluciné, dont le repaire est un bureau situé dans l'Arche de la Défense, et dont le générique s'ouvrait sur une... critique virulente du Festival de Cannes ! Très respecté et célèbre auprès de la jeune élite cinéphile japonaise actuelle, il a publié Mes mains sont sales, son autobiographie, en 1998.  

 

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