Shah Rukh Khan - L'empereur de Bollywood

Patrick Antona | 3 juin 2006
Patrick Antona | 3 juin 2006

Le lancement de la Bollywood Week au Grand Rex à la fin du mois d'avril avec la projection du film Veer-Zaara en présence de son interprète principal, l'acteur indien Shah Rukh Khan, fut mémorable à plus d'un titre. Jamais jusqu'à présent un acteur venu du sous-continent indien n'avait dépassé le stade de star asiatique et orientale pour commencer à s'imposer en Occident de manière de plus en plus manifeste. Depuis, désormais arrivé à l'âge de 40 ans, avec plus de cinquante films à son actif, celui que l'on dénomme le Badshah (roi) de Bollywood, continue à enchaîner films et projets alléchants (dont une adaptation de La Mahabharata que l'on prévoit comme l'un des évènements de 2007) avec à la fois une forme étonnante, un capital sympathie qui ne cesse d'augmenter et un charme ravageur qui en fait une des stars mondiales les plus intéressantes de ce début de millénaire.

Shah Rukh Khan est né le 12 Novembre 1965 à New Delhi et déjà son enfance peut être vue comme une réplique d'un pur mélodrame indien. Son père, Taj Mohammed Khan, est originaire de Peshawar (désormais ville du Pakistan) et fut l'un des valeureux combattants de la liberté qui ont lutté pour l'indépendance de l'Inde dans les années 40. Certaines sources attestent qu'il serait venu à pied du Pakistan ... Shah Rukh est élevé au sein d'une famille heureuse et active (le père est devenu entrepreneur et la mère oeuvre dans le social) où la tolérance et le respect d'autrui sont jugés comme essentiels (vertu que le futur acteur/producteur ne cessera de promouvoir dans ses films). Premier drame dans cette existence, son père décède d'un cancer alors que Shah Rukh est encore très jeune. Quelques années plus tard, c'est au tour de sa mère de mourir, de manière encore plus tragique, son fils s'étant absenter pour lui acheter des médicaments nécessaires à son traitement !

Entre ces deux drames (qui seront essentiels dans sa construction en tant que personnage), il intègre la prestigieuse St. Columba's School à New Delhi, où il devient la coqueluche du lycée en excellant à la fois dans les disciplines sportives et artistiques en même temps qu'il s'essaye au théâtre. Tout en suivant ses études, il intégre le casting d'une série TV, Fauji, comédie mettant en scène des trouffions indiens, où il explose l'écran avec le personnage de Abhimanyu Rai, et embraye ensuite sur le soap Circus, où il côtoie un autre jeune acteur, Ashutosh Gowariker, futur réalisateur de Swadès. La fusée Shah Rukh Khan est désormais lancée, il ne finira jamais ses études ! Côté vie privée, là aussi on peut y trouver de la matière pour un drame made in Bollywood. Ayant noué une liaison passionnée dès le lycée avec Gauri, il essuie le refus de la famille de sa promise, hindoue, rétive à ce que leur fille épouse un musulman, à peine étudiant à l'époque. Après avoir tenu leur vie commune secrète pendant quelques années, les parents de Gauri concèdent enfin le mariage, qui sera célébré en octobre 1991.

En 1992, il tente sa chance à Bombay (le coeur de la production cinéma) et débute comme second rôle dans des productions importantes. Mais la révélation vient en 1993 avec des rôles de psychopathe (NDLR: et oui mesdames), séduisant au demeurant, dans Daar et Baazigar. Dans le premier, réalisé par Yash Chopra, mogul du cinéma indien depuis les années 60, SRK (son diminutif le plus prisé) tient la dragée haute à la superstar Sunny Deol, qui avait décliné le rôle de méchant pour celui, plus confortable, du héros. Mal lui en a pris, SRK sera nominé pour son rôle en tant que meilleur acteur. La même histoire se répète pour Baazigar. Le film est en fait une relecture à la sauce indienne d'un thriller américain, Un Baiser avant de tuer de James Dearden, avec Matt Dillon, tiré d'un roman d'Ira Levin, déjà adapté une première fois avec Robert Wagner dans les années 50. La manie de faire des remakes de succès hollywoodiens est une pratique courante dans la production mainstream indienne, ainsi voit-on des remake de Fight Club et Fast & Furious fleurir sur les écrans, pour les exemples les plus récents. Remplaçant au pied levé des stars comme Aamir Khan ou Salman Khan qui refusent le rôle, SRK réussit à camper avec bonheur un personnage tourmenté voire attachant malgré le fait qu'il soit un psychopathe patenté. Sa partenaire à l'écran, Kajol, issue d'une famille qui n'a cessé de founir des actrices pour le cinéma indien, allait former avec SRK le parfait couple amoureux pour les années à venir. Coup double pour SRK, à nouveau nominé, il remporte le prix de meilleur acteur aux Filmfare Awards de 1994, récompense qui lancera définitivement sa carrière. SRK enchaîne alors les films et remporte deux grands succès essentiels, Karan Arjun, où il est le frère ennemi de Salman Khan, le spécialiste du rôle de mauvais garçon, et surtout Dilwale Dulhania Le Jayenge. Ce dernier , parfait exemple de mélange entre comédie musicale et mélo, et le couple cinématographique qu'il forme avec Kajol (propulsée numéro une des Bollywood Queen des années 90) devient emblématique. Surfant sur la vague du film mettant en scène les indiens vivant en Angleterre qui retournent vers leur culture d'origine, le film d'Aditya Chopra, fils de Yash Chopra (le cinéma de Bollywood est très "dynastique") assoie les deux acteurs comme les plus populaires vitrines de la scène indienne. SRK est arrivé au sommet, il n'y redescendra plus : le Président de l'Inde lui décerne le Best Indian Citizen Award en 1997, et il enchaîne les triomphes à la pelle qui feront de lui le "Baadshah" (empereur) de Bollywood, titre jusqu'alors attribué à Amitabh Bachchan.

Jouant moins sur le côté physique, qui prévaut habituellement chez tout acteur de Bollywood qui se respecte, SRK devient pour le public indien le voisin idéal, le gendre parfait, l'amant désirable, le patriote valeureux qui possède le charisme adéquat (Shah Rukh peut être traduit par visage d'un prince!) et le talent particulier de faire passer les émotions et de faire pleurer comme rire avec aisance. Les mauvaises langues attribueront son succès à la garde-robe impressionnante qu'il affiche dans ses films (changement de tenue obligatoire au bout d'un quart d'heure de métrage...) ainsi qu'à la facilité qu'il a à faire jailir ses larmes, mais le succès et la renommée sont là. Dil To Pagal Hai en 1997, Kuch Kuch Hota Hai en 1998 (avec Kajol et Rani Mukherjee, qui sont cousines dans la vie) sont des méga-hits et confirment le statut de SRK comme locomotive de Bollywood. Il raffle d'ailleurs les prix d'interprétation pour ces films. Par contre, la tentative de mixer comédie musicale avec les problèmes éthniques, avec en toile de fond la situation du Cachemire, Dil Se en 1998, ne remporte pas un franc succès. Pourtant le film est un drame poignant qui réussit à éviter certains des travers inhérents au cinéma indien (patriotisme exacerbé, misogynie un peu condescendante) et restera comme une des meilleures compositions de SRK. Spike Lee rend d'ailleurs hommage au film en utilisant un remix de la chanson Chaya Chaya dans Inside Man.

Après un nouveau hit avec la comédie policière Baadshah en 1999 (où il incarne un Nikki Larson à la manière indienne) il s'associe avec le réalisateur Aziz Mirza et l'actrice Juhi Chawla pour créer Dreamz Unlimited. Mais leurs premières productions, Phir Bhi Dil Hai Hindustani (encore une variation de The Front Page de Ben Hecht maintes fois adaptés dans le cinéma US) et Asoka, un film épique et violent, sont des échecs sans appel. Seule la collaboration avec les grandes figures de la mise en scène permettent à SRK de lutter contre l'arrivée de jeunes loups, comme Hrithik Roshan ou Saif Ali Khan: le mélo Mohabbatein en 2000 avec Aishwarya Rai (produit par Yash Chopra) et surtout Kabhi Khushi Kabhie Gham (La Famille Indienne en VF) de Karan Johar sont de gros succès commerciaux et ouvrent à Shah Rukh une audience internationale, relayée par la diaspora indienne en Europe et surtout la banalisation du DVD à travers le monde. En 2002, c'est le coup de tonnerre de Devdas, avec à nouveau comme partenaire Aishwarya Rai, qui l'impose comme le plus grand amant romantique du cinéma indien, et au vu de l'audience mondiale, comme une des stars à suivre de ce début de millénaire. Comprenant l'importance de voir ses films distribués à l'étranger, il commence à s'intéresser à des projets plus mainstream et se relance comme producteur. Chalte Chalte en 2003 avec Rani Mukherjee est un gros succès local. Ce dernier tournage est d'ailleurs sujet à une petite polémique: originellement prévue comme partenaire de SRK, Aishwarya Rai aurait été écartée du tournage par l'acteur/producteur suite aux menaces de l'ex de la belle, l'acteur Salman Khan, d'où une période de froid entre les deux amants de Devdas. Mais il en faut plus pour égratigner l'aura du "Baadshah", qui garde l'image d'un homme attaché aux valeurs familiales classiques (il a deux enfants Suhana et Aryan avec Gauri) tout en étant la vitrine moderne et resplendissante d'une Inde qui ne cesse de s'élever. Il se rie même des rumeurs qui parlent de sa prétendue bisexualité ("Je suis trisexuel" dit-il en interview) et, toujours ambitieux, crée la compagnie Red chillies en 2004 et produit le premier film de la chorégraphe Karan Johar, Main Hoon Na, excellent mix entre comédie universitaire et actioner à l'américaine, qui devient un gros succès.

Si des problèmes de vertèbres cervicales freinent quelque peu son activité, il n'en continue pas moins de tourner intensément, alignant à nouveau des succès enfin distribués en France. L'hilarant et émouvant Kal Ho Naa Ho (New York Masala en VF), avec Preity Zinta en Bridget Jones de la communauté indienne de New York puis le drame musical Swadès, réalisé par son ami Ashutosh Gowariker, abordent des thèmes sociaux plus en phase avec la réalité indienne et se voient récompensés par de nombreux prix. Il assure le doublage de Mr Incredible (Mr. Lajawaab en hindi) pour la sortie indienne des Indestructibles et, comprenant que sa popularité est grandissante hors de l'Asie, il est tête d'affiche de la comédie musicale Temptations 2004 (un show où sont repris les grandes chansons de Bollywood) où il est accompagné par Preity Zinta, Rani Mukherkjee et Saif Ali Khan, enflammant ainsi les salles aux USA et en Europe, mais malheureusement pas en France. Indien de confession musulmane, il essaie d'oeuvrer dans le sens de la réconciliation entre les religions dans un pays où les tensions intercommunautaires sont encore très virulentes. D'où la mise en chanitier en 2004 de Veer-Zaara, somptueux mélodrame réalisé par le vénérable Yash Chopra, où SRK et Preity Zinta forment le couple indo-pakistanais malheureux censé représenter le déchirement d'un peuple prisonnier de la situation politique. Le film est récompensé au Filmfare Awards (les Oscars indiens) et Shah Rukh fait la couverture du Times. En 2005, sa société de production met les bouchées doubles et sort Kaal (où il fait une apparition au générique) et Paheli, drame fantastique réalisé par Amol Palekar où il joue le rôle d'un génie. Paradoxalement moyennement appréciés en Inde, ces derniers films font des cartons à l'étranger (le Moyen-Orient et l'Afrique sont des terres conquises pour le cinéma de Bollywood), permettant ainsi à SRK de s'affirmer à la fois comme l'ambassadeur de l'Inde du troisième millénaire mais aussi comme un des nouveaux moguls du cinéma sur qui il faut compter, et ce, à quarante ans à peine.

Charismatique en diable, dôté d'un humour à toute épreuve (la conférence de presse donné à Paris en est un exemple), très attentif à la gestion de son image tout en restant près des gens, Shah Rukh Khan quitte peu à peu les rôles qui ont fait son succès auprès des foules (surtout féminines) pour accéder à d'autres, plus risqués: on attend pour l'année 2006 Kabhi Alvida Na Kehnade Karan Johar, drame adultérin avec Rani Mukherjee et surtout le remake de Don, un classique du cinéma indien, avec la bombe Priyanka Chopra, où SRK renouera avec le personnage de "bad boy" qui l'avait lancé il y a quinze ans de cela. Autre mirifique projet, l'adaptation de La Mahabharata (la guerre des dieux du Panthéon indien) est souvent évoquée, sans être confirmée, avec au casting pratiquement toutes les stars indiennes, preuve de l'ambition et de la soif de succès qui anime celui qui demeure le "Baadshah" de Bollywood : "Faire des films jusqu'à la fin, c'est la seule manière que je possède pour exprimer mon amour pour mes fans". D'ailleurs Preity Zinta, une de ses partenaires préférées, le dit elle-même :"À Hollywood, il y a Tom Cruise, Brad Pitt, George Clooney et etc., en Inde, nous n'avons besoin que de Shah Rukh !".

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