V pour Vendetta : Le comic book face au film

Julien Foussereau | 18 avril 2006
Julien Foussereau | 18 avril 2006

La sortie imminente du film de James McTeigue nous donne l'occasion de revenir sur sa matrice, le monumental roman graphique d'Alan Moore. Publié pour la première fois en 1981 par le magazine anglais Warrior puis par Vertigo/DC Comics, V pour Vendetta s'appréhendait comme une réflexion dense et brillante sur la solution anarchique dans un hypothétique Royaume-Uni fasciste. Par ce contexte futuriste, Moore fustigeait le pouvoir Thatchérien et le danger pour un peuple de privilégier la sécurité à la liberté. Mais la révolution apportée par ce chef d'œuvre du neuvième art touchait autant le fond que la forme. On sentait dans les planches de l'illustrateur David Lloyd une influence fortement cinématographique. Ce désir de cinéma, marié à l'écriture profondément littéraire de Moore, produisit un mélange détonnant qui séduisit bon nombre de producteurs. Pourtant porter à l'écran une telle somme s'est avéré périlleux… au point qu'Alan Moore a refusé de figurer au générique du film après avoir lu le scénario des frères Wachowski….

L'auteur est réputé pour être un homme qui ne fait pas de concession. Il n'a jamais souhaité voir son œuvre portée à l'écran mais il n'a pas eu vraiment son mot à dire puisque , From Hell, La Ligue des gentlemen extraordinaires et The Watchmen sont la propriété de Vertigo/DC Comics. Moore a pesté devant la catastrophe de La Ligue… par Stephen Norrington et l'interprétation farfelue, selon lui, de Johnny Depp dans From Hell des frères Hughes. La production de V pour Vendetta a été la goutte de trop lorsque Warner Bros. (par ailleurs propriétaire de DC Comics) en la personne de Joel Silver a diffusé un communiqué de presse relatant l'enthousiasme du maître pour le projet. Le studio refusant de produire un démenti, Moore a claqué la porte de DC… On n'aura pas la dent aussi dure qu'Alan Moore. Néanmoins, force est d'admettre que voir le film de McTeigue donne très envie de (re)lire l'œuvre originale… Et plus on relit le comic, moins on apprécie le film. Si l'honnêteté de McTeigue est décelable, si un réel effort a été accompli dans l'adaptation, l'ensemble paraît terne devant la puissance subversive et narrative de la plume de Moore.

Ce comparatif n'a pas pour vocation d'être exhaustif, il s'agit davantage d'exposer une poignée de différences-clé à l'usage de ceux qui souhaiteraient en savoir plus et l'exercice nous oblige à dévoiler certains pans de l'intrigue.

 

Il est donc important pour les néophytes de ne pas aller au delà de cette ligne.

 

 

Un contexte bien différent
Dans le film, Londres est sous le joug d'un gouvernement plus néo-conservateur protestant que fasciste qui aurait simulé un attentat bactériologique afin que le peuple fasse bloc derrière son Chancelier et que ce dernier s'octroie les pleins pouvoirs. Les racines du comic book sont nettement plus désespérantes : une Troisième Guerre Mondiale, un holocauste nucléaire qui détruit à peu près tout sauf le Royaume-Uni, épargné pour avoir retiré quelques mois auparavant les têtes nucléaires américaines pointées sur l'U.R.S.S.

 

 

 

 

Le passé de Evey Hammond
De fait, le contexte modifie aussi sensiblement le passé de Evey (Natalie Portman). Dans le film, ses parents deviennent militants et distribuent des tracts, ce qui les amène à se faire déporter par la police secrète du gouvernement. Chez Moore, pas de romanesque, les conséquences climatiques liées à l'holocauste apportent la famine et la maladie au royaume d'Albion qui ont d'abord raison de la mère d'Evey. Son père se fait arrêter pour avoir fréquenté, étant jeune, des meetings socialistes. Enfin, dans le film, Evey travaille pour la BTN, la télévision du pouvoir, alors qu'elle est une simple ouvrière dans une fabrique de munitions à l'origine. Ainsi celle-ci vit misérablement et nous est introduite dans la BD comme voulant exercer le plus vieux métier du monde avec contre elle couvre feu et autres policiers crapuleux toujours prêts à « abuser » de leur pouvoir. Il est clair dès lors que les motivations du personnage perdent en intensité de la BD au film.

 

 

 

Les origines de V
Dans le film, V sert de cobaye à des essais pour l'arme bactériologique citée plus haut au camp Larkhill. La méthode employée demeure la même dans la BD mais elle participe d'un projet eugénique parfaitement assumé dans un camp de la mort. V est le seul survivant à l'injection d'hormones, ses aptitudes physiques augmentent au même rythme que sa folie. Dans le film, les scénaristes et le réalisateur ont plutôt privilégié l'aspect extraordinaire de l'incendie du camp au détriment de cette lente et longue métamorphose.

 

 

 

 

Une vision plus nuancée du pouvoir en place chez Moore
Andy & Larry Wachowski décrivent le pouvoir en place comme une stricte pyramide présidée par le Chancelier Adam Sutler (probablement choisi pour 1984, John Hurt ressemble à un Hitler de seconde zone). Omniprésent et désincarné, il limite ses apparitions aux médias. Le commun des mortels et ses lieutenants ne l'approchent cependant jamais durant les trois-quarts du film, la conspiration menée par Creedy étant lourdement expédiée.

 

 

 

Le tableau que brosse Moore se révèle être nettement moins manichéen. Le comic book se penche sur un gouvernement manipulant son peuple via Fate, une prétendue intelligence artificielle contrôlée par le Chancelier qui coordonne toutes les branches de la société : Les Yeux (surveillance), Le Nez (Scotland Yard), La Bouche (les médias), La Main (la police). Ainsi, Moore délaisse régulièrement V et Evey afin de mettre en évidence les existences pathétiques du Chancelier Adam Susan, de l'inspecteur Finch, de Almond puis de Creedy, tous occupés à essayer de se damer le pion. La folie du chancelier est aussi gommée dans le film alors que Moore l'avait formidablement mise en exergue via de multiples dialogues à la limite de l'ésotérisme entre la machine et l'homme certes omnipotent mais seul.

 

 

 

Une résolution moins maladroite
Le film commence par l'explosion du Old Bailey, symbole de la justice du royaume, et se termine par celle du Parlement. Chez Alan Moore, la destruction de Big Ben inaugure un récit qui s'achèvera par celle du 10 Downing Street, le siège du Chancelier. Cela s'explique certainement par l'impératif de trouver un monument britannique parlant aux américains et au reste du monde. Mais les Wachowski reproduisent les travers de Matrix en cédant au piège de la complaisance et de la simplification du message anarchique de V. Pour faire simple, le film de McTeigue s'arrête au chaos là où Alan Moore n'oublie pas que l'ordre est une nécessité.

 

 

 

L'issue diffère sensiblement dans les deux cas. V meurt mais la chancellerie s'effondre grâce au peuple révolté qui a revêtu le masque de Guy Fawkes. Tout au long du film, Evey n'est qu'un témoin des agissements de V. Ce n'est pas le cas du livre où a lieu un véritable passage de témoin. Evey Hammond s'efface pour devenir V et galvaniser la foule. Elle prendra elle aussi un apprenti pour perpétuer le cycle.

 


 

Voici cinq points (mais il y en a d'autres) qui, nous l'espérons, donneront envie d'aller plus loin que la vision du film et de découvrir cette œuvre géniale, parue chez Delcourt.

 

 

Copyright illustrations : Vertigo/DC Comics

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