Cannes 2005 – Le Marché du film

Par La Rédaction
24 mai 2005
MAJ : 16 septembre 2018
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Faire son Marché (du Film)

Les stars qui montent le tapis rouge en nœud pap’ ou en fourreau Versace, les standing ovation d’un quart d’heure ou, au contraire, les sifflets et les sièges qui claquent, les films sur lesquels la Croisette s’étripe en une des quotidiens : ça, c’est le festival de Cannes tel qu’on le voit dans les médias, et tel que le vivent la majorité des festivaliers.

Puis il y a un autre festival de Cannes : le Marché du Film. Ou « Marché », pour les habitués. Des « acheteurs » de tous les pays s’y déplacent chaque année pour faire leurs emplettes auprès des « vendeurs ». Et repartent avec des deals pour distribuer tel ou tel titre dans leur pays d’origine. Le Marché, c’est donc, tous les jours, environ 200 films, projetés dans des salles bien moins prestigieuses que le Grand Auditorium Louis Lumière. Qu’importe ! Car pour les cinéphages plus portés sur les cancres que sur les bons élèves de la compétition officielle, c’est là que tout se passe, dans ce festival « off ». Ils traquent le film génial que les sélectionneurs auraient oublié. C’est de plus en plus dur à trouver, mais pour les accros, la légende du Marché est telle que, année après année, ils continuent inlassablement à chercher.

Dolph Lundgren sauvera-t-il le Marché ?

Il y en a pour tous les goûts : les friands de cinéma bis venu des pays de l’Est, comme les amateurs de bluette made in Hong Kong. Mais pour les amoureux du cinéma américain, c’est carrément l’Eldorado. Le royaume de ce que les anti appellent des « daubes », mais que eux qualifient de « perles ». C’est l’occasion de prendre des nouvelles de comédiens dont on se demande ce qu’ils deviennent, ou de faire connaissance avec des acteurs dont on n’entendra plus jamais parler. De constater les efforts de nos amis people en mal de crédibilité d’acteur sérieux (Lisa Kudrow affublée d’un affreux Réjacolor châtain dans Happy endings, où elle est une ancienne mère-fille qui a abandonné son fils, ou bien Anne Hathaway quittant son Mariage de princesse pour jouer une fille à papa en plein trip gangsta-rap, dans le bien peu crédible Havoc). De remarquer qu’eux aussi aiment voyager gratos (sinon, on voit mal ce que Harvey Keitel serait allé faire sous le soleil de Toscane, à jouer les vieux écrivains acariâtres dans Shadows in the sun). Et aussi de subir les velléités de mise en scène d’acteurs connus, comme Luke Wilson, qui se filme, lui et son frère Owen, dans The Wendell Baker Story, une farce douce-amère façon Ben Stiller, en plus mollasson. Mais bon, voilà : le cru 2005 ne fut pas aussi goûtu que certaines années précédentes. Dolph Lundgren avait bien fait le voyage… mais il n’avait même pas une petite SF pourrie à nous présenter. Et quid des araignées géantes semant la terreur dans la ville à grand coup d’effets spéciaux foutraques, ou des comédies sur des toutous qui parlent ? Le nanar qui rend hilare fut rare.

Le genre à avoir le plus souffert de cette pénurie, c’est le film d’horreur. Lors de la projection de l’Australien Wolf Creek à la Quinzaine des Réalisateurs, le sélectionneur, Olivier Père, présentant ce qu’il considérait comme le digne héritier des Massacre à la tronçonneuse and co (ah bon ?), a rappelé que, jadis, les cinéphiles avaient découvert Romero, Tobe Hooper ou William Lustig au Marché du Film (ajoutant, non sans prétention, que si, lui, avait été là à l’époque, il n’aurait pas manqué de les repérer et de les sélectionner !) Bref. Point de future légende du cinéma d’horreur à dénicher cette année. Le vétéran Tobe Hooper était présent… mais seulement à travers un promo reel d’un quart d’heure de son nouvel opus, Mortuary. Au titre, on se dit qu’on l’a déjà vu dix fois. Et les premiers extraits divulgués confirment cette impression : une famille qui emménage dans une maison clone de celle d’Amityville, à proximité d’un cimetière ayant sûrement servi au tournage de Poltergeist, des tas de signes religieux ou mystiques comme dans L’Exorciste ; et tout d’un coup, les cadavres de la morgue dans laquelle bossent les parents qui se réveillent, et font que tout le monde, visiblement, devient très agité et très stressé. Il y a même une bande d’ados débiles qui décide de passer outre la menace des morts-vivants pour aller fumer des joints dans un caveau, et qui risque fort de s’en mordre les doigts.

On aurait bien aimé trouver un moment pour aller jeter un œil sur Return of the living dead : Necropolis et Return of the living dead : Rave to the grave, qui ne sont autres que les sequels III et IV du Return of the living dead réalisé en 1985 par Dan O’Bannon. Tout ce qu’on peut vous en dire, c’est que, bizarrement, les affiches mettaient très en avant leur guest-star, Peter Coyote. Par contre, on n’a pas voulu manquer la projection de 2001 maniacs, remake de Two thousand maniacs, classique absolu de la série B d’horreur, tourné en 1964 par Herschell Gordon Lewis, et lui-même inspiré du Brigadoon de Minnelli (dans lequel Gene Kelly, entre deux entrechats, se retrouvait perdu dans un village n’existant que tous les cent ans…) Aujourd’hui, ça donne une bande d’ados débiles (pas la même que tout à l’heure, mais presque) qui atterrit dans une bourgade, dont les habitants sont morts et enterrés depuis la guerre de Sécession… sauf lorsqu’ils reviennent, régulièrement, se venger de ces « damn yankees » ! Un par un, ils sont décimés par des hurluberlus au sourire jovial (le maire est joué par Robert Englund, qui n’a pas son maquillage de Freddy, mais fait quand même un max de grimaces), et aux techniques de trucidage pour le moins baroques (écarteler une fille en attachant ses bras et ses jambes à quatre chevaux en rut, planter un pic à barbecue dans l’arrière-train d’un des garçons…) Au début, une des ados, perspicace, se demande : « Mais c’est un reality show, ou quoi ? » Why not. Le concept pourrait intéresser les producteurs de La Ferme Célébrités. En attendant, concluons en disant que la réalisation du first-timer Tim Sullivan se veut fine et pleine d’ironie, alors qu’elle est surtout grasse et appuyée, mais que sa médiocrité haute en couleurs fait quand même bien rire.

Do you like Argento ?

Tous les fanas de thriller se sont réunis à la présentation du nouveau Dario Argento : Do You Like Hitchcock ? Un film que le maître a réalisé pour la télé italienne. Aloooors ? Euh… Un spectateur égaré dans la salle, découvrant ces scènes de dialogues aux intentions surlignées au marqueur, mais débités par des acteurs de seconde zone sur un ton badin, aurait pu croire à un film d’amateur. Sauf que rien n’est si simple. Tout commence par une scène d’intro où tous, tous, tous les éléments sont du pur Dario : dans une forêt bien verte, un petit garçon à lunettes (indispensable) vit son premier trauma, en découvrant une furie hirsute, aux yeux injectés de sang, égorger un poulet. Des années plus tard, un étudiant en cinéma qui planche sur l’expressionnisme allemand (un ami pointilleux m’a fait remarquer qu’il ne regardait pas les films au bon format sur son écran télé, mais passons) et épie volontiers sa voisine d’en face se déshabiller, rend visite à son vidéo store favori. Là, on se dit qu’Argento aurait pu afficher un peu plus de parti-pris et faire un tri dans les affiches : d’accord, il a punaisé quelques affiches d’Hitchcock, genre L’Homme qui en savait trop, et mis en bonne place le boîtier du Scarlet Diva de sa fille Asia, mais à part ça, il y a de tout et n’importe quoi, comme si notre amateur de tout à l’heure avait filmé un vrai vidéo store. Enfin. Notre héros entend que sa voisine d’en face et une autre super belle nana se jalousent le dvd de L’Inconnu du Nord-Express, un classique du maître du suspens. L’histoire de deux hommes qui ne se connaissent pas et, se rencontrant par hasard dans le train, font un échange de meurtre afin de brouiller les pistes. C’est alors qu’une paire de mains gantées assassine la mère de la voisine d’en face (vous suivez ?), au cours d’une séquence d’un gore baroque, façon opéra, comme le réalisateur de Suspiria en a le secret. Et c’est ça qui est sublime dans ce film : même si l’esthétique hurle parfois « Je suis un téléfilm de la Rai », en fait, il y a toujours un éclair de génie prêt à surgir au détour d’une scène.

Le film continue, et les clins d’œil à Hitchcock se multiplient (une clé comme dans Le Crime était presque parfait, ou bien sûr, un rideau de douche comme dans Psychose), culminant lors d’un copié-collé final de Fenêtre sur cour : la fiancée du héros (qui, entre-temps, s’est fait mettre une jambe dans le plâtre) se pique d’aller farfouiller dans l’immeuble d’en face, où se trouve le meurtrier (ou en l’occurrence, la meurtrière) présumé ! Mais c’est bel et bien quand il fait du Argento qu’Argento est le meilleur. A ce titre, tous ceux qui ont vu le film ne sont pas prêts d’oublier la « scène du scooter ». Le héros espionne un couple et se fait repérer par l’homme, un gros malabar qui le prend en chasse. Il s’enfuit et, en sautant d’une terrasse, se casse la jambe. Mais il continue quand même à essayer de fuir, en rampant vers son scooter. La séquence s’étale sur de longues et éprouvantes minutes, au cours desquelles le personnage semble souffrir atrocement, il se traîne sur le sol, arrive à se hisser sur la selle, mais non, le scooter tombe, notre héros remonte péniblement, il appuie sur l’accélérateur, fait un mètre ou deux, puis retombe, et ça recommence plusieurs fois jusqu’à ce qu’il parvienne à s’éloigner. Le spectateur souffre autant que lui, et en même temps, l’acharnement que met le cinéaste à sans cesse faire échouer son protagoniste est drôle. En tous cas, même si la fin de l’enquête est expédiée en dix secondes, tout ça reste ludique et, parfois, très beau.

Après le film d’horreur, le film d'(h)auteur

Voilà pour les trois-quatre titres qui ont attiré l’attention des consommateurs d’hémoglobine. Les autres ont aussi pu voir des films plus propres sur eux. Comme le nouveau Steve Buscemi, Lonesome Jim. Le début est minant à souhait : Casey Affleck (le frère de Ben, acteur et co-scénariste du Gerry de Gus Van Sant) marche dans une petite ville triste de l’Amérique provinciale, retrouve ses parents un peu ploucs et, pour tromper son désespoir, ouvre la porte d’un de ces cafés sombres, déserts, un peu glauques, comme le cinéma ricain en a filmé jusqu’à plus soif. Buscemi semble bien parti pour un remake de son propre Happy Hour, mais finalement, le héros a vite autre chose à faire que de se prendre des cuites. Il est revenu dans son patelin natal pour, comme il dit, faire sa dépression nerveuse, mais ses tracas existentiels ont vite l’air « peanuts » face aux vrais problèmes de sa famille : son frère se crashe en voiture dans un platane et atterrit paralysé à l’hôpital, sa mère est accusée de dealer du crack par FedEx (!), tandis que l’équipe de basket de la petite sœur aligne les scores lamentables. Là-dessus, il fait la connaissance d’une douce infirmière jouée par Liv Tyler, qui apporte une dose de sirop dans toute cette liqueur. Dommage : ce virage vers la comédie romantique tout sucre tout miel rend le film mignon, mais anodin. On préférait quand Buscemi s’en tenait au whisky !

Autre découverte du Marché : When will I be loved, le dernier James Toback, réalisateur mythique de Mélodie pour un tueur, puis de Black and white et Harvard man. La première séquence se veut sulfureuse : Neve Campbell se masturbe dans sa douche, filmée sans détours, nue, évidemment, en plan fixe. Mais ça se passe dans une salle de bain de rêve et la bande-son diffuse un air d’opéra, ce qui donne illico la couleur de ce que sera le film : faussement provoc’, et vraiment chichiteux. C’est l’histoire d’une fille richissime, Neve Campbell, qui traîne dans son loft sublime en talons aiguilles, et qui, pour se venger d’un amant rustre, monte une manipulation (à l’issue tragique, on est dans un polar, s’il vous plait). Le portrait volontairement anachronique d’une femme fatale dans le cinéma d’aujourd’hui n’est pas inintéressant. D’ailleurs, on aimerait pouvoir comparer l’héroïne aux Joan Crawford et autres Barbara Stanwyck de jadis. Sauf que, outre son goût pour l’esthétique pub de luxe, James Toback a un pêché mignon : faire prononcer à ses acteurs des tartines de dialogues, sur un débit de rappeur. Mal de crâne garanti à la fin de la séance (NDLR/ film disponible depuis peu en import zone 1 chez MGM).

Ce qui est peut-être mieux que l’état de léthargie indifférente dans lequel nous a plongé l’un des films pourtant les plus attendus du Marché : Stoned de Stephen Woolley, la bio de Brian Jones, le Rolling Stones mort noyé dans sa piscine en 1969. Un biofilm qui alterne images noir et blanc, couleurs ou Super-8, cumule les allers et retours sans souci de chronologie, et qui, pourtant, se révèle aussi plan-plan et peu rock’n roll que, mettons, la vie d’Edouard Balladur filmée par James Ivory. D’abord, ne riez pas, mais on n’y entend même pas les Stones ! Question de droits, sans doute. Et puis, au lieu de se focaliser sur la folie de son héros camé (démago et parano, celui-ci a quelque chose d’Anton Newcombe, le chanteur du groupe Brian Jonestown Massacre, portraitisé dans le récent documentaire Dig !), le cinéaste se disperse sur tout un tas de personnages secondaires, antipathiques et sans intérêt. On sourit en apercevant des clones de Mick Jagger, de Keith Richards, de Marianne Faithfull. On se laisse même séduire par une sublime Anita Pallenberg, réinventée par Monet Mazur, la nouvelle Sienna Miller (parce qu’il y a déjà une nouvelle Sienna Miller). Mais ça ne suffit pas à rendre palpitantes les deux bonnes heures de pellicule.

Les milliers de spectateurs qui se sont déchaînés à la dernière tournée des Stones espèrent quand même voir le film sur les écrans français. Pour celui-là, comme pour les autres : sortiront, sortiront pas ? Il paraît que le Marché a connu une très bonne année côté business. À suivre…

Tess Harper

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