L'Empereur Lucas

Johan Beyney | 24 mai 2005
Johan Beyney | 24 mai 2005

Et si l'Empereur, c'était lui ? A la tête d'un véritable Empire cinématographique et économique, George Lucas règne en maître sur l'univers Star Wars avec la poigne d'un guerrier Jedi. Toute la question reste de savoir de quel côté de la Force ce créateur se situe : génial faiseur de rêves au service de la Paix et du grand spectacle, ou impitoyable homme d'affaires attiré par l'appât du gain ? Cinéaste ou marchand ? Naïf ou cynique ?
Reste qu'avant de monter l'empire Lucasfilm, le réalisateur était un modeste apprenti cinéaste sincèrement désireux de mettre en images le monde fantasmagorique qui s'agitait sous cette épaisse chevelure qui le fait aujourd'hui ressembler à une perruche cendrée.

Si la question de sa légitimité de réalisateur se pose aujourd'hui, c'est avant tout parce qu'au regard de l'immense succès de la saga Star Wars (et de l'ensemble de ses spin off – dont les dramatiques Aventures des Ewoks – et autres produits dérivés), le reste de sa filmographie en deviendrait presque anecdotique.
C'est presque sur un malentendu que George Lucas échoue à l'Université de Californie du Sud pour y étudier le cinéma. Né en 1944 à Modesto, Californie, le jeune homme se destinait en effet à devenir pilote automobile. Une vocation tuée dans l'oeuf par un accident qui l'empêche de la concrétiser. Qu'à cela ne tienne, c'est donc au cinéma et – le détail n'est pas sans conséquences – aux contes, légendes et mythologies que George Lucas va consacrer ses études. Après avoir réalisé quelques courts-métrages, il propose THX-1138 : 4EB (Electronic Labyrinth). L'oeuvre est appréciée et il se chargera de l'adapter en long métrage en 1970. THX 1138, qui revisite le thème du Meilleur des Mondes de Haldous Huxley, ne rencontre toutefois pas le succès. Il suffit cependant d'un second essai pour que les portes d'Hollywood s'ouvrent à lui. Avec American Graffiti, chronique adolescente de l'Amérique des années 60, Lucas signe un coup de maître. Non content de filmer des acteurs qui deviendront les coqueluches d'Hollywood (Richard Dreyfuss, Harrison Ford, Ron Howard...) et d'être produit par Francis Ford Coppola, le film est nommé cinq fois aux Oscars. Un succès public et critique qui aurait pu inciter les studios à desserrer les cordons de leurs bourses, pourvu que le jeune et prometteur réalisateur propose un projet similaire.

Malheureusement, non seulement le projet ne ressemble en rien à American Graffiti, mais il semble ne séduire personne. A une époque où le cinéma penche davantage du côté de l'introspection, la proposition à de quoi décontenancer. Pensez donc : une saga intergalactique où des héros se lancent à coups de néon dans une grande guerre contre le Mal ! Seule la Twentieth Century Fox veut bien débloquer quelques fonds pour tenter l'expérience. Et George Lucas de se lancer alors dans le tournage chaotique du premier (à l'époque, c'était encore le premier) épisode de la saga : La guerre des étoiles, aujourd'hui rebaptisé Star Wars Episode IV : Un nouvel espoir. Face aux difficultés budgétaires et au manque d'engouement d'une équipe qui, selon la rumeur, ne comprend pas ce qu'elle fait sur le tournage d'un « film pour enfants », Lucas tient le coup. En 1977, le film sort dans une trentaine de salles aux Etats-Unis. Le succès est immédiat et va changer la face du cinéma mondial en créant avec lui le concept du blockbuster.

 





 

Et sur cette pierre, Lucas va construire son Empire : déjà propriétaire des droits sur tous les produits dérivés, il rachète également ceux de la suite de la saga. Pour ceux qui pensent que Lucas oeuvre du côté obscur de la Force, c'est à ce moment-là que le bouleversement à dû se produire. Il abandonne la réalisation des deux épisodes suivants pour ne se consacrer qu'au scénario : L'empire contre-attaque est donc réalisé par Irvin Kerschner, Le retour du Jedi par Richard Marquand. C'est en tant que scénariste (la saga Indiana Jones avec son ami Spielberg, ou Willow pour Ron Howard) et, bien entendu, que producteur à succès que Lucas continue sa carrière.
Pour le monde entier, et notamment pour une communauté de fans fidèles, Lucas n'est déjà plus que l'homme d'une seule oeuvre : celle d'un univers qui, mythifié par ses admirateurs, en est presque devenu autonome, détaché de son auteur. Tel un Tolkien, Lucas a en effet su créer un Monde, avec une faune, des règles, des moeurs et tout un ensemble de valeurs qui lui ont conféré une existence propre. Ce sont peut-être d'ailleurs les défauts de la trilogie qui lui ont garanti cette pérennité : la trame simple (simpliste ?) et manichéenne du scénario lui ont donné une force mythologique, l'absence d'une mise en scène trop personnelle a permis d'effacer le réalisateur au profit de l'oeuvre. Lucas ne filme pas en auteur, mais en témoin.

Les progrès fulgurants des techniques numériques (auxquels Lucas a par ailleurs largement contribué via ses deux sociétés Lucasfilm Ltd. et ILM) finissent par le convaincre de reprendre la saga en s'attachant à son personnage le plus emblématique : le très méchant et très obscur Dark Vador. En 1999, soit 22 ans après le premier opus, Lucas livre donc à une foule enthousiaste, Star Wars Episode I : La menace fantôme. Une foule déjà moins enthousiaste à la sortie de la projection. C'est que le public s'est approprié l'histoire, et qu'il est hors de question que l'on en fasse n'importe quoi, fût-ce George Lucas ! Il suffit qu'un lapin intergalactique et trop bavard gâche le plaisir du starwarsophile pour que le peuple se soulève : des pétitions circulent à travers le monde entier pour réclamer la tête de Jar Jar Binks ! Or, le peuple a toujours raison et Lucas doit s'incliner en rendant l'irritant personnage peut-être bien moins présent que prévu dans les épisodes suivants. C'est sans doute ce que l'on appelle la démocratie participative...

 

 

Plus complexe, plus esthétisante (mais moins séduisante ?), plus romantique (qui a dit mièvre ?), plus politique aussi, la nouvelle trilogie continue en 2002 avec l'Episode II : L'attaque des clones et vient de prendre fin ce 18 mai 2005 avec l'Episode III : La revanche des Sith. On sait désormais pourquoi Dark Vador est aussi méchant et pourquoi le puissant Maitre Yoda a passé sa fin de vie a croupir dans un marécage plutôt que de combattre les soldats de l'Empire.
Seule une question reste en suspens : et maintenant, il va faire quoi, George Lucas ?

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