Cannes wars – Épisode 3

Thomas Douineau | 14 mai 2005
Thomas Douineau | 14 mai 2005

Citez moi quelque chose de plus étrange que de passer un vendredi 13 au festival de Cannes, au pays des pingouins, prêt à entamer une marche de l'empereur, monde des pseudo starlettes commençant à se pavaner dés qu'elles sentent un objectif, des femmes léopards d'un certain âge, qui hantent les soirées et les marches de Cannes. On parlerait de zombies maintenant si je n'avais pas à vous en reparler un petit peu plus tard.


Ce vendredi 13 démarre au septième (ciel ?) étage de l'hôtel Martinez. Étage où l'on peut croiser Emir Kusturica accompagné de charmantes gitanes, Jonathan Rhys Meyers… Quoi de plus énervant lorsqu'on est tombé totalement « raide dingue » de Scarlett Johansson (voir Cannes - Épisode 2) de se retrouver face à face avec ce dandy ? Non seulement dans Match point de Woody Allen, il posait amplement ses mains sur le corps de Scarlett, mais (attention spoiler) il lui défonçait aussi le crâne d'une balle tirée dans la tête. Mais revenons à ce que j'étais venu faire à cet étage. Stephen Chow et trois de ses acteurs avaient profité du festival de Cannes pour venir faire la promotion de son Crazy Kung fu. N'allez pas me demander pourquoi, mais j'étais venu faire une interview avec caméra.

Alors me voilà un vendredi 13, tout en haut de l'hôtel Martinez, en train de regarder l'une des plus belles vues que je ne reverrais sans doute jamais de ma vie avec une hache gonflable à la main (génial cadeau de la production puisque elle est l'arme fétiche du méchant du film). Et me voilà donc face à face avec Stephen Chow n'ayant que neuf minutes (et pas dix) à me consacrer, m'enfonçant bien dans le fauteuil et devant rester bien à gauche pour ne pas que mes mains rentrent dans le champs de la caméra, avec un assistant ne parlant qu'anglais en train de me faire des signes. Même si sur le moment, je n'ai pas compris ce que voulait dire ces signes, j'ai enfin saisi à la dernière minute qu'il s'agissait du temps qu'il me restait.. Mais le plus insolite se produit, un vendredi au septième étage du Martinez : accompagné d'une traductrice chinoise, je pose mes questions qu'elle traduit, l'équipe du film me répond en me regardant et moi, et bien désolé j'avais oublié mon dico de chinois, j'essaie de montrer que leurs propos (qu'évidemment je ne comprends pas pour l'instant, m'intéressent). Puis la traductrice me traduit et je les regarde en comprenant cette fois mais eux sont ailleurs. Un décalage horaire étrange, une situation quasi lynchienne. Et puis tout à coup, c'est le fou rire entre la traductrice et les deux acteurs qui continuent à parler chinois, et évidemment je ne comprend pas, et l'assistant est passé de sept doigts à un. Un vendredi 13 en haut du Martinez….

 


Et je n'étais pas au bout de mes peines, ce vendredi 13 ne venait que de commencer. Heureusement que les échafauds et les chats noirs se font assez rares à Cannes. Je décide d'aller regarder la mer sur une plage pour la première fois en trois jours. Bouffée d'air revigorante, enfin seul dans la tumulte de Cannes. Et tout d'un coup, un groupe d'une vingtaine d'enfants arrive sur ma droite, un autre sur ma gauche, deux autres sur ma droite, trois autres sur ma gauche, cinq autres derrière, dix autres devant. Une véritable invasion non pas de morts vivants (ça on en reparlera plus tard) mais de 1800 enfants d'une dizaine d'année venus monter les marche pour voir des extraits de Kirikou 2 présenté par Michel Osselot. Puis prendre un goûter sur cette plage jusque là si paisible sur laquelle je m'étais arrêté. Ils étaient tous là en train de courir, ils avaient été les stars de la journée et ils étaient tous sacrément fiers. Leurs agitations, leurs rages de vivre étaient tellement intenses qu'ils ont créé une véritable tempête de sable rythmée par la musique de Youssou N'Dour venu ici spécialement pour l'occasion. Un véritable nuage de sable s'est arrêté un moment sur le palais des festivals. Tous ces enfants ont redonné un peu de spontanéité dans un festival où la superficialité et l'hypocrisie sont des valeurs marchandes. À tel point que peu de personnes ont accordé de l'intérêt à l'actrice brune (devenue blonde !) de Mulholland drive qui essayait en vain de provoquer son habituelle tempête. Mais parlons des choses sérieuses….

À 19h00, Atom Egoyan, l'habitué de la croisette, grand prix pour son sublime film De beaux lendemains, venait présenter son dernier né Where the truth lies avec Alison Lohman (absente pour la montée des marches), Kevin Bacon, Colin Firth,…. Le film se déroule à deux époques, les années 1960 et 1970, où deux comiques mènent une vie de folie en se droguant et en organisant des partouzes jusqu'au jour où l'on retrouve Maureen, une femme de ménage, nue et morte noyée dans leur salle de bain. Une journaliste people entreprend de comprendre ce qui s'est passé, une dizaine d'année plus tard. Atom Egoyan réussit un très grand film noir. On reste fasciné par le superbe cinémascope, la retranscription historique, et surtout son efficacité. Egoyan signe l'un de ses meilleurs films : Where the truth lies c'est son érotico-thriller, son Basic instinct. On se souvient maintenant que le réalisateur faisait se déhancher des jeunes filles en tenue d'écolière. Le film a fait monter le baromètre d'une dizaine de degrés notamment par une sulfureuse scène entre une jeune fille qui envoie Alisson au pays des merveilles. Alisson Lohman au pays d'Egoyan. Un grand moment qui me fait espérer que les thrillers érotiques vont redevenir à la mode…

 

Puis Gus Van Sant est venu présenter en compagnie de Michael Pitt, Asia Argento et quelques membres du groupe Sonic Youth, sa vision des derniers jours du chanteur de Kurt Cobain : le très attendu Last Days continuant par là le style qu'il avait inauguré avec Gerry puis prolongé avec le succès d'Elephant. Ce qui est intéressant à Cannes, c'est que vous pouvez mesurer le degré d'intérêt d'un film par le nombre de personnes qui toussent. Et là on aurait dit qu'une soudaine allergie s'était emparée du public contaminant tour à tour l'orchestre, la corbeille, le balcon. Les sièges claquaient aussi. Et en ce qui me concerne, j'avais subitement attrapé un sacré mal de gorge, Gus Van Sant filme le rien, des herbes en train d'onduler sous des feuilles, des conversations en voiture avec des reflets qui nous empêchent de voir les personnages qui parlent. Pourquoi le cinéaste prend-t-il cette direction ? On sait évidemment qu'il a toujours été fasciné par l'idée du remake. Faire un remake de Psychose plan par plan était intéressant mais sa trilogie inspirée de faits divers réels, à quoi bon ? L'expérimentation a du bon mais à la condition toutefois d'avoir quelque chose à raconter et non pas seulement offrir un récit abstrait. Gus Van Sant fait du dogme à la différence près que la caméra ne tremble pas. Il n'a pas capté le rock n' roll et ce malaise inexplicable entraînant des suicides contagieux chez les rock stars et créant ainsi les mythes. Les mythes, Van Sant n'en a rien à faire, du rock n' roll non plus, pas plus que de Kurt Cobain et de ses proches. Ce qui l'intéresse c'est de faire un essai, un poème cinématographique dans lequel il met ses obsessions (homosexualité, crise d'identité…). Gus Van Sant est un grand réalisateur et il le reste en faisant Last Days, notamment grâce à sa science du cadrage certaine. Mais souvenons-nous qu'il l'avait déjà dans My own private idaho et Drugstore cowboy en utilisant alors les codes hollywoodiens. Le minimalisme peut servir lorsqu'il explose à un moment donné. Là, il n'explose jamais (pour une critique nettement plus dithyrambique, on vous conseille cette lecture).

Alors évidemment comme c'est un peu le film à la mode, une petite standing ovation un peu gênée quand même de personnes ne sachant pas du tout pourquoi ils applaudissent. Car les jeunes vouant un culte à Kobain et y trouvant un moyen d'exorciser leur malaise ont applaudit parce qu'on parle de Kobain même si c'est n'importe quoi. On n'ose même pas imaginer ce que Oliver Stone en aurait fait. Et même si la démarche de Gus Van Sant est sans doute sincère (comprendre les derniers jours de Kurt Kobain), c'est une honte d'utiliser le potentiel médiatique du chanteur et de venir le présenter en tête d'affiche du plus grand festival du monde. Kurt Kobain a du se retourner plusieurs fois dans sa tombe pendant la projection du film.

Justement, puisqu'on parle de zombies, le grand réalisateur Georges A. Romero venait présenter en séance de minuit les 14 minutes de promoreel de son Land of the dead, probablement dernier volet de sa saga inaugurée par La nuit des morts vivants. Encore une fois me demandez pas comment je me suis retrouvé à monter les marches aux côtés de ce grand homme baba cool, qu'à ma gauche il y avait Dennis Hopper (plus clean que jamais) et John Leguizamo, puis à ma droite Asia Argento, plus rock n' roll que jamais (vous saviez qu'outre son célèbre tatouage « in utero », elle a un oeil sur l'épaule gauche ?).

Comme il sait si bien le faire, en Eddy Mitchell de Cannes, Thierry Frémaux est venu présenter cette séance spéciale qui souhaitait renouer avec les séances de minuit. Romero très humblement s'est excusé de ne pas avoir pu terminer à temps son film et nous avons vu les 14 minutes de Land of the dead. L'utilisation du CinémaScope est fascinante et le film démarre par un superbe plan-séquence sur un cimetière habité par les morts. Maintenant les morts-vivants ont envahi la planète et font la loi. Même si il y a toujours une escadrille de commandos qui lutte. Le schéma classique quoi ? Pas si simple, car l'un des survivants remarque que les morts-vivants essaient de se comporter de la même manière qu'avant (un pompiste zombi essaye sans savoir pourquoi de faire marcher une pompe à essence). Vous l'aurez compris l'idée géniale du film est la suivante : et si les morts-vivants avaient une cervelle ? Un concept comme celui-ci risque de changer la donne de tout un genre cinématographique. Le film, après un carnage monumental comme sait si bien le faire George Romero, s'arrête sur ce zombi garagiste ramassant une mitraillette et plutôt que de la bousiller, il commence à l'ausculter. On n'ose pas imaginer la suite. Et si Land of the dead était le 2001 de Romero, l'odyssée de ses morts-vivants.

Un documentaire sur les séances de minuit a succédé à la « article-details_c-trailers » : Midnight movies de Stuart Samuels. Dans cet excellent documentaire qui nous parle d'un cinéma qui n'existe plus que sous une forme grand public racheté par le système hollywoodien, sont évoqués des œuvres aussi forter que El Topo d'Alejandro Jodorowsky, Polyester de John Waters, The harder they come ou encore Eraserhead. Juste retour des choses puisque c'est ce film qui a permis à David Lynch de pouvoir présenter ses oeuvres à Cannes.

 

 

Mr Brown

SÉANCE DE RATTRAPAGE

Le dernier film de Kim Ki-Duk a fait l'ouverture de la section Un Certain Regard. Le public a été charmé, une fois de plus. C'est entouré de spectateurs le félicitant, que le réalisateur est sorti de cette projection. Il s'agissait de Hwal en coréen, The Bow pour l'international et L'Arc pour le titre français. On ne devrait plus présenter Kim Ki-Duk, dont le générique de fin indique qu'il s'agit de son douzième film (en moins de dix ans). Quasiment à chaque fois, en plus de l'étiquette de metteur en scène, il en est à la fois le scénariste, le monteur et le producteur. Ses films ont été sélectionnés à Berlin, Venise, Moscou, Locarno,…avec presque à chaque fois une, voire des récompenses à la clé. En France, on ne connaissait que L'île il y a encore quelques années jusqu'à qu'une boulimie de distribution nous permette de découvrir tous ses derniers films. La consécration française venant de la rétrospective dont le cinéaste a eu l'honneur lors du festival Asiatique de Deauville.

Pour sa première cannoise, Kim Ki-Duk nous propose une œuvre dans la droite lignée de son film précédent Locataires. Un vieil homme a recueilli il y a une dizaine d'années une fillette. Aujourd'hui, il vit depuis toujours avec elle sur un bateau en pleine mer, isolé du monde. Il compte les jours sur un calendrier car il attend ses 17 ans pour l'épouser. Le vieil homme utilise son arc de bien des manières : il s'en sert comme instrument traditionnel de musique et comme moyen de prédire l'avenir. Et surtout c'est une arme de précision contre les pêcheurs de passage qui s'intéressent de trop près à l'adolescente. Ceux qui tentent de toucher à la nymphette reçoivent une flèche qui les frôle, ils n'insistent pas. Un jour, un de ces pêcheurs de passage sur le bateau est un jeune homme séduit comme les autres, mais cette fois elle aussi est attirée par lui. Mais son 17e anniversaire approche, et avec, le mariage avec le vieil homme qu'elle a toujours connu.

Entre les jeunes amants existe une relation fusionnelle qui ne s'exprime pas avec des mots. Tout comme dans Locataires, les deux personnes amoureuses ne s'échangent pas de paroles si ce ne sont des chuchotements inaudibles pour le spectateur. La jeune fille au charme ingénu est Han Yeo-reum, déjà découverte dans l'un des opus précédents du cinéaste, Samaria. L'eau est ici un élément important comme dans L'île, à tel point qu'on retrouve même les hameçons. La musique de Kang Eun-il nous envoûte et nous met dans un état de béatitude comme le faisait Printemps, été, automne, hiver…et printemps. L'Arc est ainsi un joli condensé du cinéma de Kim Ki-Duk , une œuvre magnifique à l'image de sa scène d'initiation à l'amour de toute beauté.

Christophe Maulavé

Tout savoir sur Land of the dead - Le Territoire des morts

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