Enterrement au sommet – TF1 et la musique de film.

La Rédaction | 4 février 2005
La Rédaction | 4 février 2005

Pierre Berthomieu, écrivain, enseignant et amateur éclairé du cinéma hollywoodien, est l'auteur de nombreux articles et de plusieurs essais. Il a publié en 2004 un livre de réflexion sur la musique de cinéma. Après la diffusion sur TF1 d'une émission consacrée aux musiques de film, Pierre Berthomieu avait envie de tirer la sonnette d'alarme.

Certes la musique de cinéma ne se réduit pas à une forme unique et figée, dramatique, orchestrale, mélodique, à l'ancienne. A condition encore que l'on se mette d'accord sur l'ancien et le passé. Symphonisme, jazz, modernisme, exotisme, pop et rock : tout se croise dans cette grande forme populaire aux vies multiples, avec et après le film qui lui sert de tremplin. Et auquel elle prête sa respiration. Certes. Le spectateur de télévision moyen pouvait pourtant, ce vendredi soir 28 janvier, vivre une pénible et troublante expérience.

   
A gauche Elmer Bernstein et à droite Jerry Goldsmith

Les chaînes les plus regardées, en l'occurrence TF1, devraient mesurer l'impact de leurs programmes et de leur discours. Alors imaginez un peu l'auditeur distrait et désireux de se détendre… Les compilations de variétés composent déjà son petit univers sonore… Les clips défilent sur les ondes, à travers les tubes cathodiques, se glissent dans les téléphones portables, les baladeurs, quelques minutes, quelques secondes, le temps d'un zapping, d'une concentration moyenne. Dans les boutiques, le disque de musique de film s'appelle BO, et ressemble à un best of de tubes à la mode (y-a-t-il pire concept que la mode ? Oui, la réalité de la mode). Dans un petit coin, la musique s'enterre, sans cesse boutée vers le rayon classique, aux ventes en chute vertigineuse.

Ce soir sur TF1, l'efficace et aimable Jean-Pierre Foucault (si, si !) présente les « plus belles musiques de film ». Choix de la chaîne, choix du public.

Hallucination. Entrée dans une quatrième dimension. Point de musique, seulement des tubes de variété. Dans le meilleur des cas, une chanson tirée de la musique du film (Titanic, Le Passage)… Cauchemar tout de même : Dirty Dancing et Francis Lalanne braillant un remix du Passage, Michaël Youn et Coolio… On ne discutera même pas des vertus propres de ces chansons, souvent les pires du répertoire ! Mais où est donc passée la musique dans tout ça ?! TF1 enfonce le clou dans la tête de ses spectateurs en favorisant la confusion entre musique et lamentable variété, et en tirant son auditoire vers le bas, toujours plus bas.

   
A gauche Ennio Morricone et à droite Georges Delerue

Un espoir : un siffleur fameux évoque les mélodies de Morricone, la Star Academy essaie de chanter Delerue et Jules et Jim. On peut préférer les versions originales. Et un petit sujet donne un visage aux véritables compositeurs : Morricone, Nino Rota, John Williams, Bruno Coulais, Eric Serra (un intrus, peut-être ?). Quelques minutes hors de l'abîme. C'est si peu, mais, en territoire ennemi, le moindre répit prend des allures d'oasis artistique.

Avec nostalgie, on pourra se souvenir : il y a bien longtemps, dans une galaxie télévisuelle engloutie, TF1 version pré-commerciale avait consacré une soirée aux musiques de cinéma. Un orchestre dirigé par Lalo Schifrin et Michel Legrand faisait revivre les mélodies de Max Steiner, Dimitri Tiomkin, Elmer Bernstein, John Williams, et des chefs d'orchestre eux-mêmes.


Nino Rota, compositeur du Parrain et du Casanova de Fellini

La question est simple. Un tel programme est-il devenu aujourd'hui impossible ? La tyrannie du présent et de la variété a-t-elle rendu le public irrémédiablement insensible à la séduction naturelle de la musique, classique et populaire ? Les mélodies des Sept Mercenaires et de Star Wars n'auraient-elles pas au contraire étonné et réveillé le spectateur zappeur ? La réponse fait un peu frémir.

Une certitude : l'œuvre de Michaël Youn n'appartient pas au domaine des « plus belles musiques de film ». Sinon, la Force n'est plus avec nous. Définitivement et désespérément.

Par Pierre Berthomieu

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