Sinbad : La Légende des Sept Mers sur Netflix - la grande aventure oubliée qui a failli ruiner Dreamworks

Déborah Lechner | 5 juin 2021
Déborah Lechner | 5 juin 2021

Retour sur l'oublié Sinbad : La Légende des Sept Mers, un film d'animation et d'aventure signé DreamWorks Animation qui a bien failli causer la perte du studio.

Si les franchises de DreamWorks Animation sont devenues très populaires (Shrek, Dragons, MadagascarKung Fu Panda), les productions uniques de la société ont généralement tendance à tomber dans l'oubli. En particulier les premières, dont certaines restent pourtant des madeleines de Proust pour beaucoup, à l'image de l'épique Sinbad : La Légende des Sept Mers, le 7e long-métrage de la firme à être sorti sur grand écran, qui a fait le bonheur de plusieurs enfants, mais surtout le malheur de la filiale. Il est disponible sur Netflix depuis début mai 2021.

 

photoSinbad prêt à saborder Dreamworks

 

BAD DAYS

Dreamworks Animation fait aujourd'hui partie des cadors de l'animation aux côtés de Disney et Pixar, mais l'ancienne filiale de DreamWorks SKG créée en 1998 a mis un certain temps à trouver ses marques et à gravir les échelons jusqu'à devenir un sérieux concurrent pour Mickey. Après des longs-métrages animés très éclectiques, mais pas forcément très rentables ou performants au box-office (Fourmiz, Le Prince d'Égypte, La Route d'Eldorado, Chicken run), la firme connaît son premier vrai carton en 2001 avec Shrek, qui deviendra par la suite la franchise phare du studio (on a d'ailleurs fait un classement de la saga). 

Tout semblait donc au beau fixe en 2001, mais le succès a décliné tout aussi rapidement qu'il est apparu. DreamWorks a enchaîné les mauvaises pioches avec Spirit, l'étalon des plaines et Sinbad : La Légende des Sept Mers, deux énormes flops en salles. Avec 80 millions de dollars hors inflation récoltés dans le monde, dont seulement 26 à domicile pour 60 millions de budget, la réécriture des aventures du célèbre marin a même failli stopper net les rêves de revanche du producteur Jeffrey Katzenberg (gentiment mis à la porte de Disney par Michael Eisner en 1994) et suivre le même chemin que L'île aux pirates de Renny Harlin en 1995 ou La Planète au trésor, un nouvel univers en 2002.

 

photoSinbad, un pirate qui vous veut du bien, mais fini par faire mal

 

Si bien qu'en 2001, le chiffre d'affaires de DreamWorks Animation oscillait aux alentours de 660 millions de dollars, contre 300 en 2003 avec un déficit de 188 millions et plus de 300 millions à rembourser à la maison mère. À lui seul, Sinbad serait responsable de près de 125 millions de pertes, en grande partie à cause des frais dépensés en promotion et marketing, estimés à 100 millions de dollars, et des deux projets abandonnés après coup.

Il faut dire que tout ou presque était réuni pour que le film sorte dans l'indifférence quasi générale. Alors que le studio a toujours voulu conquérir un public un peu plus âgé et rassembler les familles devant un même programme, la sortie de Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl une semaine après celle de Sinbad n'a laissé aucune chance au film de pirates réalisé par Patrick Gilmore et Tim Johnson.

Pour enfoncer le clou, Sinbad est sorti un mois après Le Monde de Nemo qui cartonnait encore après quatre semaines d'exploitation et était à ce moment le plus gros succès de Pixar avant que Toy Story 3 dépasse le milliard au box-office mondial en 2010. Les ados, les enfants et leurs parents ont donc vite fait le choix d'aller voir ailleurs.

 

photoCoup de massue

 

En plus de vider les caisses de DreamWorks Animation, Sinbad porte surtout les stigmates de la transition qui s'opérait à cette époque dans le cinéma d'animation. Même si le film comporte pas mal d'incrustations 3D, il s'agit du dernier film de la société à utiliser l'animation traditionnelle avec des personnages en 2D, le département ayant fermé juste après ce crash commercial. Le succès de Shrek avait conforté Katzenberg dans son idée que l'animation en images de synthèse représentait un nouveau marché à conquérir ou comme il l'a dit, "le plus grand progrès dans l'industrie du cinéma depuis l'arrivée de la couleur dans les années 30". 

Katzenberg savait aussi que Sinbad était un projet condamné d'avance :

"C'était ma pire période, sans aucun doute. J'ai vraiment souffert avec Sinbad. Nous les avions commencés [ndlr : Sinbad et Spirit], il fallait donc les terminer, mais je savais que Shrek était la voie à suivre et qu'en quelque sorte, je mentais. Je ne pouvais le dire à personne, mais je le savais."

Dans une autre interview, il a également déclaré que "l'idée d'une histoire traditionnelle racontée au moyen d'une animation traditionnelle appartient probablement au passé". Les succès en 2004 de Gang de requins et surtout de Shrek 2 (928 millions, plus gros jackpot de la branche) sont ensuite allés dans ce sens. 

 

photoUn nouveau cap pour DreamWorks

 

RÉTROPÉDALAGE

En plus de son obsolescence programmée, Sinbad s'est avéré plus lisse et consensuel que les précédentes productions, ce qui lui a été reproché. Si le fait même de bâtir un studio dans les années 90 était une idée risquée, le fait de vouloir donner une nouvelle impulsion à l'animation en se démarquant des standards enfantins érigés par Disney était un pari tout aussi osé. Avec sa perversion des contes pour enfants dans Shrek, la firme était parvenue à atteindre un public plus large et à trouver une vraie identité narrative et visuelle, ce que n'a pas su faire Sinbad, même s'il essaie aussi de jouer les sales gosses.

C'est d'ailleurs du côté de Disney, au début des années 90, que les scénaristes et vétérans Ted Elliott et Terry Rossio ont présenté les ébauches de ce qui deviendra plus tard Sinbad. Ces dernières ont cependant été rejetées par la direction avant d'être recyclées chez DreamWorks Animation en 2000. Les auteurs devaient alors se charger d'écrire un premier traitement avec l'intention de raconter une histoire plus mature et sérieuse basée sur la légende grecque de Damon et Pythias, remixée en comédie romantique impliquant un triangle amoureux et une forte amitié mise à l'épreuve.

Le scénariste John Logan, engagé quelque temps après, a ainsi fourni un scénario que le duo trouvait parfait pour sa tonalité dramatique et la complexité des relations entre les personnages.

 

photoPas la peine de frimer, ça va se gâter

 

Probablement pour sécuriser sa mise, le co-fondateur de DreamWorks SKG a cependant voulu adoucir le ton du film et l'orienter vers un public plus jeune (à rebours de son idée initiale), provoquant de nombreux changements d'écriture. On pense notamment à la fin avec Sinbad qui repart en mer en compagnie de sa belle, alors qu'Elliott et Rossio voulaient qu'il reste seul pour déjouer les attentes des spectateurs et faire triompher l'amitié façon Casablanca.

Ces divergences créatives ont fatalement provoqué le départ des deux scénaristes en avril 2001. Le duo est ensuite parti travailler sur... Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl qui entretient ainsi quelques similitudes notables avec Sinbad. Terry Rossio a d'ailleurs publié un long billet dans lequel il se moque ouvertement de la production, on vous laisse y jeter un oeil parce que c'est très marrant.

Katzenberg a ensuite voulu y coller le nom de Sinbad le marin, qu'on retrouve dans de nombreuses productions et qu'il voulait adapter depuis longtemps, mais sans jamais s'emparer de la mythologie arabe dont il est issu. Sous les accusations de whitewashing, John Logan s'est pourtant défendu en expliquant qu'il sortait à peine de Gladiator et se sentait plus à l'aise avec la mythologie gréco-romaine qui lui demandait moins de travail et de recherches (sans commentaire...).

 

photoLa discorde s'invite

 

Les attentats de 2001 et l'islamophobie latente aux États-Unis représentaient très certainement un risque bien trop grand pour la firme qui a donc choisi l'Occident comme cadre principal, ou du moins ce qui ressemble à l'Occident. Bagdad a ainsi été remplacé par Syracuse, faisant de Sinbad un Sicilien, et seuls quelques rares éléments des Aventures de Sinbad le marin ont été conservés comme l'île poisson ou l'oiseau géant (Rokh), ainsi que quelques références et mentions au monde arabe avec la présence de nababs au début du film et l'aspect de certaines architectures. Au final, Sinbad aurait très bien pu s'appeler Marcel, Phillippe, Georgio ou Roger sans que cela change quoi que ce soit à l'histoire.

Une réserve d'autant plus dommage que le studio avait déjà abordé avec succès le thème délicat de la religion en retranscrivant l'histoire de Moïse et l'Exode du peuple juif dans le lyrique Prince d'Égypte (on en parle avec amour de ce côté).

 

photoChoqué et déçu

 

POUR REDORER LE BLASON

Ce n'est pas parce que Sinbad : La Légende des Sept Mers se montre plus prévisible ou convenu dans sa narration et s'adresse à un public plus jeune qu'à l'ordinaire que le film est foncièrement mauvais. Au contraire, Sinbad a été une bonne alternative pour les enfants encore trop jeunes pour Pirates des Caraïbes, classé PG-13 contre PG pour le film de DreamWorks. Cette histoire de pirates savoureuse, épique et comique flirte avec l'homérisme des grands films d'aventure des années 50 et 60 avec, comme tête de proue, Jason et les Argonautes et se montre donc très généreuse en action, avec un rythme qui ne s'essouffle jamais et retient donc facilement l'attention. 

Les characters design sont peut-être très simplistes (les pieds de Sinbad en sont une belle preuve), mais l'animation très travaillée dote les personnages d'une expressivité rafraichissante tandis que les scènes d'action se révèlent d'une remarquable fluidité. Les incrustations en 3D dénotent par moments avec le reste des plans, mais les sirènes, monstres ou mêmes les décors numériques n'ont pas si mal vieilli, surtout avec Patrick Gilmore à bord qui vient de l'univers des jeux vidéo, notamment pour Disney avec les adaptations vidéoludiques de La Petite Sirène, Le Livre de la jungle, Aladdin ou encore Le Roi lion

 

photoPirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit ?

 

Le doublage est également de qualité avec un casting quatre étoiles : Brad Pitt pour Sinbad (Patrick Bruel en VF) qui correspond parfaitement au charme, à la désinvolture et à la malice du personnage principal, mais aussi Catherine Zeta-Jones pour Marina (Monica Bellucci en VF), Ralph Fiennes pour Protheus (Damien Ferrette en VF) ou encore Michelle Pfeiffer pour Eris (Emmanuelle Bondeville en VF). Sans oublier la musique exaltante d'Harry Gregson-Williams, déjà à l'oeuvre sur FourmizChicken Run et Shrek, en particulier lors des scènes d'action et des apparitions de l'envoûtante et inquiétante Eris.

Sinbad : La Légende des Sept Mers est donc un film oublié, mais pas du tout oubliable. Il n'a malheureusement pas fait le poids face aux deux géants de Disney et Pixar en portant une trame plus générique à l'affiche. La proposition aurait pu davantage marquer les esprits si elle était restée sur son idée de départ, à savoir une histoire plus complexe et mature, car tous les talents étaient réunis pour en faire un grand film d'animation à destination des grands. Il est d'autant plus dommage qu'un film aussi agréable et dynamique pour le jeune public ait remisé l'animation traditionnelle au placard.

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commentaires
Pseudo1
05/06/2021 à 19:06

Vu en DVD quand j'étais ado, ça passait, mais c'était effectivement assez moyen. Dommage car il y avait un sacré potentiel.

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