La Tour sombre : Netflix accueille un gros crachat à la face de Stephen King

Simon Riaux | 14 août 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 14 août 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Flop cosmique en salles, boudé par la critique et le public, après des années de développement infernal, La Tour sombre débarque sur Netflix. Retour sur le plus gros crachat jamais balancé sur un roman de Stephen King.

Quand les lecteurs de Stephen King, jeune écrivain spécialisé dans l'horreur à la réputation croissante, découvrent Le Pistolero, premier tome de La Tour Sombre, en juin 1982, ils tombent des nues. L'auteur s'aventurait dans un western métaphysique, imprévisible, bref, noir, dense et poétique, lequel se concluait sur une ouverture affolante, promettant un univers inédit, un mariage original entre la science-fiction, le western et la fantasy. Trois décennies et quelques milliers de pages plus tard, l'aventure de Roland et de son Ka-Tet s'achevait, laissant le public sur les rotules, et Hollywood en appétit.

On ne compte plus les projets, les tentatives, les délires mêlant blockbusters emmêlés avec des séries luxueuses, ni les metteurs en scène qui se succédèrent pour porter ce programme délirant, sauf peut-être Ron Howard, dont le combat désespéré pour emmener le roman sur les écrans fut une longue série de désillusions. Après des années de pré-production parties en fumée, de développement contradictoire, La Tour Sombre est devenu un film de Nikolaj Arcel et une déception à la hauteur de l'attente générée par le texte. 

 

Photo Idris Elba, Tom Taylor"Et dès que tu vois le blanc des yeux d'un journaliste, tu lui tires dans la rotule, gamin"

 

DE LA FRESQUE AU PET DE SOURIS 

Pour beaucoup, ce qui a fait de La Tour Sombre une épopée littéraire presque sans équivalent lors de sa parution, c’est son ampleur phénoménale, grandissant un peu plus à chaque page. Après un premier tome extrêmement ramassé, où se déployait en quelques dizaines de pages un univers complexe dont le lecteur ignorait l’essentiel des clefs, Stephen King dévoilait une cosmogonie extrêmement complexe, reliant les dimensions, l’espace et le temps. 

Un récit homérique, étalé sur 7 tomes, qui auront réussi à maintenir leur cohérence, malgré un grand nombre de personnages, souvent transformés en cours de route, pour aboutir à un développement méta des plus spectaculaires, quand les protagonistes rencontrent Stephen King lui-même. A la manière du Seigneur des Anneaux, personne ne croyait vraiment Hollywood capable d'adapter l'entièreté du récit. Mais personne n'imaginait non plus que cette transposition ose à ce point ignorer purement et simplement l'intrigue de base.

 

Photo Idris Elba"Hold my pan-pan"

 

De ces ambitions folles et de cette puissance narrative, son adaptation ne garde rien. Et pour cause, le film de Nikolaj Arcel durant à peine 1h35mn, il est matériellement impossible de conserver ou de respecter une seule des intrigues du texte original. Évidemment, adapter signifie toujours trahir, mais trahir pour transposer à l’écran une substantifique moelle, ou une réinterprétation. Une tâche d’autant plus impossible en l’état, puisque le métrage, réécrit d’innombrables fois et manifestement tronçonné en post-production, décide de clore l’intrigue principale des romans à lui tout seul, transformant une saga étalée sur des années en un proto-buddy movie enfantin. 

 

Photo Tom Taylor, Idris Elba"Bonjour, c'est pour un scénario d'occasion"

 

UN UNIVERS VIDÉ COMME UNE TRUITE 

La structure narrative considérablement appauvrie, il y a une autre dimension essentielle des romans que le métrage a massacré : sa mythologie. Le romancier américain a réalisé deux tours de force au fil de son aventure : rassembler d’innombrables motifs de la culture populaire américaine (à commencer par le western) pour les transformer en un nectar mythologique comparable à celui du Seigneur des Anneaux tout en interconnectant sa saga avec une grande partie de ses autres textes. 

En effet, les références aux best-sellers du King se résument ici à une poignée de citations, pensées uniquement pour flatter les lecteurs attentifs, mais qui jamais ne nourrissent l’ADN du récit. Pire, l’univers, autrefois génialement extensible, se limite ici à notre Terre et à Gilead, sorte de jardinet californien carbonisé par le soleil. 

 

Photo Idris Elba, Tom TaylorMétro, boulot, navet

 

Les multiples univers s’en retrouvent logiquement asséchés, et avec leur absence, c’est toute l’épaisseur de l’entreprise qui disparaît. L’absurdité est poussée si loin que certaines créatures, des décors ou bestiaires sont introduits au forceps, sans contexte ni mise en condition, avec pour résultat de leur faire perdre toute substance. La Tour Sombre n’est pas seulement moins riche que son modèle, il ressemble à une truite d’élevage vidée n’importe comment. 

 

PhotoOn va dire que le spectateur n'a plus qu'à imaginer les décors

 

UN CASTING PARANORMAL 

Pour capturer l’essence du monde imaginée par Stephen King, le casting était d’autant plus essentiel que les personnages au cœur de l’intrigue sont d’une grande force. Ici réduits à un trio rachitique (Roland le Pistolero, le jeune Jake et l’Homme en Noir), nos héros et leur adversaire doivent en plus subir une caractérisation pour le moins douteuse. 

Dans le texte de Stephen King, Roland est plus ou moins une personnification de Clint Eastwood, assez proche en plusieurs aspects du personnage qu’il joue dans Impitoyable. Ce choix n’est pas anodin, puisque les tensions raciales qui minent la société américaine sont au cœur du développement de Roland, dont l’une des principales compagnes de route n’est autre que Susan, noir américaine en révolte, et dont les rapports avec le pistolero seront d’une grande complexité. 

 

Photo Matthew McConaugheyOn n'appelle pas ça un méchant de cinéma, mais une mauvaise pub pour teinture capillaire

 

Dans l’absolu, faire de Roland un pistolero noir n’est pas un problème en tant que tel, d’autant plus qu’Idris Elba possède tout le charisme et la tessiture de jeu pour interpréter un héros de la trempe de Roland. Néanmoins, ce bouleversement ne peut se décider sans une réflexion profonde sur ce que le film veut raconter de son protagoniste et comment il générera ses conflits. Problématique littéralement évacuée par Nikolaj Arcel, confirmant que le projet ne fut jamais d’offrir une transposition digne de ce nom. 

Quant à Matthew McConaughey, il atteint des sommets de cabotinage qui n’ont plus grand lien avec le terrible méchant qu’il incarne. Nous le découvrions dans le premier tome de La Tour sombre, au crépuscule de sa vie, étroitement liée à celle du Pistolero, leur ultime confrontation était d’une mélancolie et d’une intensité qui précipitaient l’œuvre dans un univers à la poésie singulière. Rien à voir avec la caricature de prestidigitateur de Las Vegas souffrant de sécheresse prostatique que nous livre McConaughey, manifestement ulcéré par ce qui lui sert ici de coiffure.

 

Photo Idris ElbaUn pistolero sachant pistolérer

 

AFFLICTION ARTISTIQUE  

Pour tout artiste un peu curieux et amateur de contrastes, l’épopée littéraire de King offre une matière première inépuisable. Notre univers y est visité à diverses époques, et on y croise aussi bien des mafieux, l’électricité des années 90, que la ferveur inquiétante de Derry, décor principal de Ça. Et la Terre ne constitue qu’un infime échantillon des espaces traversés par nos héros. 

Ils exploreront des plaines désolées d’un Ouest dévitalisé, monteront à bord d’un petit train devenu machine psychotique (Blaine le Mono), traverseront des étendues sorties d’un Mad Max gorasse, croiseront les loups mécaniques de la Calla, et bien d’autres lieux iconiques. C’est donc peu dire que l’œuvre originelle offrait à ses lecteurs un monde en perpétuelle transformation et un tremplin sans cesse renouvelé pour leur imagination. 

 

Photo Idris Elba, Tom TaylorUn nain bien dans la ville

 

Tant par faute de moyens que d’inspirationNikolaj Arcel ne peut embrasser les innombrables couches qui composent cette création complexe. En témoigne une direction artistique qui semble ne jamais rien vouloir assumer, incapable de choisir, de trancher. Sur Terre, dans un village, du côté de Gilead, dans des bois millénaires, tout est d’une fadeur indescriptible, et les rares éléments identifiables (une paire de monstres et quelques vilains pas beaux) paraissent extraits du premier DTV venu. 

Les ruines de Gilead évoquent une version cheap des visions d’Oblivion, quand le bestiaire paraît évadé d’une scène coupée de Solomon Kane. Même les gunfights sont d’une platitude criminelle, en dépit du célèbre mantra du Pistolero, déclamé à l’envi. 

Trop grand, trop fou, trop fort, trop complexe et violent pour se prêter à l’économie du blockbuster contemporain, La Tour Sombre, roman exceptionnel aux ambitions dévorantes, a été éviscéré par Hollywood. 

 

Affiche"Puisque c'est ça, je rentre à ma maison"

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commentaires
Emynoduesp
20/08/2020 à 09:43

Jamais lu les romans.

Le film, je l ai vu l an dernier, j ai vraiment aime, mais 1h35 kwaaaaahhhhh, c est trop court!
On sent qu il manque des trucs. Hollywood et sa maniere de massacrer des films...

josedesgris
18/08/2020 à 18:03

On sait bien que les adaptations de Stephen King sont des navets au cinéma

Là, c'était marrant de lire jusqu'où ça peut aller ????

harf4ng
18/08/2020 à 08:15

Perso chez moi on a adoré ce film. Mais en même temps je ne connaissais pas le livre donc ceci explique peut être cela.
C'est je trouve un bon film de divertissement. OK peut être pas fidèle à l'original, mais quand on ne connaît pas l'original...

Miss Tcharafi
17/08/2020 à 15:14

Tout à fait d'accord avec votre critique. Ce film a été une vraie déception pour la grande fan de la saga que je suis.
Les curieux et les amateurs seront peut être intéressés par ma vision de celle-ci
https://www.google.com/amp/tcharafi.fr/la-tour-sombre/amp/
Longs jours et plaisantes nuits :)

Titan
17/08/2020 à 11:07

Un film vraiment génial ça faisait longtemps que je ne m était ps autan régalé ! J adoreeee

Ockay16
15/08/2020 à 10:06

C'est Susannah qui accompagne Roland dans sa quête.
Susan est son amour de jeunesse.

Kyle Reese
15/08/2020 à 00:32

@Ash77

Thanks. ;)
Je crois que j'ai en fait un peu peur d'en prendre pour plusieurs mois avec au moins 5000 pages de lectures. lol
Mais je crois que je vais craquer en attendant l'arrivé de ses nouvelles œuvres en français.
Son nouveau recueil de nouvelles If it bleeds est parait-il très bon.
Et je suis d'accord avec toi 22/11/63 est un vrai chef-d'oeuvre, mais certains de ses derniers romans sont vraiment aussi très bons. Cet auteur est un monument.

Ash77
14/08/2020 à 22:37

@kyle Reese
N'hésite pas une seconde, la tour sombre de Stephen King est absolument génial. Moi aussi j'ai lu les tomes bien après avoir commencé à adorer le King. Comment te dire ? J'ai adoré de la première à la dernière lettre. Impossible de décrocher une fois qu'on a commencé. Dommage que je sois moins sensible à ses dernières oeuvres. Pour ma part son dernier chef d'oeuvre est 22/11/63.
je n'ai pas vu le film la tour sombre.

Nosh
14/08/2020 à 21:14

Rien à voir avec ce que j'ai lu, il aurait fallu un film d'(h)auteur mais ce n'était qu'un film d'action, j'en attendais beaucoup plus, surtout avec ces deux putains d'acteurs...

Ruddy
14/08/2020 à 16:45

Oh mince je crois que je viens de me faire spoiler la fin du livre, 15 ans plus tard...
Je n'avais pas lu la fin, m'arrêtant la ou Stephen KING nous l'avait proposé (les lecteurs de cette oeuvre comprendront), et je crois que je viens de me prendre un bon gros spoil ????
Sinon comme tous les lecteurs de la saga (la meilleure du King a mon goût, et j'ai lu énormément de ses oeuvres), je trouve ce "film" trop éloigné de l'œuvre originale, et ça a été évidemment une énorme déception pour moi.

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