Dunkerque sur Netflix : le faux film de guerre et vrai trip expérimental de Nolan

Simon Riaux | 19 juillet 2020 - MAJ : 21/07/2020 17:20
Simon Riaux | 19 juillet 2020 - MAJ : 21/07/2020 17:20

Se plaisant à varier les genres et les concepts, Christopher Nolan, en dépit d’un style aisément reconnaissable n’est jamais resté dans sa zone de confort. Navigant entre film noir, faux drame historique, science-fiction, pseudo-film de braquage et bien d’autres sous-genres, le metteur en scène a toujours veillé à explorer de nouveaux territoires. C’est ce qu’il fit en 2017 avec Dunkerque, son unique incursion du côté du film de guerre. 

Et pourtant, comme souvent avec l’artiste britannique, cette apparente étiquette a des airs de diversion, tant son exploration d’un cataclysme militaire devenu symbole de résilience et de courage pour le Royaume-Uni dissimule un projet tout autre. Revenons donc sur Dunkerque, véritable trip métaphysique et anti-film de guerre. 

 

PhotoSur la plage bombardée

 

KNOW YOUR ENEMY 

Tous les films de guerre ne mettent pas l’emphase sur l’ennemi, mais un grand nombre n’hésite pas à les caractériser puissamment, ou en ayant recours à un miroir déformant qui permet de légitimer à peu de frais la violence des héros que suit le spectateur, tout en établissant clairement la nature de la menace à laquelle ils font face. 

Cette équation est d’autant plus vraie quand il est question de la Seconde Guerre mondiale, qui autorise depuis des décennies à peu près tous les cinéastes de la galaxie à faire ce qu’ils veulent des nazis, devenus officiellement les méchants les plus méchants de la grande méchanterie. Une facilité qui autorise tous les stéréotypes et caricatures, personne ne songeant sérieusement à réclamer un traitement respectueux ou humain des nazis. 

Mais Christopher Nolan se désintéresse à ce point des antagonistes qu’il préfère renvoyer tout cette vilaine troupe en dehors de ses cadres. Dans Dunkerque, l’armée allemande est un concept presque abstrait. On constate les conséquences de son existence, elle titre et bombarde, et s’incarnera bien à travers deux misérables silhouettes floues dans la dernière image de Tom Hardy, mais cette volonté de toujours l'exclure de l'image pour la transformer en idée tantôt vaporeuse, tantôt prête à fondre sur les protagonistes demeure un véritable cas d’école. 

 

PhotoL'armée allemande, invisible, fondant sur les Britanniques depuis les cieux

 

Si la pression ne redescend jamais, le réalisateur veille à ce que seule sa mise en scène, et en particulier son montage, en soit responsable. Nul besoin d’en appeler à l’héritage culturel ou à la mémoire collective et on pourrait d’ailleurs prendre le pari que c’est précisément là l’ambition de Nolan qui s’exprime. Puisque l’auteur ne peut espérer, aussi brillant soit-il, renouveler à lui seul l’imagerie qui entoure l’armée allemande, il se lance le défi de raconter un épisode historique dont elle est partie prenante, sans nier son impact, mais sans non plus la représenter. 

L’épreuve stylistique est de taille, et il suffit de se remémorer les pics de tension qui parsèment Dunkerque pour constater combien est grande la réussite du film. Invisible, renvoyé aux confins de l’image, l’ennemi n’en est que plus implacable, devenu pure idée passant par le vecteur de la mise en scène, il infecte au contraire tout le métrage, en restant dissimulé. Il n'est d'ailleurs pas anodin que la seule incarnation de l'adversaire à occuper le cadre... passe par les séquences de combats aériens. Le nazi n'est plus un corps, mais bien un principe d'action mécanique, une machine dont il faut interrompre la marche.

 

Photo , Tom HardyUn Tom hardi

 

HORS-CHAMP DE BATAILLE 

Christopher Nolan accomplit ce tour de force grâce au principe qui régit dans ce film l’essentiel de la mise en scène. Le spectacle a beau fréquemment envahir l’image, et cette dernière se composer avec un soin extrême, elle parait presque toujours nous réserver un contrechamp encore plus incroyable, quand elle ne joue pas avec son dévoilement progressif. 

Cette logique s’incarne dans la puissante introduction, où une poignée de soldats britannique erre dans des rues désertes, à la recherche de leurs frères d’armes. Découverts par les forces allemandes, ils sont contraints de fuir sous les balles, jusqu’à débarquer sur la plage, où sont concentrées les unités britanniques. Après une série de plans duveteux, comme suspendus, la brutalité, par le truchement du son, vient déchirer la quiétude des premiers instants, tandis que les éclats de balles fusent, que la nervosité retrouvée du montage provoque une rapide montée en pression. 

L’ennemi est invisible et donc susceptible de surgir partout, tout le temps. Les cadres sont relativement serrés quand l’espace pourrait s’ouvrir. Les lignes de fuites durent et sont le plus souvent brisées par des perspectives induites par le décor urbain qui engendrent un effet d’enfermement, d’étouffement immédiatement palpable. Jusqu’à ce que l’horizon s’ouvre soudainement pour dévoiler ce contrechamp dont rêvent le spectateur et les personnages.  

 

Fionn WhiteheadDans le dédale de Dunkerque

 

Il s’ouvre sur une plage immense, peuplée et vide, immobile et foisonnante. Un lieu de plaisance transmuté en une sorte de scène de théâtre, abstraite et absurde. Pur jaillissement sensoriel, l’arrivée sur la plage provoque un effet profond sur le spectateur, intensément satisfaisant et spectaculaire, et pourtant aux antipodes des acquis du cinéma guerrier. Cette logique, ce tempo et cette philosophie de l’espace président à quasiment tous les morceaux de bravoure de Dunkerque, lors de l’attaque d’un bateau-hôpital, le torpillage d’un bâtiment au cœur de la nuit, ou encore lorsqu’un navire échoué est pris pour cibles, alors que plusieurs personnages y ont trouvé refuge. 

Et si toujours le hors-champ semble insuffler son sens à l’image, jusqu’à aboutir à une explosion sensorielle, complètement déconnectée des figures imposées du film de guerre, c’est parce que Nolan assume la tentation de proposer un récit tendant vers l’allégorie plus que le récit. En témoigne ces images des plages de Dunkerque, totalement déconnectées de toute vérité historique, où évoluent quelques grappes de soldats épars, alors que le décor tend de plus en plus ouvertement vers l'abstraction.

À l'opposé du célèbre plan-séquence de Reviens-moi, Nolan se moque à peu près tout à fait de bâtir une reconstitution historique inattaquable, et tire progressivement son oeuvre vers une expérience sensible.

 

Fionn WhiteheadSur la plage abandonnée

 

À MORT LA MORT 

À première vue, avec son intrigue retraçant le calvaire des troupes britanniques, le long-métrage devrait se dérouler tel le parfait petit guide de la guerre au cinéma, avec étalage de valeurs édifiantes. Mais à bien y regarder, le film se défait progressivement du réel, voire s’en désintéresse franchement, pour pouvoir devenir un tremplin réflexif assez passionnant.

Quasi-systématiquement, le Mal dans le film de guerre est incarné par le surgissement de la mort, que l’ennemi fait pleuvoir sur les combattants auxquels s’identifie le spectateur, s’offrant au passage un ressort dramatique évident. Et si Nolan n’échappe bien sûr pas à la problématique de la survie, il la traite à rebrousse-poil des traditions du genre. 

Depuis Il faut sauver le soldat Ryan, la violence graphique a fait son grand retour dans les films de guerre. Après sa mythique ouverture retraçant la boucherie du débarquement sur Omaha Beach, impossible de revenir en arrière ou de concevoir une représentation moins rude de la Seconde Guerre mondiale. L'influence du film fut si immédiatement évidente que lorsque sort l'excellent La Chute du Faucon Noir, on a parfois eu l'impression de regarder Ridley Scott se mesurer aux expérimentations de Spielberg. Après eux, la guerre va redevenir une centrifugeuse à tripous sur grand écran, qui culminera avec le gorissime Tu ne tueras point de Mel Gibson. Jusqu'à ce Christopher Nolan ignore leur héritage pour proposer une vision radicalement différente.

 

PhotoEn attendant la guerre

 

Certes, on meurt dans Dunkerque, et quantité de figurants, personnages ou protagonistes subissent un sort peu envieux. Mais, fort des principes énoncés plus haut, la caméra ne se sent jamais contrainte de s'arrêter sur les corps démantibulés, sur les chairs suppliciées, ou sur les mutilations.

La violence de Dunkerque est une nouvelle fois un enjeu de mise en scène pour le réalisateur, qui confie à son découpage et à son montage la tâche de la rendre palpable, plutôt qu'à une armada de maquilleurs amateurs de carpaccio. La séquence, extrêmement oppressante du torpillage, en est un exemple frappant. Design sonore, alternance de plans pensés pour témoigner de l'inexorabilité de la situation et de l'exiguïté du décor s'assemblent, et pour que l'horreur naisse, il n'est nul besoin de contempler l'horreur physique.

On pourra arguer que cette orientation vient de l'obligation du film pour être rentable de se voir classé PG-13 (peu ou prou notre interdiction aux moins de 13 ans). Si cet élément ne peut être retiré de l'équation, il ne permet pas seul de la résoudre et pour comprendre pourquoi l'artiste s'affranchit à ce point de l'usage de la violence graphique au sein du genre guerrier, il faut aborder la question du montage temporel du film, et de son possible sens.

 

Photo Mark RylanceCombattre, pour pouvoir, enfin partager une même image

 

On a parfois pointé du doigt que le concept de trois unités de temps aboutissant simultanément lors du climax était une fausse innovation, les oeuvres utilisant ce principe, sans pour autant le mettre en avant, se comptant par centaines. Mais là où le concept devient pertinent, c'est peut-être justement dans sa manière de nourrir le discours du réalisateur de Interstellar.

Si Dunkerque s'ouvre sur trois temporalités, trois capsules de guerre et d'horreur, c'est bien parce que c'est là que réside la nature de la guerre pour Christopher Nolan. La mort qu'induit le conflit, sa destruction première philosophique, avant d'être celle des corps, est celle de l'espace commun. Il n'y a plus de collectif alors que les troupes allemandes s'apprêtent à broyer les soldats britanniques et c'est pourquoi le métrage s'ouvre sur trois espaces à priori déconnectés, dont tout l'enjeu sera de parvenir à se réunir et interagir.

La défaite ou la victoire dans le film de Nolan sont affaire de partage, celui du cadre, et c'est probablement ce qui fait de la confrontation des trois points de vue, lors d'une scène au suspense terrassant, un des sommets de sa filmographie.

 

Photo Cillian MurphyCillian Murphy, de retour aussi

 

Rompant avec les stéréotypes du portrait malfaisant d'un ennemi monstrueux, se coupant volontairement des codes visuels du combat jusqu'à emmener le film du côté de l'abstrait, pour finalement remplacer la violence graphique par une vaste expérience de montage, Christopher Nolan a bien réalisé avec Dunkerque un anti-film de guerre, qui prend le spectateur et ses attentes à revers, pour mieux les questionner.

 

Affiche française

commentaires

captp
25/07/2020 à 20:21

Chouette critique/article.
J'ai beaucoup aimé la 1er fois et comme souvent avec Nolan c'est à la deuxième vision que que le charme n'agit plus. J'ignore si c'est du à ce fait ou si ses films passe mal le petit format (TV) chez moi.

Khal55
23/07/2020 à 03:19

Moi qui est attendu ce film comme le messi.... Nolan qui s'attaque au film de guerre... lui qui adore le suspens et jouer avec le temps... ce genre était juste idéal pour lui.... Pourtant la deception était bien la!
Son approche des 3 temporalité etait un peu confu et beaucoup moin prenant qu'à son habitude.... Le partit prit du film de ne pas donner beaucoup de dialogues aux personnage est raté... l'ennuie s'installe rapidement.... certe visuellement le film est pas mal.... mais c'est tout ce qu'il y'a à retenir de ce film! Je l'ai vue en Imax et oui certain plan sont trés beau.... mais Mr Nolan si vous vouliez réaliser un documentaire à 200 millions de dollars c'est vôtre droit mais ne le vendez pas comme un Blockbuster estival signé de vôtre plume en plus!

J'ai bien compris ce que vous avez essayer de faire dans ce film mais cela n'a pas du tout fonctionner, on s'ennuie.... et la tension et le montage alterner qui sont si efficace dans vos film d'habitude.... sont juste anecdotique dans celui-çi!

Je m'attendais à transpirer de tension en sortant de la salle..... j'ai juste faillit ronfler!

Nzenze14
22/07/2020 à 22:23

Nos valeureux, apparaissent déterminé au debut du film qiand ils tirent l'anglais par dessus les sacs de sables. Une seule séquence et nous savons que nos durs étaient bien présents pour assurer l'évacuation.

Glop glop
22/07/2020 à 19:42

Un navet de plus... 1917 est d'un tout autre niveau comme film de guerre.
Il n'y a rien à sauver de ce nanar : plans ridicules, acteurs médiocres, peu de figurants, décors anachroniques comme jamais on n'a pu en voir depuis longtemps, soporifique (pour un film de guerre il faut le faire...),...affligeant.

Simon Riaux - Rédaction
21/07/2020 à 17:21

@sylvinception

Alors vu ce que je pense de sa grosse bétonneuse spatiale, je ne sais pas trop si on serait copains (merci pour le signalement).

sylvinception
21/07/2020 à 17:06

"Christopher a bien réalisé"...
"Christopher" ?
Lol Riaux, Nolan c'est son pote.

(p.s. : ce film est chiant comme la pluie, en plus d'être très moche)

Mike c.
21/07/2020 à 15:18

Très bon film anglo-saxons,avec point de vue "anglosaxon-softpower"de l'histoire avec un grand H.
Les trois sangles de vue différents permettent une ubiquite fascinante qu'on aimerait posséder dans la vrai vie.
Certains décors anachroniques comme certains figurants trop.... figurants,surprennent pour un réalisateur de ce niveau et compte tenue des moyens numériques disponibles à ce jour.
Tres bon casting et jeux des acteurs convaincants
Historiquement,on ne peut reprocher aux britanniques d'avoir évacué l'élite de leurs (toujours) petite (en nombre) armee de terre dont les futurs marechaux Montgomery et Alexander,d'une pauvre France qui avait perdue la partie,même si cette évacuation s'est faite un peu..."a à l'anglaise".
Mais ce qui est triste,pour le cinéma,c'est qu'aucun cinéaste français ne rende hommage aux 3 divisions françaises qui se se fait décimer sur place pour permettre l'évacuation de 200 000 britaniques et 100 000 français vers l'angleterre,mais nous francais,préférons admirer les héros anglais ou américains que nos vaillants pioupiou,dommage.

william d
21/07/2020 à 13:43

Dunkerque j'ai toujours été dubitatif sur ce film, un des plus faibles Nolan de mon avis, pourtant j'adore les Dark Knight du même réalisateur...je préfère le classique de Henri Verneuil Week-end a Zuydcoote de 1964 sur le même sujet film fait avec moins de moyens numériques mais là il y avait des soldats en masse sur les plages comparativement au film de Nolan, d'autre part la photo avec des soldats de 1940 avec des docks des années 2000 (avec container) en arrière plan m'a laissé un peu pantois, niveau qualité de réalisation .

Un Nolan moyen, malgré des bons acteurs.

Medellin
20/07/2020 à 23:37

Je réitère " Dunkerque " est l'une des plus grosses arnaques cinématographique de ses 10 dernières années doublée d'un foutage de gueule à la nation française, un film aussi prétentieux que son auteur et tant pis si ça énerve certains fanboys. C'est Mon avis, respectez le.

Medellin
20/07/2020 à 22:59

Critiquer Nolan objectivement c'est interdit dans quelle loi en France ?

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