La Ligue des Gentlemen Extraordinaires : le désastre qui dégoûta Sean Connery du cinéma

Simon Riaux | 31 octobre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 31 octobre 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires se voulait un blockbuster tonitruant. Mais seul son échec retentit avec fracas. 

Sean Connery, le grand, l'unique, est mort à 90 ans. Retour rapide sur sa folle carrière.

Comme souvent à Hollywood, tout commence avec un comics d'Alan Moore. Jeu habile sur les mythologies victoriennes et les grands mythes populaires, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est autant un hommage à la figure des super-héros qui ont longtemps occupé l’auteur, qu’une volonté de les dépasser et de leur offrir des substituts de premier choix. Et comme souvent à Hollywood, qui dit adaptation, dit trahison. 

 

photo, Peta Wilson, Naseeruddin Shah, Sean ConneryLa Ligue des Gentlemen souriants

 

LE CLUB DES LOSERS  

Une des grandes réussites du roman graphique originel était l’équilibre entre ses nombreux personnages, à savoir une troupe d’aventuriers issus de l’imagination de Conan Doyle, Robert Louis Stevenson, Bram Stoker, H.G. Wells ou encore Jules Verne. Réunis pour stopper un complot visant à engendrer un conflit mondial, Mina Harker, le Capitaine Nemo, Alan Quatermain, le Dr Jekyll et L’Homme Invisible forment une détonnante équipe unie contre James Moriarty et Fu Manchu. 

 

photo, Peta WilsonMina, de femme de tête à vampirette

 

Voilà pour le point de départ, que la Fox va passablement maltraiter. Tous les personnages ne sont pas encore tombés dans le domaine public et le studio ne parvient pas à acquérir les droits de Fu Manchu, ni de L’Homme Invisible, son personnage devenant alors “un homme invisible”. Mais le studio n’en reste pas là. Impossible d’avoir une si belle ligue dirigée par une femme, comme chez Moore. Mina Harker passe donc de cheffe à vampire sexy, pour laisser toute la place au Alan Quatermain de Sean Connery. 

Un déséquilibre initial qui modifie l’oeuvre en profondeur, mais sera loin d’être la seule mutilation infligée au récit de base. La production craint que le public américain ne parvienne pas à s’identifier à des héros non-américains, et décide de greffer à cette mauvaise troupe Tom Sawyer, sorte de bourrin poupon surarmé, qui tranche radicalement avec l’esprit de la mythologie de Moore. 

Qu'à cela ne tienne, Sean Connery, qui a refusé coup sur coup Matrix et Le Seigneur des Anneaux, a donné son accord, ce qui fait en soi fait figure d’évènement, et la Fox a sous la main un réalisateur qui pourrait bien faire des étincelles. Quand le tournage démarre à Prague courant 2002, tous les voyants sont encore au vert, et rien ne peut laisser entrevoir la catastrophe qui s’annonce. 

 

photo, Naseeruddin ShahLe Capitaine Nemo dans ses oeuvres

 

MORT À VENISE 

Le nom de Stephen Norrington est presque tombé dans l’oubli aujourd’hui, mais le réalisateur fut perçu comme un des plus prometteurs de sa génération quand il fracassa le cerveau de toute une génération avec Blade. Film de super-héros extrêmement violent qui réussissait pourtant à attirer à lui un très large public, son succès fut instantané. Norrington était parvenu à sortir de l’ombre un personnage alors relativement peu connu du grand public, tout en proposant un traitement résolument adulte, foncièrement classieux et techniquement impressionnant. 

Le cinéaste y parvenait à transcender son modeste budget, proposant un métrage intensément spectaculaire, aux effets spéciaux quasiment jamais pris en défaut, grâce à un sens de l’espace, un timing et un montage lui assurant un dynamisme à toute épreuve. Autant dire que ce bon Stephen Norrington venait de décrocher un laisser-passer pour l’autoroute du blockbuster rutilant.  

Malheureusement, il n’a jamais eu à gérer une équipe aussi importante, ni des stars de la carrure de Sean Connery. Et comme le révéleront le Daily Mirror puis Entertainment Weekly des mois plus tard, le réalisateur a bien du mal à trouver sa place sur le massif plateau de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, et ne parvient à manœuvrer ce paquebot qu’au prix de conflits permanents, notamment avec le studio. Les interventions de la Fox le déconcertent, et il perd une énergie précieuse en ferraillant avec les exécutifs. 

 

photo, Peta Wilson, Naseeruddin Shah, Sean Connery"Et il est où le chauffeur ?"

 

Autre problème de taille : le cinéaste est en conflit ouvert avec Sean Connery, lequel ne se cache pas de ne pas comprendre grand-chose à l’univers du film et assume d’être souvent en désaccord avec le réalisateur. Interviewé par Empire, l’acteur Jason Flemyng en parlera ouvertement, se remémorant de très violentes prises de bec. 

« À la fin de la prise, Sean a hurlé sur Norrington “Quoi ? Tu veux qu’on la refasse ?!?” L’autre a répliqué “T’es payé 18 millions de dollars, je crois que c’est pas trop demander”. Mais je ne crois pas que vous puissiez publier ce que lui a sorti Sean après ça. »

Les choses n’en resteront pas là, puisque le metteur en scène et l’interprète de 007 manqueront d’en venir aux mains, après quoi Norrington refusa d’assister à l’avant-première du film et à la soirée qui suivit. À cette occasion, quand la presse demandera à Sean Connery où peut bien se trouver le réalisateur, le comédien répondra : “probablement enfermé dans l’asile le plus proche”. 

En parallèle, la première société embauchée pour gérer les effets spéciaux donne si peu satisfaction que le métrage doit changer de prestataire en milieu de tournage. Une bérézina qui n’est pas pour rien dans la dimension hideuse de plusieurs scènes, la conception approximative de séquences spectaculaires telle la poursuite au cœur de Venise.

 

photoDr Jekyll et Mr. Playstation 2

 

THIS IS THE END 

Les relations houleuses entre metteur en scène et acteurs font partie intégrante de la mythologie de nombreux films. Mais pour bien comprendre l’ampleur des tensions et du chaos qui régnaient sur La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, il suffit de constater ses conséquences sur la carrière de ses deux principaux artisans. Âgé de 72 ans, Connery sort lessivé de l’épreuve, et ne veut plus entendre parler de cinéma, comme il l’a expliqué à Times. 

“C’était un cauchemar. Cette expérience a eu un terrible effet sur moi et m’a fait réévaluer le show-business. Je n’en peux plus de travailler avec des idiots.” 

Stephen Norrington est lui aussi traumatisé. Le réalisateur n’a que 38 ans et toujours le souvenir de Blade dans sa besace, mais jure ses grands dieux qu’il en a fini avec la mise en scène. Il tiendra sa parole et ne réalisera plus de film après la sortie du blockbuster en 2003. Une sortie pas déshonorante, le film amassant 180 millions de dollars dans le monde pour un budget hors marketing de 78 millions. Elle sera néanmoins en deçà des attentes et se fera coiffer au poteau par Pirates des Caraïbes. 

 

photo, Peta WilsonNon mais après, la voiture est jolie hein

 

La réception critique, elle, sera d’autant plus impitoyable que les rumeurs de tournage apocalyptiques vont bon train. Il faut dire que La Ligue des Gentlemen Extraordinaires n’a rien pour lui. Effets spéciaux plus qu’inégaux, une tripotée de séquences qui tentent de maquiller leurs insuffisances techniques via un montage inconsistant, quand des accélérés grossiers ne gâchent pas les rares réussites de l’ensemble. 

La course-poursuite à bord de la Nemomobile en est un exemple funeste. Malgré un décor vénitien grandiose, un véritable véhicule d’une vingtaine de mètre de long capable de réaliser de véritables cascades, la gestion catastrophique de ce grand ensemble aboutit à une séquence aussi laide qu’illisible, parsemée d’inserts numériques absurdes.

 

photo, Jason Flemyng"Le blanc, c'est salissant"

 

Quant au récit, en n’essayant même pas de digérer le formidable héritage mythologique pensé par Moore, en abandonnant quantité de ses concepts steampunk et finalement tout ce qui faisait le sel de l’Europe alternative dans laquelle se déroule l’action, il ne peut offrir au spectateur qu’une intrigue réchauffée et terriblement convenue.

Décrié et moqué, le film, qui se voulait une pétaradante aventure, restera comme celui qui a éloigné du grand écran Sean Connery, déchu un réalisateur des plus prometteurs, et parfait la défiance de l’immense Alan Moore à l’égard d’Hollywood. Un échec parfait en somme. 

 

 

Tout savoir sur La Ligue des Gentlemen Extraordinaires

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commentaires
Quakeerc
02/11/2020 à 21:02

Précisez qu'il a refusé Matrix et le seigneur des anneaux parce qu'il n'y comprenait rien...

Je trouve qu'il devait s'en vouloir qu'à lui même pour le coup, et pas au reste... Y a des acteurs qui ont déjà perdu leur carrière sur un mauvais choix de film, il n'était pas épargné.

Dirty Harry
02/11/2020 à 15:49

Il y a bien quelque chose que je partage avec ce grand comédien : les exécutifs de studio sont devenus vraiment idiots mais ça vaut en France aussi : lorsque des gens brillants comme F-E Siri ou Jan Kounen sont réduits à réaliser des fictions d'humour télévisuel avec Dany Boon, Kad Merad ou François Damiens, ou que Yann Dahn qui a un scénario de polar fabuleux se voit bloqué par les producteurs, on a compris que la qualité l'audace et l'innovation ne sont pas des priorités chez les professionnels.
En plus aux USA l'infantilisation des sujets, l'idéologie progressiste poussée jusqu'à l'absurde (et matraquée) et le manque d'imagination (dont Victor Hugo disait qu'elle était de l'intelligence en érection) montre là que nous ne sommes loin d'être à un âge d'or.

L'hebdo geek youtube
02/11/2020 à 00:36

Il est pas '' superbe'' ce film mais il ne faut pas abuser. Il n' était pas mal quand meme

Micmac
01/11/2020 à 20:41

007 forever

batblues
01/11/2020 à 17:52

Le notillus qui est aussi grand qu'un porte avion et qui navigue tél une voiture boosté à la fast and Furious dans le canal de Venis n'a choqué personne ?

Après Jekkil fessait un super Hulk pour le coup. Il quand même pas ouf, mais reste divertissant. Quel dommage que Sean Connery est refusé LOTR. Le pauvre entre celui-là et le nanar "chapeau melon et bottes de cuir" il y a de quoi vs dégoûtez du cinéma.

Article intéressant.

DarkFlorius
01/11/2020 à 16:40

Rip Mr Connery.
En voyant cette déjection cinématographique pas étonnant que Sir Sean ait déserté les plateaux.
Dommage cependant qu'il ai refusé tant de film qu'il aurait grandement amélioré rien que par sa présence.

Totopoulet
01/11/2020 à 16:38

J'aime bcp ce film, je l'ai même racheté en Blu Ray. Et je le trouve tjrs aussi bien. La relativité n est pas que propre à la physique !!

Waso90
01/11/2020 à 15:49

Moi j ai aimé ce film sean Connery excel dans le film malgré les critiques seul point noir l explosion de l hôtel au début est nul mais le reste est bon je l ai vu plusieurs fois
Sean Connery est tjr bon!! Dommage qu il est refusé de continuer à faire des films après celui ci.. Énorme acteur !!!!!

Oui bon....
01/11/2020 à 11:24

Le film n'est pas "raté".... Il est vraiment imparfait c'est tout ! Entre les scènes numériques nazes (l'explosion de l'hôtel... Au secours !) et les trahisons (Mina transformée en p*tasse tête à claques... Misère !), le jeu d'acteur est pas mal je trouve ! J'ai bien aimé personnellement, même si c'est pas un grand moment de cinéma....

Xbad
01/11/2020 à 09:35

J'avais bien aimé à l'époque, faudrait que je le refasse tiens

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