Justice League : le projet abandonné du père de Mad Max qui devait écraser Marvel

Simon Riaux | 13 mai 2020
Simon Riaux | 13 mai 2020

La Justice League est devenue réalité pour les cinéphages en novembre 2017 et demeure le plus cuisant échec des adaptations DC au cinéma, rendant son double fantomatique, jamais tourné par le père de Mad Max, encore plus excitant et mystérieux. 

Si DC a retrouvé des couleurs depuis les réceptions glaciales de Batman v Superman puis Justice League, la première tentative achevée de réunir à l’écran les héros de l’écurie DC a laissé un goût d’autant plus amer que la concurrence n’a cessé de mener ses Avengers toujours plus haut au box-office, avec la bénédiction de la presse comme du public. Cette déroute, fût-elle passagère, pourrait donner envie d’entériner la malédiction de la Justice League, dont beaucoup situent la naissance à la fin des années 2000, quand Warner tenta de monter un projet pharaonique, que même George Miller ne put mener à bien. 

Revenons sur Justice League : Mortal, véritable usine à rêves pour lecteurs de comics, et tombeau d’après certains, des ambitions artistiques du genre. 

 

Illustration comics d'Alex RossLes illustrations d'Alex Ross devaient constituter une des principales inspirations du film

 

LE TITANIC DES SUPER HEROS 

Il est des navires de luxe, parés pour traverser le vaste monde, auréolés de gloire, et qui pourtant finissent au fond de l’océan, à nourrir les vers marins, pendant que des murènes dépressives y forniquent mollement. Tel est le destin de Justice League : Mortal, dont la genèse démarrait sous les meilleurs auspices. 

En septembre 2007, les astres paraissent s’aligner chez Warner pour la Justice League. Le studio a validé trois mois plutôt le scénario de Michele et Kieran Muloney, et George Miller, célèbre réalisateur de la saga Mad Max vient de signer pour le mettre en scène. Le récit doit s’inspirer de célèbres arcs de comics, parmi lesquels Justice League : la tour de Babel, Superman : Sacrifice et Crisis on Infinite Earth

L’intrigue se veut aussi ambitieuse que complexe. On y retrouve un Batman devenu paranoïaque suite à l’avènement des méta-humains de par le mondemettant sur pied une armée de robots pour détrôner la Justice League. Une entreprise funeste, qui occasionnera un chaos sans précédent et causera la mort de Barry Allen. 

 

photo, George MillerGeorge Miller, sur le tournage de Fury Road

 

Sur ces alléchants prémices, le projet avance à pas de géant, mû par la nécessité de boucler sa pré-production avant la grève des scénaristes de 2007. On envisage alors un tournage en motion capture, à la manière du Pôle Express ou encore de La Légende de Beowulf de Robert Zemeckis, qui ont fait bouillonner les cerveaux des créatifs hollywoodiens. Le tout est budgété pour 220 millions de dollars, une somme somptuaire pour l’époque. 

Le casting est arrêté, le tournage doit commencer en février 2008... jusqu’à ce que Warner décide de le repousser à une date ultérieure, afin de parfaire le script, ce que la grève imminente rend momentanément impossible. George Miller ne lâche pas encore l’éponge et fait tout pour sécuriser un tournage dans son Australie natale, où il espère également baser la post-production, dans l’espoir d’insuffler de précieux millions de dollars dans l’économie locale, et de redonner des couleurs à une production nationale dont tout le monde a déjà oublié la furie et l’incroyable créativité, adulée du temps de la Ozploitation. 

Quand les autorités australiennes refusent d’accorder une importante ristourne fiscale au projet, le couperet tombe rapidement : la production sera délocalisée au Canada.  L’intérêt de Miller en prend un coup, mais ce n’est que le début du naufrage. Superman Returns a été reçu froidement (tous les détails de la mésaventure de Superman Returns), alors que The Dark Knight a cartonné comme jamais et transformé momentanément Christopher Nolan en empereur du cinéma super-héroïque. 

 

photoUn casting loin d'imaginer la catastrophe qui s'annonce

 

Voilà qui rabat les cartes. Le metteur en scène britannique a désormais un droit de regard négocié contractuellement sur toutes les apparitions de Batman à l’écran, et voit d’un très mauvais œil que plusieurs incarnations du personnage coexistent alors qu’il n’a pas achevé sa trilogie. De même, il considère que la Justice League n’est guère compatible avec sa mythologie. 

Warner décide donc d’attendre la sortie de The Dark Knight Rises pour décider quoi faire de Justice League : Mortal, perçu comme de plus en plus encombrant. Metteur en scène rompu au grand spectacle, George Miller n’en est pas moins un auteur avec des projets et des désirs, qui l’éloignent de cette Arlésienne. Le projet est officiellement mort quand le studio estime que Man of Steel appelle à une refonte totale du projet et à la création d’un univers étendu, lequel aboutira à la boucherie connue sous le nom de Justice League en 2017. 

 

Photo Heath LedgerJustice League : Mortal, victime du Joker de Nolan ?

 

LE MEILLEUR FILM QU’ON NE VERRA JAMAIS... 

Pour de nombreux spectateurs, Justice League : Mortal réunissait tous les ingrédients pour être une merveille absolue. Le premier critère est bien sur son réalisateur, dont le CV témoigne d’un talent renversant.  

Rendu célèbre par Mad Max et surtout Mad Max 2, George Miller est très loin d’être seulement l’artisan de la gloire du Guerrier de la Route. De Lorenzo, en passant par Babe, le cochon dans la ville ou encore Happy feet, il a fait preuve de sa capacité à mélanger des technologies aussi différentes qu’exigeantes, toujours au service de ses personnages et de ses enjeux dramatiques. Surpuissant émotionnellement, son cinéma est d’une accessibilité rare, et d’une puissance tout aussi remarquable, la moindre image étant toujours signifiante, les effets de style nourrissant la narration, sans jamais tomber dans la signature formaliste. 

 

concept artRien à voir avec la Wonder Woman de Patty Jenkins

 

Cinéaste du mouvement, il paraît idéalement placé pour se glisser dans le monde des super-héros, parfaitement capable d’en épouser les besoins en grand spectacle, et capable de véritablement en superviser la fabrication, sans se laisser dépasser par un tournage lourd, et une post-production infiniment complexe. Autant d’espoirs placés en lui que confirmeront les ahurissants Happy feet 2 et Mad Max : Fury Road, qui dans deux exercices différents, assoient l’artiste comme un des conteurs contemporains les plus accomplis et polyvalents. 

Le casting, résolument jeune, aguiche les esprits, et constituent aujourd’hui une énorme frustration, dont il suffira de citer qu’elle devait mettre en lumière Armie Hammer, quasi-inconnu à l’époque. Devenu depuis un comédien de premier plan, aussi à l’aise dans l’horreur du côté de Wounds que dans un drame romantique dans Call Me by Your Name. Nombreux sont ceux qui se demandent encore à quoi aurait ressemblé son Bruce Wayne paranoïaque, dont il ne fait pas grand doute que Zack Snyder s’est inspiré pour diriger Ben Affleck dans Batman v Superman. 

 

concept artDes scènes d'action ambitieuses

 

Tout cela est bien beau, mais à quoi aurait ressemblé le film ? Pour l’imaginer, nous n’avons en main que quelques ébauches de costumes (prometteurs) et une poignée de concept arts. Mais quels concepts ! En une poignée d’images, c’est un univers directement puisé à la source des comics, sous influence direct d’Alex Ross, qui se dessine. 

On devine des jeux de profondeurs, des échos mythologiques, et une richesse chromatique tels qu’ils en deviennent instantanément iconiques, et difficilement oubliables. Loin de la sinistrose qui se sera emparée, après The Dark Knight rises, de l’univers DC, rompant avec toute volonté de réalismes’éloignant radicalement de la gamme de couleurs qui deviendra l’alpha et l’omega de Marvel, le film promettait un spectacle aux ambitions démesurées. 

 

concept artCette image floue est une des seules du casting costume à avoir fait surface

 

… OU UN CATACLYSME ESQUIVÉ DE JUSTESSE ?  

Pour autant, le chef d’oeuvre était-il assuré ? Non seulement il serait très aventureux de l’affirmer, mais plusieurs éléments permettent de nuancer les espoirs, ou de craindre que même réussi, le film ne serait pas parvenu à toucher le public. 

Tout d’abord, Christopher Nolan avait peut-être le nez creux en objectant que faire co-exister plusieurs versions de certains héros, tout comme on peut difficilement lui en vouloir d’avoir privilégier ceux sur lesquels il travaillait en parvenant à maintenir indépendance et succès. Mais à en juger par les questionnements qui parcourent les fans depuis que Robert Pattinson est officiellement le prochain Batman, on imagine sans mal le trouble ou l’agacement qui auraient saisi ces mêmes fans en voyant cohabiter des versions à priori si différentes de ces héros. 

 

concept artUn Aquaman imaginé par Weta, loin de celui de Jason Momoa

 

De même, il est très incertain qu’en 2008, le grand public eut été réceptif à un blockbuster intégralement en motion capture, alors que le genre super-héroïque est toujours considéré par beaucoup comme l’apanage du cinéma live. Il suffit de comparer l’écho d’un Spider-Man : Homecoming et ses 880 millions de dollars au box-office, avec les 367 amassés par Spider-Man : New Generation en dépit d’un buzz fantastique, pour réaliser que Justice League : Mortal n’était pas un pari gagné. 

De même, s’il y a un enseignement à tirer de l’échec de Justice League version Snyder/Whedon, c’est bien qu’introduire ex nihilo un groupe de super-héros à la mythologie éclatée et complexe auprès du grand public ne relève certainement pas de l’évidence. Entre les révélations compliquées de ces protagonistes et antagonistes, une quantité invraisemblable de décors et un univers aux innombrables couches, George Miller aurait eu fort à faire pour convaincre, quand bien même il aurait accouché d’un chef d’œuvre. 

 

Photo Ben AffleckArmie Hammer aurait-il pu mieux faire que Ben Affleck ?

 

Enfin, on est évidemment tenté de voir dans la réussite de Mad Max : Fury Road la preuve que Miller était taillé pour cette mission d’envergure. Mais peut-être faut-il comprendre le contraire. Il se pourrait fort bien que cette pré-production cauchemardesque et cet échec au sein de la machine Warner l’ait préparé à devenir le chef d’orchestre d’un chef œuvre furieux, qui aura survécu, malgré une production cauchemardesque. 

En effet, le 4e Mad Max a dû faire face à une interruption de tournage de plusieurs mois pour cause d’intempéries, délocalisant son tournage, provoquant une fabrication pour le moins heurtée et difficile. Miller aurait-il relevé ce défi invraisemblable sans l’expérience accumulée sur Justice League : Mortal ? 

On ne le saura jamais, mais on est impatient de découvrir le plan du multivers où le père de Mad Max a mis Disney à l’amende. 

 

AfficheLe Justice League de Terre 1

commentaires

Greg
16/05/2020 à 01:42

@Anonymous675
"Un film où flash meurt m'aurait obligatoirement déçu"

N'oublions pas que Flash a la capacité de voyager dans le temps et à travers les dimensions. En l’occurrence, il y avait 2 Flash dans le Justice League de Miller !

QC
14/05/2020 à 04:17

Un bide avorter heureusement

Chrys
13/05/2020 à 18:43

Le monstre du Loch news, cette bête qui devait détrôner les dinosaures...
C'est moi où toutes les franchises qui se plantent à un moment nous sortent le projet "initial qui devait tout défoncer mais que, morbleu, le sort a décidé de mettre à la poubelle. Alors bon, il nous restait plus qu'à sortir des purges."
Entre ça, le "snyder cut", le script initial de JJ Abrams sur SW IX. L'histoire tend à se répéter.

Vlad
13/05/2020 à 17:53

Nourrir les vers marins, pendant que des murènes dépressives y forniquent mollement. ???? D'où vous sortez ce genre de choses ?
Sinon c'est vrai qu'explorer le multivers pour voir ce film, et un Snyderverse serait ouf.

Anonymous675
13/05/2020 à 17:20

Un film où flash meurt m'aurait obligatoirement déçu

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