Super Mario Bros. : l'adaptation cinéma est-elle un vrai nanar des enfers ou un joyau incompris ?

Prescilia Correnti | 28 février 2020 - MAJ : 02/03/2020 14:20
Prescilia Correnti | 28 février 2020 - MAJ : 02/03/2020 14:20

Plus de 20 ans après sa sortie dans les salles, Super Mario Bros. continue d’être culte, mais pas pour les bonnes raisons. Alors qu’est-ce qui fait de ce nanar, un film aussi culte ?

C’était un matin d’été 1992. L’air était électrique. L’ambiance chaotique. Super Mario Bros. est en train de se tourner et sur le plateau rien ne va : producteurs, scénaristes, investisseurs, tous travaillent à contre-courant avec le couple de réalisateurs Annabel Jankel et Rocky Morton. Les acteurs et figurants, eux, sont perdus : les répliques viennent encore de changer à la dernière minute. On s’énerve. On se dispute. On boit, on fume entre les heures de pause. C’est un chaos technique, un game over. Le film ne s’en remettra pas, jamais, et c’est bien pour ces raisons qu’on en parle encore aujourd’hui.

Pourtant, tout n’est pas à jeter dans un conduit vers une fosse septique. Super Mario Bros. est arrivé à son époque comme un précurseur du genre vidéoludique et d’une technologie innovante, à présent, il est entré dans le panthéon de ces « films bizarrement cultes ».

 

 

JURASSIC MARIO

Il y a des millions d’années, un météore frappe la terre et provoque la fin des dinosaures. Ça, c’est la version qu’on nous apprend dans les livres, et que le film d'Annabel Jankel, et Rocky Morton a décidé de revisiter quelque peu. Dans l’histoire créée par Ed Solomon et Parker Bennett, le météore qui frappe la Terre provoque une fissure dans le temps créant un univers parallèle exigu où l’homme a évolué à partir du dinosaure, et non du singe. 

Dans cet Upside Down, le roi « lézard » Kooper (Dennis Hopper) dirige la ville alternative de Manhattan, Dinohattan. Il kidnappe la princesse Daisy, car elle seule détient un objet de valeur qu’il souhaite à tout prix, concocte un plan machiavélique pas dingue et classique pour dominer le monde, puis termine par attirer l’attention de Luigi et de Mario qui vont lui mettre quelques clés de tournevis dans les tuyaux.

 

photoQuand tu n’es pas qualifié pour le poste, mais que t'essaies de faire genre

 

Si le scénario peut faire tourner de l’oeil, on ne peut à vrai dire pas réellement lui en vouloir. Les jeux vidéo Mario Bros n’étant pas l’exemple en la matière d’une histoire rocambolesque incroyable, il est plutôt normal de voir que l’adaptation cinématographique n’en est finalement qu’une réécriture (très) très libre. En réalité, l’influence de la licence Nintendo ne se retrouve que dans les noms empruntés par les scénaristes : Mario, Luigi, Daisy, Goomba, Bob-omb. Ici Mario Mario (Bob Hoskins) et Luigi Mario (John Leguizamo) sont deux frères exploitant l’usine familiale de plomberie à Brooklyn, se battant tous les jours contre les cadors du marché : les voyous de la Scapelli Construction Company. 

Daisy quant à elle, est la responsable d’un groupe d’étudiants archéologues sur une zone de fouille. Les références fusent : les noms, les couleurs, les indices laissés pour la suite font sourire, nous rappellent les monstres et personnages qui évoluaient dans la licence vidéoludique, mais pourtant quelque chose. On peut rire du cliché italien-dragueur-moustachu que campe Bob Hoskins, ou de la niaiserie complètement navrante de Leguizamo, on sent que très bientôt le film qui nous faisait sourire, va rapidement nous entuber.

Ce qui est étrange avec le film c’est qu’on aurait tendance à croire que Mario, personnage central des jeux, sera le protagoniste principal de l’histoire, or ce n’est pas le cas. Nouvelle version de Luigi’s Mansion dans "Luigi’s into Dinohattan", le monde des reptiles, Super Mario Bros. se trouve finalement être un film mettant plus en vedette le petit frère que le grand frère. Et on est presque au point de se demander pourquoi la vedette de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? se retire autant des feux de la rampe. 

 

photoQuand t'es pas emballé par le projet dès le début

 

FUITE DANS LES TUYAUX

L’histoire continue son fil, et nous nous retrouvons donc dans cette réalité alternative. Cette seconde New-York 1997, ville tentaculaire, claustrophobe, délabrée, puante où on chercherait à s’échapper. Ses véhicules fumants et rouillés en pièces détachées semblent avoir été tirés directement des studios de Mad Max.

De temps en temps, une tâche, une membrane visqueuse ressemblant à un champignon nous rappelle que l’on reste dans l’univers de Mario et que le lieu est censé suggérer un « Royaume Champignon ». Daisy (Samantha Mathis) s’y révèle être une princesse exilée en possession d'un fragment de météorite que le souverain despotique de l'endroit, le roi Koopa (un décor qui mâche Dennis Hopper, dont la frustration à l'égard des réalisateurs suggère une bonne dose de contrôle de soi dans sa performance) veut afin de fusionner les deux mondes pour qu'il puisse régner sur tout un empire.

 

photo, Dennis HopperOn pourrait sentir son sang bouillir d'ici

 

Le monde souterrain et le monde des égouts peuvent sembler familiers, avec un arrière-goût d'un Tortues Ninja, mais à part la pizza que Koopa commande juste avant de mettre son plan diabolique à exécution, les similitudes s'arrêtent là. Regarder Super Mario Bros. c’est peu comme regarder un ovni. Les costumes vont des vêtements industriels de style Metropolis aux tenues de bondage et sont un peu hors de propos.

Les Goombas (qui sont les meilleurs poids lourds du cinéma depuis les singes volants dans Le Magicien d'Oz) ou à l'adorable Yoshi, chef-d’oeuvre pour son époque, ressemblent en rien aux champignons ambulants des jeux, mais apparaissent plutôt comme des Goliath aux têtes de lézard absurdement petites. Super Mario Bros. a été le premier film à utiliser le futur logiciel CGI Autodesk Flame, alors encore en version bêta, et a contribué à façonner la direction des effets spéciaux sur ordinateur.

 

photo, Samantha MathisYoshi = seul atout du film 

 

Malgré des effets spéciaux superlatifs et un décor imaginatif, Super Mario Bros. est à la traîne sur bon nombre de points. Même Bob Hoskins ne donne pas une performance particulièrement crédible.

C’est que l'adaptation n’a pas non plus été aidée par son développement assez catastrophique. Le scénario étant l’un des plus gros problèmes du film.

 photoCalme-toi Spielberg

 

CHAMPIGNONS INDUSTRIELS

Ce qui est dommage avec Super Mario Bros., c’est que tout n’était pas à jeté à la poubelle. Le ton cyberpunk étrange du film, ses décors dystopiques, sa combinaison d’effets générés par ordinateur et son animatronique en faisaient un film visuellement saisissant et révolutionnaire techniquement parlant. Enfin, pendant environ deux semaines, jusqu'à la sortie de Jurassic Park, qui a immédiatement fait ressembler à des déchets d'amateurs presque tous les effets spéciaux qui l'ont précédé. 

Mais de toute manière, Super Mario Bros. subit sa production compliquée et surtout son ignoble scénario. Au tout début, c’était Barry Morrow qui était à la manœuvre. Le scénariste qui a remporté un Oscar pour Rain Man avait à l’origine écrit une sorte de road trip existentiel mettant en scène un Mario établit en tant que grand-frère intelligent et rusé, et Luigi comme le cadet naïf, mais savant. Mais, tout est parti en fumée.

 

photo"Et moi dans tout ça ?"

 

Leguizamo surjoue certainement la naïveté de Luigi, Hoskins se laisse vivre. Hopper est aussi bouillonnant et sordide que Koopa, sauf qu'il n'a sûrement pas joué la comédie. Fisher Stevens et Richard Edson sont plus drôles qu'ils n'ont le droit de l'être dans le rôle des cousins de Koopa, Iggy et Spike (probablement parce qu'ils ont improvisé presque tous leurs dialogues).

L'icône de la psychobilité Mojo Nixon apparaît dans un caméo dans le rôle de Toad, dans l'un des cas les plus étranges de casting de cascades jamais vus. Et Dana Kaminski lui vole presque toutes ses scènes (même si elles sont peu nombreuses) dans le rôle de Daniella, la petite amie de Mario.

Roland Joffé, le producteur principal, avait dit à Nintendo qu'il ne voulait pas d’"une petite histoire d’amour", il désirait un film qui serait avant tout pour un public plus large que celui des enfants fan du jeu vidéo. "Joffé voulait faire avec Super Mario Bros. ce que Tim Burton avait fait pour les super-héros avec Batman", a expliqué un jour Steven Applebaum au Guardian. "Il voulait redéfinir les personnages pour les jeunes adultes". 

 

photoLes Batman & Robin de Nintendo 

 

De son côté, le concepteur de la production David L Snyder, qui avait travaillé sur Blade Runner, a planifié une future ville complexe à plusieurs niveaux, dominée par des enseignes au néon et des passerelles métalliques. Les scénographes ont imaginé Dinohattan comme une métropole cyberpunk granuleuse peuplée de motards tatoués, de gangsters et de strip-teaseurs. Les costumiers ont habillé l'immense distribution de vêtements fétiches en cuir, de collants en résille et de trench-coats.  À ce stade, le film était aussi éloigné que possible de l'esthétique de Super Mario de Nintendo. Mais la tragédie du film ne s’arrête pas là.

En manque de budget, Roland Joffé se lance à la recherche de fonds. Les producteurs ont commencé à approcher des investisseurs et des distributeurs potentiels, dont Disney. Seulement, les businessmen aux grandes oreilles n’apprécient pas tellement le ton et l’humour du film.

Paniqué, Joffé s'empresse d'organiser une autre réécriture, plus humoristique. Il a fait alors appel à Ed Solomon, scénariste chevronné qui a coécrit les excellentes Aventures de Bill et Ted. Quand Ed Solomon rencontre Roland Joffé, ce dernier lui explique alors : "Cela va te sembler vraiment bizarre, mais nous avons les droits de Super Mario Bros. Nous avons un scénario, il a été réécrit plusieurs fois et il ne fonctionne pas." Ainsi Solomon s’engage à faire une réécriture en seulement deux semaines.

 

photo, Samantha Mathis"Ça me paraît un peu ambitieux tout ça"

 

De son côté, Bob Hoskins devient cruellement méprisant. "Toutes ces réécritures deviennent frustrantes, alors je ne fais pas trop de recherches. Mon fils de sept ans est assez déprimé par le fait que je joue Mario. Il sait que je ne peux même pas programmer un magnétoscope, et encore moins jouer au jeu. Comment puis-je me préparer pour le rôle ? J'ai la bonne forme. J'ai une moustache". Bon, c'est vrai que c'est pas mal la moustache.

Avec la détérioration de la production et le chaos sans fin sur le plateau, les acteurs ont fait ce qu'ils pouvaient pour se détendre. Dans son autobiographie, John Leguizamo, qui jouait Luigi, a reconnu avoir bu du whisky entre les prises avec Hoskins, une habitude qui a peut-être contribué à ce que ce dernier se casse un doigt lors d'une cascade au volant ? Dans la suite de son livre, on apprend que les acteurs fumaient même de la drogue sur la plage, le soir. Plutôt sympa l'ambiance.

 

photoSi vous reconnaissez vous êtes forts

 

DANS LES ROUAGES DU NANAR

Étant donné les nombreuses factions en guerre qui ont participé à la réalisation du film, il est intéressant de noter que la firme Nintendo, elle-même, était restée essentiellement silencieuse. Cela semble presque inconcevable aujourd'hui, mais il faut se rappeler que non seulement la société japonaise était beaucoup plus petite à l'époque, mais que toute l'industrie du jeu vidéo était loin d'être le mastodonte de plusieurs milliards de dollars qu'elle est aujourd'hui. À l'époque, nombreux étaient ceux qui considéraient encore les jeux vidéo comme une autre mode passagère. 

Au fil des ans, Nintendo est restée assez discrète sur ses opinions sur le film, mais il est intéressant de noter que Toho et Studio Ghibli, deux autres sociétés japonaises qui sont notoirement très pointilleuses en matière de propriété intellectuelle ont fini par céder et ont permis à Hollywood d'avoir à nouveau accès à leurs propriétés respectives.

 

photo, Samantha Mathis"Bonjour meilleur atout du film"

 

Si Super Mario Bros. avait été réalisé comme un simple film d'aventure dans la veine des Goonies ou d'Indiana Jones, comme prévu à l'origine, sans doute que ce dernier aurait eu le succès escompté. Les jeux vidéo auraient-ils été plus respectés en tant que support de narration ? Nintendo aurait-elle continué à dominer le box-office ? Serait-on en train de discuter des perspectives d'Oscar de The Legend of Zelda en ce moment même ?

Mais il est indéniable que l'échec spectaculaire de Super Mario Bros (et Street Fighter un an plus tard, une autre production tristement célèbre pour ses problèmes) a donné le ton aux films à thème sur les jeux vidéo, leur donnant une réputation peu enviable que, même 25 ans plus tard, ils n'ont pas réussi à ébranler complètement. En parlant du film à Wired en 2014, Roland Joffé se disait toujours aussi optimiste à propos du film : "Ce n'est pas que je défende le film, c'est juste que, à sa manière extraordinaire, il était un artefact intéressant et riche et qu'il a gagné sa place. Il a un étrange statut de culte".

À la frontière du nanar, Mario arrive comme un « précurseur », dans un exercice qui n’était pas encore à la mode et qui n’avait encore jamais été fait. De son glorieux échec, vont ensuite naître Double dragon, Street Fighter et Mortal Kombat qui ouvriront une voie branche cinématographique dédiée à l’adaptation vidéoludique. Apparaîtront ensuite les Resident Evil, Alone in the Dark, Tomb Raider, Assassin's Creed, Sonic le film, Pokémon : Détective Pikachu et bientôt Uncharted.

 

photo, Dennis HopperQuand tu veux prendre les scénaristes en otage sans succès

 

In fine, Super Mario Bros. joue moins comme une version cinématographique du jeu que comme un rêve bizarre de fièvre dystopique qui se trouve justement contenir une tonne de références à Mario. C'est comme un mauvais trip acide après une session de jeu rétro marathon. Les fans de la série de jeux, qui ignorent en quelque sorte la réputation de ce film, se demanderont sans doute s'ils n'ont pas tourné un autre film par erreur.

En soi, c'est... toujours un film assez étrange, mais c'est le genre de film qui, d'une manière ou d'une autre, suffit à retenir l'attention jusqu'à la fin. On peut dire qu'il vaut la peine d'être vu, mais plus pour ce qu'il représente que pour ce qu'il est : c'est-à-dire un classique, quoi qu'on qu'en dise. C'est la première adaptation cinématographique à gros budget d'un jeu vidéo, pour le meilleur ou pour le pire, ce qui lui confère une importance historique dans l'adaptation de l'industrie du cinéma.

 

Affiche

commentaires

Flo
06/03/2020 à 09:47

C'est comme faire Mickey Mouse en Live Action... impossible, trop cartoonesque.
Du coup, c'est plus un film "Fan Service", juste sympatoche...

le Waw
01/03/2020 à 19:30

Un petit DVD ne serait pas du luxe.

Chris
01/03/2020 à 10:57

Ni nanar, ni joyau, ce film est un navet tout simplement, bien naze et bien ennuyeux.

Maxibestof
01/03/2020 à 00:37

Film ultra intéressant qui prend des risques: Mario dans un univers réaliste. On a, quoi qu'on peut en dire, un vrai film de réalisateur avec une vraie vision et non pas une bête copie du jeu vidéo. Je trouve le concept vraiment osé.
Le film est moyen mais n'est clairement pas à jeter et vaut largement plus que les films Prince of Persia, Assassin's Creed ou Tomb Raider.

Miami81
29/02/2020 à 22:43

Un nanard pour lequel on garde un coup de coeur.
L'ambiance est typique de ce qui se faisait dans les années 90 avec ce côté futuriste (ou monde parallèle) fauché.
Je conseille de regarder la bande annonce d'une hystérie jubilatoire là-aussi typique de cette décennie.

Fab2000
29/02/2020 à 16:58

Yoshi n'est ABSOLUMENT PAS en images de synthèse (et à aucun moment du film), mais c'est un animatronique de très haute tenue. ;-)

Solan
29/02/2020 à 12:05

Merci pour cet article, fouillé, qui présente quelques erreurs de relecture, mais l'essentiel est là : vous parlez d'un film qui m'a toujours fasciné, sincèrement, et vous en parlez bien.

Passer du jeu vidéo dans l'univers féerique à... Cet univers... C'était quand même un sacré pari, sorti de nulle part, et je trouve ça, à titre personnel, assez incroyable.

spikewilliam
28/02/2020 à 22:50

Yoshi est fait en animationique, il n'a rien de numérique ^^

Maurice Escargot
28/02/2020 à 19:24

Ce faisant, je découvre que le Yoshi du film n'est pas une marionnette.
Ouais franchement, jolis CGI.

Marvelleux
28/02/2020 à 17:58

''Les batman & Robin de Nintendo'', Vous m'avez tué sur ce coup.

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