Les Diables : nonnes, sexe et possession dans le chef d'oeuvre de Ken Russell

Simon Riaux | 14 février 2021 - MAJ : 14/02/2021 16:43
Simon Riaux | 14 février 2021 - MAJ : 14/02/2021 16:43

Les Diables réalisé par Ken Russell : un classique scandaleux, longtemps victime de censure, et toujours aussi fascinant.

Film au succès (et au scandale) international, Les Diables fut exploité aux États-Unis dans une version expurgée et censurée. Dans plusieurs pays, il avait été censuré, durant des années. Depuis 2011, la création de Ken Russell est à nouveau disponible tel qu'il l'a réalisée. Et le récent succès de Midsommar réalisé par Ari Aster a remis ce bijou sur le devant de la scène.

L'histoire de ces Diables prend place en 1634, dans la ville de Loudun, où l’Abbé Urbain Grandier exerce une très grande influence sur les gens de la ville. Collectionnant les conquêtes féminines, il refuse d’abattre les remparts de la ville, qui a échappé aux guerres de religion. Mais au couvent des Ursulines, l’inquiétante Mère Jeanne des Anges se déclare possédée par Grandier. Pour l’envoyé de Richelieu, c’est l’occasion parfaite d’éliminer Grandier, la folie va pouvoir commencer...

 

photo

 

LE CORPS DU CHRIST

Derrière le film, il y a la véritable affaire des démons de Loudun : une chasse aux sorcières lancée dans les années 1630 en France, contre un prêtre suspecté d'avoir passé un pacte avec le diable. Une histoire qui a notamment inspiré Aldous Huxley dans son livre Les Diables de Loudun, et John Whiting pour la pièce The Devils. Le film écrit et réalisé par Ken Russell s'en inspire, en partie.

Expérimentateur intéressé notamment par le son, Ken Russell a offert aux cinéphiles une sacrée bouffée de subversion en 1971. Avec Les Diables, il adapte Les Diables de Loudun, étude d’histoire et psychologie d’Aldous Huxley. Y est narré l’affrontement entre Grandier, prélat libertin luttant pour l’indépendance de la cité de Loudun, laquelle résiste au pouvoir centralisateur de Richelieu. Ce dernier veut abattre la cité pour l’exemple, et va la soumettre à coups de bûchers et de tortures délirantes.

 

photo Vanessa Redgrave

 

Le sujet est bien sûr politique, mais le metteur en scène ne s’intéresse pas tant à la charge historique ou au combat entre une autorité morale corrompue et une philosophie plus libertaire, ce qu’il essaie de capturer à l’image, c’est une confrontation démentielle et ultra-violente entre plusieurs folies institutionnalisées. Ce que sa caméra traque, c’est la constitution de corps, d’atmosphère, et cet instant crucial où tout déraille, où les fantasmes prennent soudain vie, où les groupes constitués en autorités (morales ou spirituelles) sécrètent les radicaux libres qui vont les faire imploser.

Ainsi, on remarque rapidement combien le décor des Diables, à savoir la ville de Loudun, aux proportions curieuses, à la géométrie aussi imposante que difficilement vraisemblable, a des airs de songe faussement rigoriste. L’espace est ici toujours sur le point de se reconfigurer, d’épouser la folie de ceux qui le peuplent.

 

photoGrosse ambiance

 

CECI EST MON SANG

Et c’est là où on retrouve la matrice de Midsommar (notre critique de ce bijou par ici). En effet, si Ari Aster situe son récit en Suède au cœur d’une communauté païenne, il s’est plongé très spécifiquement dans la luminescence des Diables. De bout en bout, Ken Russell représente ce clash de titans religieux comme une question de lumière(s), et s’intéresse à la manière dont elle se répand, se diffracte, mettant le décor en perspective, aveuglant quasiment le spectateur.

Symbole de pureté, la blancheur est ici tordue, réinventée, comme un stigmate infamant, annonciateur d’une rupture fondamentale avec la raison, le réel. Un concept qui explose dans une scène qui fit scandale lors de l’exploitation du film, dont l’impact demeure aujourd’hui encore ravageur. Il s’agit d’une scène au cours de laquelle la mère supérieure Jeanne des Anges s’avance vers un Christ dont les traits sont ceux de Grandier, objet de son irrépressible désir.

 

photoLa croix sans la bannière

 

Entre fantaisie sexuelle, accouplement élégiaque et communion charnelle, se joue alors une scène inoubliable, au montage et à la photographie aussi évocateurs qu’éclatants. Dans cette union, c’est tout un projet de cinéma, et un message, qui prennent enfin corps. Russell ne se contente pas de moquer ou critiquer une institution religieuse qui serait dévorée de l’intérieur par la chair qu’elle prétend condamner, ce point de vue attendu serait finalement bien anodin. Non, ici la sensualité et la célébration du désir valent pour elle-même et la salutaire folie qu’elles engendrent.

Le trouble dégagé par cette scène, puis l’absurdité et enfin l’horreur qui grignotent progressivement le récit opèrent une connexion directe avec Midsommar. Dans le dernier mouvement du film, un des protagonistes participe à un rite d’accouplement, où la mise en scène s’accorde soudain au diapason de corps nus, eux-mêmes mus par les vibrations de leurs cordes vocales. Dans le mystère que charrient ces images, le miracle possiblement monstrueux qu’elles dévoilent, les deux œuvres se répondent.

 

photoLa grosse tentation du Christ (Oliver Reed)

 

AU PLUS HAUT DES CIEUX

Ce qui permet à Les Diables de conserver, presque un demi-siècle après sa sortie, une capacité de fascination intacte, c’est le délire presque Jodorowskien qui envahit progressivement l’image jusqu’à la saturer. On pense notamment à cet inquisiteur aux airs de pop star british, qui va décadenasser la communauté des religieuses, jusqu’à les pousser dans un festival orgiaque à peu près inimaginable. Progressivement, la caméra se libère également, se fait plus alerte, nerveuse, le montage et la scénographie s’emballent. À l’écran, les corps se dénudent, se multiplient, s’empilent.

 

photoAccrochez-vous

 

Les autorités étatiques, les dogmatiques et les inquisiteurs sont-ils mauvais ? Peu importe au fond, tant ils apparaissent comme les révélateurs d’une aspiration profonde aux ténèbres et l’extravagance. Chez Ken Russell, le monde fait tabula rasa de ses principes, pour nous offrir une inversion des valeurs stupéfiantes.

Entre le labyrinthe de Borges, les perspectives folles d’un Dali, tout ici n’est que métamorphose et jouissance organique. Une jubilation qui s’interrompt avec la séquence du bûcher et le supplice de Grandier. Condamné aux flammes, c’est sa mort qui ressuscite soudain par la mise en scène l’iconographie ecclésiastique. Après son sacrifice, plus rien ne peut arriver, que l’écroulement, littéral, du film et de son décor. 

 

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commentaires
Pat Rick
15/02/2021 à 21:42

@ Murmi

Des jeunes gens sont mal traités dans le film mais pas de souvenir que ce soit sur des enfants.

Murmi
15/02/2021 à 14:58

Au risque de paraître ridicule aux yeux de certain.e.s, j'ai une phobie des films où il y a ne serait-ce qu'un ersatz d'infanticide ou de services commis sur des enfants.
Même si "ce n'est qu'un film", c'est quelque chose que je trouve insoutenable.

Est-ce qu'il y a des de scènes de ce genre dans Les Diables ? Ça fait un sacré moment que je veux mater ce film (et un million d'autres) mais cette peur déraisonnée m'en a toujours empêché.

Donc, Les Diables est-il safe à ce niveau là svp ?

Pat Rick
15/02/2021 à 13:46

Comme souvent c'est outrancier chez Russell, un bon film à découvrir même si le réalisateur a fait des choses plus intéressantes.

Eddie Felson
15/02/2021 à 07:20

Allez hop, un de plus sur ma liste des films à voir! Merci pour ces excellents articles sur ces obscurs chefs d’oeuvres que la poussière du temps achève de nous faire oublier. De Russel je conserve un vague souvenir de Gothic.

Ikea
14/02/2021 à 22:45

Autant Altered States s'inscrit dans une ligne esthétique claire, celle acide, techno-organique, des années 80 (Ah, cet hommage rendu par Godflesh avec la fameuse pochette de Streetcleaner), autant celui-ci reste un film si intransigeant, radical, que je ne lui trouve pas d'héritier clair. Bien vu pour Midsommar cependant, de même que les rappels à Jodorowsky. Pour ma part, je retrouve de sa folie (mais en nettement plus sombre, niveau mise en "lumière") dans la BD "La passion des Anabaptistes", revenant également sur une révolte historique en lien avec la religion. Super film quoiqu'il en soit, bourré de scènes "iconiques" (huhuhu).

Kyle Reese
14/02/2021 à 21:27

Je n’ai vue de Ken Russel que Au-delà du réel, un film assez dingo trip cauchemardesques halluciné assez marquant et Les jours et les nuits de Chine Blue marquant aussi d’une autre manière pour l’ado que j’étais alors. Bref je crois que j’ai des choses interessantes à découvrir chez lui en premier lieu ce Les diables qui donne envie. En attendant le nouveau Verhoeven lui aussi transgressif avec une nonne et du sexe ...

Satan live in Vatican
14/02/2021 à 19:54

une époque ou la Warner avait des visions artistiques, testiboulées...
la meme annee, il faisait aussi Orange clock Work..
de nos jours , ces firmes sont plutôt dans le super hero Toy en plastique et trucs moulanrts flashy, filmes dans des decors urbains degueux,
ils utilisent l'IA pour manufacturer des scenaris, des themes filmiques en sondant les reseaux sociaux et qui rapportent le plus sans risques,...au BO

Bon nims
14/02/2021 à 17:10

Chef d'œuvre

darkpopsoundz
05/08/2019 à 17:53

@ Dae-Soo : Oh que non, Ken Russell est l'un des tous meilleurs réalisateurs britanniques, un vrai auteur, un vrai visionnaire, un franc-tireur, quelqu'un de très cultivé aussi (il n'y a qu'à voir les sujets de ses films) et une grande gueule comme je les aime!
Tommy est en effet son film le plus connu (totalement déjanté et très dans son époque aussi, faut aimer les Who période début 70's surtout!), mais au-delà des Diables dont on parle ici il a aussi à son actif comme en parlait Hugo les films sur Mahler (Mahler, 1974) et Liszt (Lisztomania, 1975), qui comptent parmi les meilleurs biopics de musiciens avant que ce terme ne soit à la mode (très baroques en effet mais qui collent parfaitement à leur sujet), mais aussi Altered States / Au-delà Du Réel (1980, avec William Hurt et Bob Balaban, racontant des expériences scientifiques avec des drogues mexicaines et des caissons d'isolation), Gothic (1986, avec Julian Sands et Gabriel Byrne, mettant en scène Lord Byron et Percy et Mary Shelley lors d'une nuit agitée qui donnera naissance au roman Frankenstein). Et un plaisir coupable pour ma part qui est Lair of the White Worm / Le Repaire Du Ver Blanc (1988), inspiré d'une histoire de Bram Stoker, objectivement un film très mineur, si ce n'est raté, mais que je trouve complètement fou et que j'adore! ^^

@ Hugo : j'ai toujours adoré Oliver Reed, il avait une des ces présences! Mais corrige-moi si je me trompe il n'a fait qu'un film pour la Hammer, La Malédiction du Loup-Garou, non? Par contre je ne connais pas cette Poursuite Implacable, m'en vais me renseigner dessus. ;-)

Hugo_Le_Blaireau
03/08/2019 à 23:47

Director Cut's, pas vraiment. La dernière version en date est celle du BFI (British Film Institute) et elle n'est pas encore complète. Il y a bien eu différentes versions qui ont circulé pendant des années, avec une pognées de scènes en plus, mais elles se révélaient au final incomplète, la Warner interdisant toujours la diffusion du montage original.

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