Le mal-aimé : Solitaire, le Jaws du film de croco que personne n'a vu

Simon Riaux | 11 août 2019
Simon Riaux | 11 août 2019

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie.

Alors que les alligators de Crawl signent le plaisant retour d'Alexandre Aja à coups de dents, il est temps de rendre justice à Solitaire, remarquable film de croco et merveille d'Ozploitation signée Greg McLean.

 

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"Solitaire ressemble à une longue scène d'introduction qui s'éternise pour révéler au bout du vide sa vraie nature de série Z ratée, médiocre et frustrante." (MCinéma.com)

"McLean n'impose pas un véritable univers de cinéaste et échoue à mettre en place des enjeux humains un peu consistants." (Les Inrockuptibles)

"Solitaire n'est pas un bon film (...) le scénario est comme sorti d'une pochette surprise." (Brazil)

"Une série B sénile par un jeune cinéaste que l'on croyait prometteur. Un oxymore cinématographique autour d'un crocodile peu vorace qu'on aurait aimé plus agressif et moins apathique." (aVoir-aLire.com)

 

photo"À la pêche aux moules..."

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

Un journaliste spécialisé dans l'évaluation des sites touristiques participe à une excursion en bateau au fin fond de l'Australie. La capitaine de l'embarcation tente de répondre à un appel de détresse, mais la manoeuvre les laisse, ainsi que l'équipage, coincés sur une langue de terre que la marée recouvrira bientôt. Hélas, les voici au coeur du territoire d'un crocodile géant, affamé, et particulièrement retors.

L'îlot disparaît progressivement, tandis que le reptile multiplie les attaques mortelles éclaircissant inexorablement les rangs des touristes, peu à peu gagnés par la panique et la terreur. Dans un geste désespéré, ils tentent de gagner la berge toute proche. La capitaine, Kate Ryan, est alors attrapée par l'horrible croco, provoquant la dispersion horrifiée des survivants. 

Notre ami journaliste erre, complètement désorienté. Il tombe par hasard sur l'antre du prédateur, qui a momentanément abandonné Kate, gravement blessée. Dans un geste héroïque, notre plumitif décide d'affronter la bête pour sauver sa guide, avant de rejoindre la surface. Grâce à son inventivité et l'aide de scénaristes plutôt sympatoches, il triomphe et permet à sa nouvelle amie pas complètement morte d'être évacuée en hélicoptère.

 

photoLa croisière s'amuse vraiment beaucoup

 

LES COULISSES

Enfant, Greg McLean passe des heures devant les films de monstres. Mais c’est une aventure d’un autre genre qui va le passionner durant ses jeunes années. Il s’agit d’un métrage totalement dénué de surnaturel, intitulé Northern Safari, dans lequel une famille traverse le Northern Territory Australien et va se frotter à sa faune hostile. Le film à petit budget, tourné à la débrouille, va profondément marquer le cinéaste en herbe.

Quand, au milieu des années 90, il entend parler d’un spectaculaire fait-divers situé lui aussi au cœur du Northern Territory, son sang ne fait qu’un tour. Un gigantesque spécimen de crocodile, capable de s’aventurer jusque dans les eaux océaniques, avait développé une telle territorialité et une telle agressivité qu’il en était venu à s’attaquer à des chalutiers.

Les deux concepts (grosse bête et safari) vont se mêler, et en 1997, Greg McLean a fini de rédiger son scénario. Mais celui-ci est bien trop couteux pour qu’il puisse le réaliser, et personne ne va confier plusieurs millions de dollars ainsi que les équipes capables de fabriquer un crocodile géant à un jeune metteur en scène inexpérimenté. Mais quand sort Wolf Creek, tout change.

Réalisé pour un budget modeste, son premier long-métrage témoigne d’une maturité tonale et d’une maîtrise technique exceptionnelles. Son faible budget laisse penser que le réalisateur sera capable de transcender ses futurs portefeuilles. Voilà un principe qui intéresse tout producteur qui se respecte, et les frangins Weinstein en particulier.

 

photoUne bien belle bête

 

Leur réputation de charcuteurs de films de genre n’est plus à faire, mais l’artiste doit bien manger, et on lui fait miroiter un budget de 25 millions de dollars. C’est plus qu’il n’en faut pour mettre en boîte Solitaire. Avec cette somme, il pourra confier les formidables effets spéciaux à la société Creature Workshop (The HostLes Chroniques de Riddick, Babe, etc…).

Ils feront des merveilles et incrusteront brillamment le prédateur dans les décors naturels où l’équipe tournera 13 semaines durant. Le tournage fut pour le moins complexe et éprouvant, puisqu’afin de tourner dans un décor où évoluent les crocos en temps normal, des dizaines de bateaux et techniciens furent réquisitionnés pour éloigner les reptiles des acteurs, qu’ils se trouvent sur leur ilot ou sur leur embarcation.

 

UNE SORTIE CATASTROPHIQUE

Les planètes semblaient alignées idéalement pour permettre à l’artiste de signer une belle confirmation du succès initial de Wolf Creek, s’installer solidement dans le paysage du cinéma de genre et devenir l’ambassadeur australien dans ce domaine. Mais, en janvier 2008, un concurrent répondant au doux nom de Primeval - Danger en eaux troubles va pulvériser ce beau programme.

 

photo Radha Mitchell

 

Il y est aussi question de survival, aussi question de crocodile… et c’est un bide sans nom. Personne ne s’y intéresse, le film est atroce et ses effets spéciaux immondes, bref, la réputation et le score de cette œuvre cousine sont alors problématiques. Or, les Weinstein ne font pas dans la dentelle. L’échec de Primeval, d’après eux, a valeur de test empirique : le grand public ne veut pas de film en croco. Peu importe dès lors que les projections test ont répondu positivement : Solitaire sera cantonné à une discrète sortie vidéo, afin de minimiser les dépenses encore non-engagées sur le projet.

En France, c’est encore pire. TFM a les droits du film, mais devant la débandade américaine, galère à choisir une posture ferme. Le film sera repoussé plusieurs fois, et retitré Solitaire, pour éclabousser les écrans à la mi-août. Soit une date généralement mortelle pour des films ne bénéficiant pas d’une armada promo conséquente : les médias sont en vacances et sensiblement moins consultés que durant l’année, et les salles vivent alors de la réputation des énormes blockbusters sortis massivement le mois précédent. Bref, sortir un film à petit budget, d’un genre très marqué, plutôt violent, au cœur du mois d’août, sans le soutien d’un gros studio, c’est plus ou moins le condamner à l’échec.

Le film est donc découvert par un public sacrément restreint, peu encouragé par une critique frileuse, pour ne pas dire ouvertement hostile. Pire encore, lorsque TF1 Vidéo sort le film en DVD, c’est en changeant son titre, achevant de le rendre invisible. Solitaire devient Eaux Troubles. Inutile de préciser qu’entre ceux qui voient alors les DTV comme une source d’arnaques, le public qui ignore qu’il s’agit de Solitaire et tous ceux qui n’en ont jamais entendu parler, l’œuvre disparaît dans le marais des sorties anonymes. Et depuis la sortie d'En eaux troubles avec Jason Statham, la merveille sanguinaire de McLean est devenue quasiment invisible.

 

photoBravo le croco !

 

LE MEILLEUR

Survival et attaques animales constituent un sous-genre délicieux pour l'amateur de dézingage sauvage en milieu hostile, sous-genre qui n'est presque jamais parvenu à honorer dignement un des plus beaux prédateurs de la création : le crocodile. Bien sûr, on dénombre ici et là de plaisantes séries B, de Primeval - Danger en eaux troubles, en passant par Alligator / Le grand alligator ou encore Lake Placid, toutefois, le reptile n'a jamais eu droit à son Jaws, son chef-d'oeuvre terminal et séminal.

Mais à y regarder de plus près, Solitaire est un digne prétendant à ce sacre. Durant ses deux premiers tiers, Greg McLean, s'évertue à retirer les leçons du chef-d'oeuvre de Steven Spielberg. Patiemment, il bâtit des relations simples, mais émotionnellement chargées entre tous ces personnages, à force de dialogues jamais verbeux, grâce à un découpage souvent chirurgical, il établit patiemment une assise émotionnelle qui s'avérera payante quand notre croco passe à l'attaque.

 

photoComme le curé du village, on ne sait jamais quand il va attaquer, avant d'en voir la queue

 

Recyclant le concept de dissimulation du monstre de tonton Spielby, le réalisateur orchestre une montée en pression extrêmement progressive, qui engendre lorsqu'enfin apparaît le monstre un sentiment de terreur et d'adrénaline rarement égalé. Les effets spéciaux étant particulièrement aboutis redoublent encore la réussite de ces scènes de dévoilement, et génèrent lors des scènes de massacre des effets de sidération délicieux.

Mais si Greg McLean se comporte initialement en élève appliqué, voire doué, c'est finalement pour emmener Solitaire sur un tout autre terrain que celui des Dents de la mer. Bien sûr, comme son aîné le festival crocodilien embraye sur un dernier tiers plus musclé, mais il ne se contente pas de "simplement" montrer sa bébête. C'est à un duel homérique et mythologique que le cinéaste convie le public.

Sous nos yeux, le terrier du reptile se mue en antre de dragon, en caverne de légende, où un chevalier et un monstre antédiluvien s'affrontent pour les yeux de Radha Mitchell. Formule éternelle, échos symboliques infinis et éruption épique surréaliste composent un climax formidable d'intensité et de puissance dramaturgique.

  

photoNe vous fiez pas à ces jolies poignées d'amour intérieur cuir

 

LE PIRE

Si vous vous attendez à une série B rigolarde, pétrie de second degré, ou à un grand huit super énervé, Solitaire sera probablement une vertigineuse désauce. La construction du métrage est très proche de Wolf Creek, qui avait révélé Greg McLean. Ici aussi, il prend tout son temps pour distiller une atmosphère dont il maîtrise le moindre rouage, établissant les liens entre ses protagonistes par petite touche impressionniste. Nulle trace de second degré ou de fun superficiel, le récit est des plus sérieux, et se prend au sérieux.

De même, le choix, un peu ascétique, de repousser au maximum l'apparition du croco, et de lui offrir des attaques barbares, mais brèves jusqu'au final pourra frustrer les amateurs de spectacle et de grosses bêtes. Cette approche minimaliste se retrouve aussi dans les personnages. Tous crédibles, tous réalistes, ils sont pétris d'humanité, et ne correspondent que très partiellement aux stéréotypes du survival. Aucun ne joue tout à fait la partition attendue, et ceux qui rêvent de retrouver les bouseux consanguins du cinoche américain, ou les tarés à la gâchette facile de Razorback risquent de s'énerver rapidement, tant le récit semble initialement prendre son temps et refuser la facilité.

 

RETROUVEZ L'INTÉGRALITÉ DES MAL-AIMÉS DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

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commentaires

tom's
12/08/2019 à 11:46

En relisant ces critiques je me dis parfois qu'ils sont vraiment a côté, je ne sais pas ce qu'ils attendent d'un film de genre comme celui ci,une caractérisation des personnages et dialogues introspectifs? on attend pas du Bergman dans des cas comme celui ci, en + des dizaines de films encensé bien moins réussis que celui ci,qui la joue réaliste et n'est pas un actioner monsters,les décors,jeux & idées tout est la pour faire un bon film de genre,la fin dans la grotte est mémorable entre la mort du chien et les attaques de la bête cela reste dans une veine réaliste,une réussite. pour comparé avec un truc bien nul faites vous "Komodo" sorti en 2000.

Rilou
12/08/2019 à 10:57

Putain que j'ai adoré ce film !!! Un véritable bon film de monstre avec un pti coter razorback !! Très très bon film ! D'ailleurs pti hors sujet pour signaler la sortie de razorback dans une excellente copie bluray un véritable pti plaisir pour ceux qui aiment les films de monstres

rorov94
12/08/2019 à 10:05

Très bon métrage que ce ROGUE.
Pas d'accord avec ceux qui dénigre LAKE PLACID,ce dernier joue dans une autre catégorie:l'horror/comédie.
Les dialogues et les running gags toit en finesse de David Kelley(Ally Mc Beal)la réal de Steve Miner qui est loin d'être un manchot,sans oublier le casting 3 étoiles.
Rajoutons le côté technique:animaronique et vfx qui ont bien vieillis 20 ans après!
Pas sur que ROGUE ait aussi bien vieilli après seulement 10 ans d'existence.
Après vous avez oublié le roublard BLACK WATER qui a le mérite d'être tourné avec un vrai croco!

Matt
11/08/2019 à 19:29

Un des meilleurs films de croco ! Greg McLean est vraiment un bon réal et sa thématique de l'intru (donc le touriste) dans l'outback est toujours aussi original (1ere t denier plan justifié dans ce film). Weta on fire sur la créature et John Jarratt méconnaissable. Rogue c'est classe.

Steamboy62
11/08/2019 à 19:05

Ah si, moi je l'ai vu ! D'ailleurs, j'ai même le DVD...

Pousse de Soja
11/08/2019 à 18:51

"Comme le curé du village, on ne sait jamais quand il va attaquer, avant d'en voir la queue" ahah excellent!!

Flash
11/08/2019 à 16:36

Bonne série b, j'ai bien aimé.

Sky
11/08/2019 à 14:32

Un grand film de monstre
Introduction parfaite
Un final jouissif et généreux
Merci d’en parler EL !

Mocassin Dundee
11/08/2019 à 14:21

Bien meilleur que Lake Placid.

snake88
11/08/2019 à 14:15

Excellent film, effectivement sacrifié à sa sortie. Je me souviens qu'il y avait a peinne 20 copies pour toute la France...

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