Après Greta, le turbo nanar est-il le dernier défi de la grande Zaza ?

Simon Riaux | 16 juin 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Simon Riaux | 16 juin 2019 - MAJ : 09/03/2021 15:58

On dit de certains artistes qu’ils peuvent tout jouer, et rares sont ceux qui incarnent cette expression courante avec autant d’évidence qu’Isabelle Huppert. Et pourtant, on sent depuis quelques années qu’il demeure à son arc une corde que la géniale comédienne n’a pas encore tout à fait employée.

 

ÜBERT-HUPPERT

« Quel est le sens de la vie pour Isabelle Huppert ? » demande, la voix chevrotante, une journaliste énamourée. L’interrogation pourrait être sardonique, mais il n’en est rien. C’est même avec une certaine émotion que notre confrère l’interroge, ouvrant de la plus surréaliste des manières la conférence de presse cannoise de Frankie, sous les yeux éberlués de sa modératrice Marie Sauvion.

 

 

Il serait passablement hors sujet, voire absurde, de poser cette question à ceux qui accompagnent ce jour-là Isabelle Huppert. Personne ne s’inquiète des conceptions existentielles de Jérémie Renier, et on peut affirmer sans lui faire injure que peu de spectateurs se morigènent quant au sens de l’existence tel qu’établi par Pascal Greggory. Mais Huppert est d’un autre bois, s’imposant un peu plus chaque année comme une icône absolue, peut-être la plus rayonnante et internationale du cinéma français.

La presse culturelle s’esbaudit souvent sur nos cinéastes (et fréquemment à raison), se félicite des auras internationales de comédiens tels que Gérard Depardieu, Jean Dujardin, tout en rendant régulièrement hommage à la prestigieuse carrière américaine de Marion Cotillard, mais Isabelle Huppert fait office de figure tutélaire en comparaison. Omniprésente sur les écrans, égérie de cinéastes français, américains ou asiatiques (Hong Sang-soo a été jusqu’à lui consacrer un de ses indigents films de vacances festivaliers, honneur qui vaut consécration dans plusieurs réalités parallèles de notre multivers).

Tout magazine de mode qui se respecte l’a installée en couverture, interrogée, photographiée sous toutes les coutures. Son intensité froide, ce réacteur émotionnel aux innombrables cœurs intrigue et interroge presque tous les cinéphiles, artistes, et commentateurs de la planète. Le phénomène serait ridicule s’il n’était pas si puissamment indiscutable.

 

Photo Isabelle Huppert, Arthur MazetDirty Zaza dans Elle

 

GRETA BARBOTE

Pourtant, on ne peut pas dire que la grande Zaza soit la créatrice monolithique que représentent parfois les reportages simplistes, ou les interviews métastasées à force de révérences grotesques. De La Pianiste, en passant par Madame Bovary, My little princessLa Porte du paradisLa Cérémonie (pour ne citer que quelques propositions parmi des dizaines), la performeuse a dévoilé d’infinies facettes, des degrés de subtilité, d’engagement et de perversion sans cesse repensés, réenchantés, renouvelés.

Avec plus d’une centaine de films à son actif, l’actrice a littéralement fait feu de tout bois, et si elle marque, transcende, les métrages qu’elle honore de sa présence, c’est justement parce que cette dernière est beaucoup plus imprévisible qu’on ne veut bien le dire. Pourtant, depuis quelques années, une nouvelle note, une énergie inédite, semble vouloir s’exprimer au sein de ses choix.

 

Photo Isabelle Huppert, Gaspard UllielEva

 

Pour un peu, on se demanderait si la grande Huppert ne nous concocte pas un fabuleux happening, un délire complètement méta, initié avec Elle de Verhoeven. En 2016, le Hollandais violent proposait une mordante relecture du drame bourgeois franchouillard et une nouvelle exploration de la vulgarité des puissants, dont la grande Zaza constituait la pièce maîtresse.

Jouant de son image, de ce qu’elle symbolise, mais surtout de l’évidente caricature qui toujours menace d’avaler ces personnages de perverse introvertie auxquels on la cantonne trop souvent, il lui permettait de faire vibrer cette onde qu’elle maîtrise à la perfection, l’amenant aux frontières de l’autoparodie.

 

photo, Isabelle Huppert Isabelle Huppert

 

Le résultat était réjouissant, jeu quasi méta avec le spectateur, qui semble avoir nourri plusieurs de ses performances ultérieures. Le ridicule kamikaze menace bien plus encore dans Eva, dont les ficelles grossières et l’usage d’Huppert en fantasme sur pattes sont autant de réjouissances déviantes. Comme pour bien signifier que l’artiste domine désormais totalement son image et pourrait s’apprêter à la liquider, un épisode de Dix pour cent vient souligner malicieusement cet état de fait.

Elle y joue un clone d’elle-même, hyperactif, hyperconscient, hyperdispersé, omniprésent à l’image, dans les médias, partout, jusqu’à menacer de dissolution une agence de talent qui pourtant en a vu d’autres. Mais si Huppert peut si aisément détourner, moquer, réifier ce qui a fait sa renommée, que prépare-t-elle ?

 

 

LES NERFS À MILF

Peut-être Greta de Neil Jordan détient-il la clef ? Sur le papier, la présence d’Isabelle Huppert est incompréhensible. Qu’est-elle donc allée faire dans cette galère de série B au scénario stupide, aux personnages creux, à l’intrigue famélique ? Et si Jordan n’est pas un manchot, les glorieuses heures d’Entretien avec un vampire sont désormais loin…

Au mitan de Greta, le personnage éponyme agresse soudain l’héroïne bien naïve qu’elle harcèle depuis un moment, dans le restaurant où elle travaille. Complètement démente, Greta balance son verre de Chablis et éructe en direction de la pauvre Chloë Grace Moretz. Seule séquence digne d’intérêt au cœur du film, elle possède une puissance grotesque détonnante, un art de la dissonance nanarde qui marque instantanément et euphorise presque le spectateur.

 

 

 

C’était là la promesse jamais tenue de Greta : un thriller totalement démesuré et pété, dans lequel Isabelle Huppert donnerait libre cours à l’excès qui menace toujours ses performances, sublimant la verve Z toujours sur le point de jaillir. Cette verve tarée, on y croyait pourtant, notamment quand, pour assurer la promotion du long-métrage, l'artiste apparut dans une vidéo hallucinogène, découpant des peluches comme un boucher sous MDMA.

Et finalement, c’est celle-là la corde qui manque à la grande et inoxydable Zaza. Drame, expérimentations d’auteur, introspection géniale, composition imprévue, grosse comédie qui tâche, autoparodie… Huppert a tout fait, et tout génialement fait, sauf le gros nanar qui colle. Depuis Elle, on la sait parfaitement capable de transformer une partition bancale en apothéose putrescente. Avec Greta, elle rate le coche de peu, mais parions que ce ne sera que partie remise. Zaza, le nanar te tend les bras, embrasse-le et fais-nous rêver.

 

photo

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commentaires
Orphee54
04/10/2020 à 15:57

Nanar ou pas peu importe, Isabelle Huppert réussi à faire tout avaler par son aura qui illumine tous ses films.

Bubble Ghost
16/06/2019 à 21:40

Le " Dirty Zaza " m'a tué de rire XD

rorov94
16/06/2019 à 15:00

Ahhh le Z!
La marque des GRANDS.
Comme le X pour certains!

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