3 femmes : le magnifique cauchemar de Robert Altman, entre Persona et Mulholland Drive

Geoffrey Crété | 8 mai 2019 - MAJ : 08/05/2019 12:06
Geoffrey Crété | 8 mai 2019 - MAJ : 08/05/2019 12:06

3 femmes de Robert Altman sort en DVD et Blu-ray, et c'est l'occasion de reparler de ce superbe film trop oublié.

De Robert Altman, grand cinéaste américain décédé en 2006, on cite souvent les grands films cultes : M.A.S.H.John McCabe, Le PrivéThe Player, ou encore Short Cuts. Mais sa filmographie est autrement plus riche, et regorge de bijoux moins célébrés.

Parmi eux : 3 femmes, petit chef d'oeuvre de 1977, avec Sissy Spacek et Shelley Duvall (couronnée d'un prix d'interprétation à Cannes). Le film arrive en coffret DVD et Blu-ray chez Wild Side ce 8 mai. L'occasion parfaite pour revenir sur cette pépite.

 

 

SONGE D'UN CAUCHEMAR D'ÉTÉ

Qu'elle soit vraie ou non, l'histoire derrière 3 femmes est trop irrésistible pour ne pas être citée : Robert Altman a eu l'idée du film dans un rêve. Un rêve fiévreux, puisqu'à l'époque sa femme est à l'hôpital. En chemin vers l'aéroport avec son producteur Tommy Thompson, il s'arrête au studio 20th Century Fox pour en parler avec Alan Ladd Jr, chef du département production. "N'éteins pas le moteur, ça ne prendra qu'une minute", aurait-il dit selon Peter Biskin, auteur du fantastique livre Le Nouvel Hollywood.

Ainsi est né 3 femmes. A l'époque, Altman avait déjà une Palme d'or pour M.A.S.H., et quelques succès comme John McCabeLe Privé, et Nashville. La Fox le soutient alors sans problème, conscient que ses films coûtent peu et que le réalisateur respecte les budgets. Inspiré par Persona de Bergman, avec l'envie de se lancer sans scénario mais avec l'aide de l'auteur Patricia Resnick, il imagine donc une histoire à partir d'une image plus ou moins vague : deux femmes dans le désert. La légende dit même qu'il avait rêvé de Sissy Spacek et Shelley Duvall.

 

photo, Robert AltmanRobert Altman (© 1977 Twentieth Century Fox Film Corporation. Tous droits réservés)

 

Ces deux femmes deviendront donc Sissy Spacek et Shelley Duvall. La première sort de La Balade sauvage de Terrence Malick et Carrie au bal du diable de Brian de Palma. La deuxième n'est pas étrangère au cinéma d'Altman : il l'a même révélée dans Brewster McCloud, et l'a retrouvée dans John McCabe, et Buffalo Bill et les indiens.

Il y a finalement un scénario, mais beaucoup d'improvisation sur le plateau. Shelley Duvall invente et participe notamment aux interminables et absurdes dialogues de Millie Lammoreaux sur les couleurs et la cuisine.

A l'arrivée, il y a un film qui ne ressemble à rien d'autre, qui s'étire comme une fascinante et vertigineuse rêverie, oscille entre le comique et l'étrange, et reste comme l'un des films les plus forts et géniaux de Robert Altman.

 

photo, Shelley Duvall, Sissy SpacekDeux femmes sur trois, mais le coeur est là

 

PERSOLAND DRIVE

Robert Altman a assumé s'être inspiré de Persona de Bergman, mais difficile de ne pas sentir le spectre de 3 femmes planer sur Mulholland Drive de David Lynch. Une brune et une blonde, une fascination qui vire à l'obsession, une amitié qui frôle l'attirance, un rapport de force qui bascule avec le film pour plonger dans les méandres de l'esprit : trois femmes et surtout trois films autour de la dualité, du féminin et du vertige des sens et des identités. 3 femmes est le moins connu, et donc le moins aimé, mais il est tout aussi fabuleux et mémorable.

Altman insuffle le trouble dès le début en filmant ce centre thermal de Los Angeles, a priori ordinaire, comme un décor digne d'un film d'horreur. La caméra balaye les corps ridés et flétris, embarqués dans de lentes et presque morbides danses aux côtés de jeunes filles, avant de trouver Sissy Spacek, immobile derrière une vitre, comme un prédateur.

 

photo, Shelley Duvall Au-delà des piscines, les fausses sirènes

 

La musique de Gerard Busby est douce, puis lourde, évoquant aussi bien l'innocence que la brutalité de Pinky, femme-enfant sortie de nulle part. Ce sentiment d'inquiétante étrangeté ne quittera pas l'écran, et se propagera jusqu'à faire imploser le récit.

Ce décor humide est la porte d'entrée d'un univers où tout fonctionne en miroir : la brune et la blonde, mais aussi l'extravertie et l'introvertie, l'eau et le désert, la ville et la nature. Le rêve et la réalité. La réalité elle-même se dédouble, comme le personnage de Pinky. La victime devient bourreau, le bourreau devient fragile.

 

photoShelley Duvall, fantastique, dans l'un de ses meilleurs rôles

 

PAS SI SAINTE-TRINITÉ

Si la troisième femme (incarnée par Janice Rule) est plus discrète que les deux autres, elle n'en reste pas moins majeure dans les nombreuses interprétations de ce pur objet de fascination. Pinky, Millie et Willie sont-elles les trois visages d'une même personne ? Les trois facettes d'une femme (l'enfant, l'adulte sexué, la mère) ? De la maternité (fille, mère et grand-mère) ? 3 femmes est-il un film sur le rêve, ou sur la schizophrénie et la folie ?

L'omniprésence de l'eau (les piscines, dans le centre thermal ou au milieu du désert) renvoie aussi bien aux reflets et réalités déformés, qu'au liquide amniotique dans la thématique du féminin. C'est là qu'on y soigne les affres du temps, pour les vieux corps ridés. C'est là qu'on naît et meurt, que le film commence et se métamorphose à mi-chemin.

La fin ouverte, étrange, qui s'ouvre sur un horizon aussi inattendu que large, n'aidera pas à resserrer le champ des explications. Altman lui-même a balayé dès la sortie l'idée d'un sens unique. Le film est le rêve. A chacun d'y retrouver son chemin.

 

photo, Sissy SpacekDe l'autre côté du miroir

 

2 FEMMES

Revoir 3 femmes, c'est aussi en voir deux, magnifiques et extraordinaires : Shelley Duvall et Sissy Spacek. Les deux actrices y sont éblouissantes, de la première à la dernière image. Elles se métamorphosent, avancent en équilibre entre les scènes les plus triviales et les moments les plus étranges, avec une aisance fascinante.

Chacun d'elle a un visage, une allure et une énergie unique. Shelley Duvall est une poupée déstabilisante, digne d'un cartoon - ce n'est pas pour rien que Robert Altman en fera sa Olive dans Popeye. Elle a une voix, une présence, et une énergie aussi charmante qu'irritante, que le film capte et transforme à merveille. Sissy Spacek, elle, a toujours eu quelque chose d'inquiétant et presque fantomatique, avec son teint diaphane. Les deux sont magnifiques d'une manière totalement spéciale, unique, et envoûtante.

Elles mènent ce rêve cauchemardesque, ou ce cauchemar rêvé de Robert Altman, pour en devenir l'alpha et l'omega, les sources de rire et de malaise, de peur et de tendresse. Elles sont à elles seules une double raison de se laisser emporter par 3 femmes.

 

photo, Shelley Duvall, Sissy Spacek Deux actrices au sommet

 

3 femmes est de ces faux petits films à la puissance folle, qui hantent logntemps les esprits et les songes. Difficile d'en ressortir avec une conviction d'avoir saisi et capté les signaux du maître Robert Altman, grand cinéaste capable aussi bien de filmer les grandes fresques de la vie que d'explorer le pan expérimental du 7e art.

Mais une chose est certaine : 3 femmes ne laisse pas indifférent et marque durablement la rétine. Il est à ranger aux côtés des meilleurs films d'Altman, et fonctionne même joliment en miroir avec Short Cuts, autre évocation d'un Los Angeles faussement ordinaire, où l'indescriptible et l'inimaginable menacent sans cesse de fissurer la réalité.

 

Disponible en coffret DVD, Blu-ray et livret e 8 mai, chez Wild Side

Crédit photos : © 1977 Twentieth Century Fox Film Corporation. Tous droits réservés.

 

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commentaires

Matt
13/05/2019 à 19:31

Incroyable film de Altman qui pourrait se ranger au côté de Images qu'il avait réalisé quelques années avant. Shelley Duvall et Sissy Spacek sont extraordinaires.

De mémoire, la grande séquence onirique avec ses effets de distorsion set de filtres est proprement hallucinante.
Shelley Duvall sortant de la maison après l'accouchement m'avait terrifié !

Hâte de redécouvrir ce film en Blu-ray.

MacReady
08/05/2019 à 12:10

@Marcel Misère

Plein de gens "ciblés" aiment ou ont besoin d'avoir des sous-titres français... Ce coffret a en plus un livret avec texte et photos spécialement conçus pour la France. Et le visuel est inédit. Donc ça n'est pas une simple copie des éditions précédentes.

Marcel Misère
08/05/2019 à 11:57

Bonne initiative (l'article et le blu-ray), dommage cependant que ça vienne aussi tard. L'édition blu-ray britannique est déjà sortie il y a pas mal de temps, les cinéphiles déjà au courant de la valeur du film l'ont déjà acquis. C'est comme si quelqu'un chez Wild Side avait vu cette édition Royaume-Uni, avait pensé "on va faire découvrir ça ici à ceux qui ne savent pas", mais sans se douter que le public-cible avait déjà eu l'information. Je ne parle pas que de moi hein. A titre personnel, je me vois mal racheter l'édition française pour quelques bonus et des sous-titres. Si ça avait été annoncé plus tôt, j'aurais gardé mon argent pour elle.

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