Le mal-aimé : Au revoir à jamais, ou Geena Davis en Jason Bourne pour Noël

Geoffrey Crété | 25 décembre 2020
Geoffrey Crété | 25 décembre 2020

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

  

Affiche officielle

 

"Il y a un excès d'excès" (San Francisco Chronicle) 

"Geena Davis pourrait être être une héroïne d'action convaincainte - si seulement elle avait un film convaincant où être" (San Fransisco Chronicle)

"J'ai aimé comme on peut aimer un jeu d'arcade : ça retient votre attention jusqu'à ce que vous n'ayiez plus de pièces, et puis vous partez sans plus jamais y repenser" (Roger Erbert)

"Dans le genre « film qui ne lésine pas », celui-ci atteint des sommets. (...) Nous, on est bons pour une aspirine. Au revoir et plus jamais..." (Télérama)

 

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

Samantha Caine est a priori une femme ordinaire, institutrice dans une petite ville, avec son compagnon et sa fille Caitlin. Mais il y a huit ans, Samantha a été retrouvée sur une plage, enceinte et amnésique. Tout change après un accident de voiture qui la réveille un peu. Elle se découvre des talents peu ordinaires, et lorsqu'un homme qui l'a reconnue s'attaque à elle, elle le tue comme une experte.

Alors qu'elle s'éloigne de sa famille pour les protéger, avec un détective privé nommé Mitch qu'elle avait engagé pour retrouver son passé, Samantha découvre qu'elle est en réalité Charly, une assassin au service de la CIA. Après quelques combats et exploits, elle recompose son passé, se coupe les cheveux, se teint en blonde platine, et redevient badass.

Sa fille Caitlin est kidnappée par ses anciens amis, qui ont juste l'intention de mettre en scène un attentat pour blâmer les méchants étrangers. Grâce à quelques gros exploits à la MacGyver et castagnes énervées, et l'aide de Mitch, Charly/Samantha tue les méchants avec la bombe, et s'échappe. Elle revient finalement à sa vie de famille, et refuse de reprendre son job à la CIA.

  

photo, Au revoir à jamais, Samuel L. Jackson Geena Davis, superstar alors en plein envol

 

LES COULISSES

Quand Au revoir à jamais est lancé, Renny Harlin est dans une fâcheuse position. Lui qui a été lancé avec le succès de 58 minutes pour vivre et Cliffhanger, vient de marquer l'histoire hollywoodienne avec ce qui restera comme l'un des plus gros et mémorables flops : L'Île aux pirates. Superproduction à environ 100 millions de budget qui n'en a rapporté qu'une dizaine en salles, après une production chaotique, le film était sa première collaboration avec Geena Davis (ils se marieront en 1993).

Heureusement pour eux, Au revoir à jamais est déjà lancé lorsque ce désastre explose en plein vol dans les salles, fin 95. Le tournage du film d'action commence en janvier 96, avec cette épée de Damoclès donc.

L'idée du film a germé dans l'esprit de Shane Black, qui a alors signé L'Arme fataleL'Arme fatale 2Le Dernier samaritain et Last Action Hero. Il vend son scénario à un prix record à l'époque (dans les 3 millions de dollars). Les premières versions du scénario étaient plus noires : Mitch violé en prison et qui parlait régulièrement à sa mère morte, ou encore Charly violée par son père et qui assistait à sa mort.

BirthMoviesDeath explique qu'une des versions commençait avec une scène très forte : Caitlin se réveillait en pleine nuit d'un cauchemar, et se rendormait en voyant que sa mère était à ses côtés, pour la rassurer. Le spectateur découvrait alors que la maman était armée d'un gros calibre, le bras ensanglanté. La raison principale derrière ces réécritures : réduire le budget de quasi moitié, et en faire un film plus grand public.

 

photo, Au revoir à jamais, Renny Harlin, Samuel L. Jackson Renny Harlin, Geena Davis et Samuel L. Jackson

 

Mais le plus gros changement viendra de Shane Black lui-même, qui avait d'abord écrit un protagoniste masculin. A mi-chemin dans l'écriture, il réalise que son histoire ne peut fonctionner qu'avec une héroïne, pour ne pas avoir encore une banale histoire d'amnésie. Il parlera par la suite de son désir de créer un personnage féminin aussi sérieux qu'un homme, et éviter de tomber dans les stéréotypes de douceur. L'idée de construire un personnage de mère qui protège sa fille, et de tueuse professionnelle, l'a aussi beaucoup inspiré.

Parmi les changements plus tardifs : la mort de Mitch, qui a fortement déplu aux spectateurs lors des projections-test. Faire mourir Samuel L. Jackson n'est pas très populaire... mais Harlin se vengera plus tard dans Peur bleue, en offrant à l'acteur l'une de ses plus belles morts. En 2018, l'acteur expliquait à The Undefeatded : "Pendant les projections-test, le public est devenu fou. Genre, non vous pouvez pas tuer Mitch. Donc on est y est retournés et on a fait ces plans avec Larry King. On a tourné je crois trois jours avant la sortie du film. Et ils l'ont rajouté."

 

photo, Au revoir à jamais, Samuel L. Jackson En route vers... le non succès ?

 

Interrogé par Den of the Geek en 2011, Renny Harlin se souvenait d'un tournage compliqué : "Ça a été très dur à filmer, parce qu'on est tombés sur l'hiver le plus froid au Canade depuis 60 ans. Donc il y avait beaucoup de jours où on a vraiment dû arrêter le tournage, parce que la pellicule ne pouvait plus aller dans la caméra, ou que les acteurs ne pouvaient littéralement plus parler parce que leurs machoires étaient trop glacées."

Il raconte ainsi que lors du tournage du climax, lorsque l'héroïne blessée se relève finalement vers sa fille, Geena Davis a littéralement été incapale de bouger, car son costume était collé au sol à cause du faux sang gelé. "Quatre personnes l'ont décollée du sol".

 

photo, Au revoir à jamaisSamuel le cool Jackson

 

LE BOX-OFFICE

Au revoir à jamais n'a pas été un terrible flop, mais n'a pas été à la hauteur des attentes. Avec un budget officiel de 65 millions, il a encaissé à peine 90 millions dans le monde, dont seulement 33 côté Amérique. Soit très loin des signaux au vert pour un film de ce type, surtout à une époque où le box-office domestique était encore si puissant.

Certains ont blâmé le bide de L'Île aux pirates, qui a durablement marqué les carrières de Renny Harlin et Geena Davis. Le réalisateur aura accusé le marketing de leur deuxième film, d'avoir été peu efficace. En 2018, Samuel L. Jackson va dans ce sens : en interview avec The Undefeated, il dit qu'Au revoir à jamais est l'un de ses rôles et films préférés, et continue :

"Le studio ne savait pas comment vendre ce film, parce qu'ils ne savaient pas que les femmes aiment se voir en héroïnes badass. J'arrêtais pas de dire, 'Vous devez vendre ce film pendant la journée, quand les femmes regardent les soap operas'. Ou peu importe. Ils me répondaient, 'On ne comprend pas de quoi tu parles'".

Pour d'étranges raisons, Renny Harlin parle d'une suite en 2011. Il évoque l'idée de raconter l'histoire de Caitlin, la fille de l'héroïne du premier, et parle d'un buddy movie avec Mitch. Il affirme que Samuel L. Jackson veut en être, et qu'il cherche un scénariste. Zéro nouvelle depuis bien sûr. Mais pour rappel, le scénario original de Shane Black se terminait sur l'annonce d'une suite, intitulée The Kiss After Lightning.

 

photo, Au revoir à jamaisGeena Davis dira des années plus tard qu'elle a été Jason Bourne avant l'heure

 

LE MEILLEUR

Au revoir à jamais est un petit modèle du genre, et un témoin de la manière dont le film d'action hollywoodien était conçu dans les années 90. Avec toute sa démesure, son ambition, et sa générosité. Avec Shane Black au scénario, c'est une torpille d'efficacité, d'humour et d'esprit dans ses meilleurs moments. Avec Renny Harlin derrière la caméra, c'est l'assurance de scènes d'action bien emballées et découpées.

L'autre argument s'appelle Geena Davis. A ce stade, l'actrice de La MoucheBeetlejuice et Thelma et Louise, oscarisée pour Voyageur malgré lui, tente une formidable percée hollywoodienne : avec Renny Harlin, elle veut s'imposer comme une héroïne, d'abord avec L'Île aux pirates, puis avec Au revoir à jamais. Le bide monumental du premier et le succès tiède du second vont la freiner, et c'est bien dommage tant sa performance en action woman indique clairement à quel point elle aurait pu (et dû) décoller et être couronnée. A la place, elle s'absentera des écrans quelques années, et n'aura plus grand chose hormis Stuart Little et ses suites.

 

photo, Au revoir à jamaisGeena Davis, où es-tu

 

Dans Au revoir à jamais, elle est pourtant une actrice, une héroïne et une femme complète, tour à tour touchante et virevolante, fragile et folle, brune et blonde. En s'amusant avec ces clichés de la maman et la putain, le film lui offre un rôle en or. Et Geena Davis s'en empare avec un plaisir manifeste, aussi bien pour les scènes d'action spectaculaires que les moments de pure tendresse.

Samuel L. Jackson est sans surprise parfait dans un rôle totalement adapté à lui, et Craig Bierko est un très bon élément. Avec le recul, c'est même une surprise de voir que l'acteur n'a pas décollé malgré sa belle gueule et son charisme. Ses sourires sadiques face à Geena Davis offrent d'excellents moments, notamment dans la dernière ligne droite.

Grâce à eux et l'énergie à l'écran, Au revoir à jamais est un plaisir old school parfaitement calibré, un film décomplexé et simple comme on n'en fait plus trop aujourd'hui (hormis peut-être The Nice Guys de Shane Black justement). Un témoignage d'une autre époque, avec ses défauts certes, mais surtout avec sa fougue.

 

photo, Au revoir à jamais, Samuel L. JacksonUn duo aussi improbable que mémorable

 

LE PIRE

Des fautes de mauvais goût typiquement vieillotes, comme ces scènes de rêve bien laides et grossières, ou ces moments face au miroir. La dualité brune-blonde n'est pas la chose la plus fine qui soit, avec d'un côté la maman sérieuse et charmante et de l'autre, la bad girl hyper-sexuée qui fume et picole. Une simplicité aussi efficace que ridicule, lorsque le film tente de mettre en scène la renaissance de l'héroïne.

Toute cette histoire d'agents secrets hyper-secrets et de complot autour du terrorisme semble bien terne avec le recul, et d'ailleurs le scénario ne s'en préoccupe pas outre-mesure. L'important est ailleurs, et c'est là aussi qu'Au revoir à jamais fonctionne : il connaît ses faiblesses et maintient l'attention du spectateur là où il faut, humblement mais spectaculairement.

Enfin, la fin sous forme de gros happy end (elle retourne chez elle pour être une maman et épouse, tandis que Mitch a miraculeusement survécu et passe à la télévision), dénote avec le reste du film. Nul doute que là encore, le rouleau compresseur conformiste est passé, comme sur bon nombre d'éléments originaux retirés du scénario noir de Shane Black.

 

RETROUVEZ L'INTÉGRALITE DES MAL-AIMÉS DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

 

 

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commentaires

Fredé
27/12/2020 à 09:08

Je suis nostalgique de ces années 90... J'ai adoré le film. Comme beaucoup de films d'action de cette période.......... Que le temps passe vite.

Rorov94M
27/12/2020 à 09:06

Il me semble que le film ,hormis aux states,a été un beau succès international.
C'est d'ailleurs un des précurseur dans la catégorie «faux flop».
Après ça les producteurs et distributeurs ne lorgnaient plus sur le b-o usa uniquement.

Sascha
26/12/2020 à 11:25

Je garde un très très bon souvenir de ce film (et la scène de la roue à eau dans le moulin. Un sumum d'attitude Badass pour Geena Davis). Et tellement déçu que ce film est limite sonné le glas de sa carrière alors qu'elle avait tout pour réussir dans ce genre de film.

Faudrait que je le revois pour le coup :-)

Sanchez
26/12/2020 à 10:54

On s’en souvient surtout pour Samuel qui s’amuse comme un petit fou. J’aurais aimé un spin off centré sur Mitch Hennessy, ça aurait eu de la gueule. Dommage que le film soit si bourrin, c’est plus fort que lui, Harlin veut tout faire peter

Tom’s
26/12/2020 à 02:34

Culte plein de bonne idées, alchimie terrible entre Davis &jackson, dont le perso du gros looser est trop drôle avec ses dialogues taillé pour lui, les scènes suivantes: quand Jackson chante pour mémoriser, Davis qui prend la clope du gamin et chausse les patins avant de buter les mecs qui poursuivent Mitch, et le dialogue qui précède l’évasion via la poupée,

Samos 69
25/12/2020 à 22:13

Sont bien foutus les SFX de Samuel.

Brady
25/12/2020 à 19:26

J'ai découvert ce film avec ma mère il y a quelques mois, grâce à son meilleur ami qu'il aimait beaucoup. "Au revoir, à jamais" est un pur produit des années 90 : ça se voit, le grain de l'image, la mise en scène, etc... Geena Davis en fait des caisses, parfois ça passe d'autres fois non et surtout Samuel L. Jackson et ses punchlines vraiment tordantes.

Kyle Reese
25/12/2020 à 18:47

Depuis c’est devenu le bien aimé.
Une référence du genre. Une suite serait effectivement bien venu. Sur que Gena en aurai à revendre encore aujourd’hui.

Mal aimé mais cultissime
25/12/2020 à 18:07

Mal aimé par qui comment pourquoi je ne sais pas, ce qui est sûr par contre c'est que 20 ans plus tard ce film est devenu un "petit" film culte tout comme le dernier samaritain, et que oui c'est la vérité on a rien fait de mieux depuis dans le genre buddy movie fun, cool et un tantinet hardcore. Ne serait ce que dans les samuel prenez le récent Hitman and Bodyguard qui s'inscrit totalement dans la même veine, et dont déjà plus personne ne reparle. La crème de ce qu'on faisait de mieux à l'époque.
Donc au risque de me répéter : mal aimé par qui comment pourquoi je ne sais pas, mais moi j'ai toujours trouvé ce film Jubilatoire, et mieux encore il se bonifie avec le temps

007boy
02/06/2020 à 22:40

Geena davis a devancé Angelina jolie , espionne d'élite dans SALT et Charlize Theron dans ATOMIC BLONDE, la 1ere espionne badass.....près de 20 ans avant que les héroînes femmes ne deviennent récurrentes..................une suite serait la bienvenue

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