De Conjuring à La Nonne : pourquoi l'univers étendu de l'horreur est (un peu) une déception

La Rédaction | 20 septembre 2018 - MAJ : 18/10/2018 11:36
La Rédaction | 20 septembre 2018 - MAJ : 18/10/2018 11:36

Petit point sur l'univers Conjuring qui passionne le public depuis 2013.

Qui aurait pu imaginer que Conjuring : les dossiers Warren, petit film d'horreur de James Wan avec Vera Farmiga et Patrick Wilson, au budget de 20 millions, allait ouvrir la porte à un univers d'horreur, avec des suites bien sûr, mais aussi des spin-offs avec Annabelle et maintenant La Nonne, en salles cette semaine ?

Alors qu'Annabelle 3 et The Conjuring 3 se préparent et qu'un film sur The Crooked Man aperçu dans Conjuring 2 : Le cas Enfield a été annoncé, et que le succès ne faiblit pas (La Nonne en est déjà à plus de 175 millions au box-office), la question se pose : l'univers étendu de l'horreur de la Warner est-il une si bonne idée ? En a t-il assez dans le ventre pour être à la hauteur de ses ambitions ?

 

 

C'EST TRÈS BIEN : L'IDÉE GÉNÉRALE

L'idée d'un grand univers fantastique n'est pas neuve, et les Universal Monsters l'ont prouvé dès les années 20 avec des classiques comme Le Fantôme de l'OpéraFrankenstein ou encore L'Étrange Créature du lac noir. Mais personne n'avait réellement tenté de relancer une telle machine, et surtout pas de manière si efficace.

Créer une petite galaxie de l'horreur autour des Warren est donc un pari aussi ambitieux que sympathique pour tout amateur de genre. Maisons hantées, poupées hantées, couvents hantés, familles hantées : là où les époux passent, le bon sens trépasse, et permet d'ouvrir quantité de brèches dans le tissu de la réalité, pour s'amuser avec les fantômes et autres apparitions.

Si un film autour d'Ed et Lorraine Warren était dans les cartons depuis environ 20 ans, la naissance de cet univers Conjuring aura été bien plus rapide et intuitive. Conjuring 2 : Le cas Enfield a été lancé quelques semaines après la sortie du premier en juin 2013, et le spin-off sur Annabelle n'a pas tardé, puisqu'annoncé dès début 2014. Le réalisateur John R. Leonetti parlait alors de la stratégie de New Line Cinema et Warner Bros. : capitaliser sur l'enthousiasme des fans avec des films aux budgets resserrés, aux tournages rapides, afin de garantir le succès de l'opération.

 

photo, Conjuring : les dossiers WarrenQuand tu as la vision de l'univers-usine qui se prépare

 

L'univers Conjuring est donc une petite usine à succès. Annabelle a été annoncé alors que le tournage allait commencer, Annabelle : La Création du Mal a été lancé alors que Conjuring 2 : Le cas Enfield sortait, et dans la foulée, les films centrés sur la Nonne et le Crooked Man ont été évoqués. La Nonne est arrivée la première, et la machine ne s'arrête pas : Annabelle 3 n'est pas encore tourné qu'il a une date de sortie américaine fixée au 3 juillet 2019, et l'équipe enchaînera sur The Conjuring 3 lancé en 2019. The Crooked Man devrait trouver sa place par la suite, le scénario étant encore en cours d'écriture.

En tant que petite galaxie de l'horreur qui tourne autour des Warren, dans le passé notamment, et en tant que modèle économique, l'univers Conjuring fonctionne. Sur le papier, c'est même une très bonne idée

 

photoMe ranger au placard : rires

 

C'EST BIEN : JAMES WAN

Le choix de James Wan pour réaliser Conjuring : les dossiers Warren et finalement encadrer l'univers a été inspiré. Révélé par Saw en 2005, remarqué avec Dead Silence et Death Sentence, il a rencontré un gros succès avec Insidious du côté de Blumhouse. Une expérience qui l'a certainement (re)placé comme un talent en matière d'horreur et suspense, et l'a mené aux Warren.

Ce qui fait le sel de Conjuring, qui repose quand même sur une mécanique bien tranquille et une intrigue très attendue, c'est sa mise en scène. Il n'y a qu'à voir la scène où Lili Taylor plonge le regard dans l'obscurité inquiétante de sa cave pour prendre conscience de James Wan, qui dilate le temps, manipule les silences et les avancées par à-coups, pour se dire que le film a là sa plus grande qualité.

James Wan ayant prouvé son savoir-faire avec Insidious : Chapitre 2 et Fast & Furious 7, il a pu s'amuser encore plus sur Conjuring 2 : Le cas Enfield avec les décors, les monstres et les effets pour là encore rattraper un scénario pas folichon. Mais peu importe, il fait de la suite une grosse maison hantée, dont on se rappelle plus des morceaux que l'idée globale.

Si Wan n'a aucun crédit de réalisateur à l'horizon, il continue de superviser l'univers. Après avoir co-écrit Conjuring 2, il a été jusqu'à prêter main forte sur les reshoots de La Nonne. Et il reste producteur de tous les films, ce qui est à la fois une marque pour les fans, et une garantie pour le studio qu'il est toujours à disposition pour filer un coup de main en cas de problème. 

 

Photo ConjuringJames Wan sur le tournage avec Vera Farmiga

 

C'EST EXCELLENT : LES ACTEURS

Caster Patrick Wilson et Vera Farmiga pour incarner les Warren est certainement l'une des meilleures idées des producteurs tant les deux acteurs sont parmi les plus intéressants du moment. De Watchmen à Bone Tomahawk en passant par Hard Candy et la série Fargo, Patrick Wilson a prouvé sa capacité à changer de visage avec une aisance impressionnante, sans jamais perdre ses habits de gars faussement ordinaire. Sans oublier qu'il est aussi passé par les Insidious, prouvant aussi bien son appétit que son talent dans le genre.

Trop souvent reléguée au second plan, Vera Farmiga a prouvé dans In the Air ou Bates Motel son charisme incroyable, et trouve dans Conjuring une vraie place sous la lumière. C'est grâce à des acteurs de cette trempe, qui jouent l'horreur et le genre au tout premier degré, que les films peuvent réellement décoller.

 

Image 653443Les Warren dans le premier Conjuring : un couple parfaitement casté

 

Mais au-delà des époux Warren, l'univers a su attirer de vrais talents. Dès le premier Conjuring, il y a l'excellente Lili Taylor, croisée dans Arizona DreamShort CutsPeckerSix Feet Under ou même le cinéma de genre avec l'amusant Hantise. Dans Conjuring 2 : Le cas Enfield, il y a Frances O'Connor, vue dans A.I. : Intelligence artificielle, et même Franka Potente

Dans Annabelle, derrière Annabelle Wallis, il y avait Alfre Woodard, et dans Annabelle : La Création du Mal c'est Miranda OttoLa Nonne continue sur cette lancée avec Taissa Farmiga et Demian Bichir.

C'est aussi grâce à ces interprètes solides, pour la plupart passés maîtres dans l'art du caméléon, que l'univers Conjuring a pu s'installer et prendre vie.

 

Lily taylorL'excellente Lili Taylor dans une des meilleurs scènes de Conjuring : les dossiers Warren

 

C'EST MOYEN : LE CAHIER DES CHARGES

Pas besoin d’être un très fin observateur pour repérer les très fortes similitudes entre quasiment toutes les entrées de la franchise Conjuring. Le choix de contraindre l’ensemble des chapitres à une grande cohérence esthétique, thématique, et technique a bien sûr un énorme avantage : rendre chaque opus ou spin-off presque instantanément reconnaissable.

Malheureusement, les gimmicks imposés par la production sont très voyants, et de plus en plus lassants. Tout d’abord, il est évident que les Annabelle et autres Nonnes dupliquent certains tics de James Wan (comme les doubles panoramiques, les très lents travellings vers les ténèbres…). Mais aucun ne maîtrise ces effets roublards aussi bien que Wan lui-même.

 

photo, Demian BichirCadrage classique pour apparition classique et frissons classiques

 

La charge esthétique, reprenant en grande partie le canon dit « american gothic », est finalement très pauvre, et pas plus élaborée qu’un vieux clip de Marylin Manson. Et il n'y a visiblement pas de quoi tenir la longueur. Il en va de même pour le design sonore, pensé pour démultiplier tous les effets. C’est efficace, mais prévisible et désagréable pour tous les spectateurs qui attendent autre chose que de gros sursauts superficiels.

Et cela revient au cœur même du dit cahier des charges : nous faire bondir sur nos sièges. Pourquoi pas, c’est un procédé légitime au sein de l’arsenal à disposition des cinéastes cherchant à nous filer les chocottes, mais c’est le moins durable. Or, la saga se complait à maximiser ce type d’effet, au détriment de l’angoisse. Le résultat est indiscutablement intense dans ses meilleurs moments, mais laisse bien peu de traces dans l’esprit du public.

 

Photo Lulu WilsonMonter et descendre des escaliers : activité indispensable dans l'univers

 

C'EST BOF : L'IMAGINATION

Au moment de la sortie d’Annabelle : La Création du Mal, nous nous interrogions sur la mode actuelle consistant, au sein du cinéma américain, à enfermer quasiment toutes les productions horrifiques dans une superstition catholique de mauvais goût. La situation n’a pas changé, et la série des Conjuring ainsi que ses dérivés, semblent même s'y consacrer totalement.

Quelle tristesse de voir ainsi cinq films (et bientôt sept, The Conjuring 3 et Annabelle 3 étant sur les rails) recycler bêtement un fatras superstitieux complètement à côté de la plaque. Avec une ignorance totale du dogme et de la symbolique catholique, on multiplie les possessions, les exorcismes, les croix, les démons et autres codes complètement vidés de leur sens, de plus en plus proches du ridicule.

 

Photo Anthony LaPagliaDe l'importance d'avoir la foi

 

Leur origine est limpide : elle vient évidemment des succès gigantesques rencontrés par L'Exorciste (1973) et La Malédiction (1976), qui vont marquer des générations de spectateurs et consacrer une horreur bigote… en apparence. Car l’usage de l’imagerie catho était alors une manière de signifier les fractures d’une société en pleine mutation, dans un monde post-hippie où la classe moyenne, voire supérieure, est en train de changer.

Mais jamais la saga Conjuring n’interroge notre monde ou ses valeurs, préférant systématiquement situer ses intrigues dans un passé de carton-pâte, préférant faire de son imaginaire une sorte de lointain et familier monde, où l’horreur peut toujours être repoussée par une prière récitée dans un latin de cuisine.

 

photo, Taissa Farmiga La Nonne, paroxysme de cet axe religieux

 

C'EST TIÈDE : LES RÉALISATEURS

Personne n’a l’intention de voir la série des Conjuring et consorts nous proposer quoi que ce soit d’authentiquement original. Comment le savoir ? En observant vers quels réalisateurs se tourne la saga. À la notable exception de John R. Leonetti, aussi bon opérateur que tragique réalisateur, tous sont des artisans fidèles à Wan et plutôt capables.

Gary Dauberman opère comme scénariste dans son sillage depuis plusieurs années. David F. Sandberg (Annabelle : La Création du Mal) est le petit génie repéré grâce au court-métrage Lights Out, qu'il a adapté en film avec Dans le noir, pour s'envoler depuis vers Shazam. Et Corin Hardy (La Nonne) a bien mérité qu’on le remarque avec son malin Le Sanctuaire. Tous sont des artistes en mesure de proposer des travaux carrés et respectueux du spectateur, mais aucun ne semble avoir les épaules pour remuer les codes du cinéma de genre.

Il est d’ailleurs frappant de voir combien leur profil est comparable voire similaire, donnant l’impression que Wan compose une écurie de techniciens accomplis, plus que d’auteurs spécialisés dans la peur.

 

PhotoDavid F. Sandberg, qui a donné quelques couleurs à la fade Annabelle

 

C'EST FAIBLARD : LES CONNEXIONS 

Elles ont beau être indispensables et largement mise en avant dans la promo, elles demeurent très artificielles, voire grossières. Et c’est d’autant plus dommage que le concept central, à savoir les liens entre les innombrables enquêtes des Warren, offre quantité de possibilités. Le couple a en effet été en contact ou est intervenu dans plusieurs des faits divers « surnaturels » les plus médiatisés du XXe siècle. Mieux encore : ils ont généré eux-mêmes une documentation dense sur leurs travaux, dont Warner a obtenu les droits.

 

Conjuring 2 : Le cas EnfieldLe couple central de l'univers (en théorie)

 

Mais la production ne s’est pas franchement inquiétée de comment relier tout cela. On le sent d’ailleurs de manière évidente quand on observe comment et où sont opérées les dites connexions. Elles sont pour le moment reléguées aux introductions et conclusions des spin-offs, qui prennent sur elles de replacer l’aventure à venir ou qui vient de s’achever dans la chronologie de l’ensemble. Le procédé est grossier, et toujours expédié.

Mais l’autre élément qui laisse à penser que ces ponts ne sont pas bien anticipés ou conçus, c’est le choix de ces connexions en tant que telles. Quand on voit Annabelle et sa mythologie superficielle, ou La Nonne et sa dégaine de carnaval brésilien dépressif, à base de bigoterie faisandée, les extensions de Conjuring donnent le sentiment d’avoir été imaginées par des commerciaux pas franchement intéressés par l’âme de la série ou sa cohérence.

Et quand l'occasion idéale de créer un lien fort se présentait avec le casting dans La Nonne de Taissa Farmiga, sœur de Vera Farmiga, la chose n'est même pas traitée. La ressemblance entre les deux actrices, et la temporalité, offraient là l'opportunité de donner une nouvelle dimension aux Warren, mais ce n'est visiblement pas du tout dans les plans des producteurs.

 

photo, Taissa Farmiga"Non je t'assure, t'es la soeur de Vera, mais ça n'a rien à voir"

 

Après cinq films et environ 1,4 milliard amassés au box-office en cinq ans (alors que le coût officiel global avoisine seulement les 100 millions de dollars), l'univers Conjuring est clairement un succès. Le démarrage de La Nonne l'a encore une fois prouvé, et nul doute que le studio a parfaitement confiance en ce Conjuring-verse, avec Annabelle 3 prévu l'année prochaine et The Conjuring 3 peu de temps après.

Reste que l'univers commence déjà à montrer des signes de fatigue, et se repose déjà trop sur des ficelles faciles et paresseuses. Alors que l'idée de la saga est un couloir de portes ouvertes vers des créatures et décors excitants, tout ça ressemble quasiment à une promenade de santé sans surprise. Espérons donc que la mythologie ne se repose pas trop sur ses lauriers, et que de nouveaux défis soient lancés.

 

Image 653218

Affiche

Conjuring 2 Poster

Affiche française

Affiche française

commentaires

Rogue
22/09/2018 à 18:26

C'est mauvais et ça fait pas peur : les films

Marty
21/09/2018 à 12:36

Quand c'est pas Wan derrière la caméra , c'est nul . Ca va pas chercher plus loin .

nico
21/09/2018 à 08:30

L'exorciste est une réflexion profonde sur la religion, le rapport au mal et à la croyance, vu à travers les doutes et les peurs d'un prêtre, s'inscrivant parfaitement dans un contexte social reconnaissable et défini: Il va bien au delà cette imagerie catholique en l'interrogeant de manière extrêmement poussée et intelligente . Conjuring et son univers ne font que reprendre certains signes parmi les plus reconnaissables (le crucifix brandit, les paroles en latin) en les transformant en simples artifices pour épater la galerie.

patata
21/09/2018 à 00:55

"Leur origine est limpide : elle vient évidemment des succès gigantesques rencontrés par L'Exorciste (1973) et La Malédiction (1976), qui vont marquer des générations de spectateurs et consacrer une horreur bigote… en apparence. Car l’usage de l’imagerie catho était alors une manière de signifier les fractures d’une société en pleine mutation, dans un monde post-hippie où la classe moyenne, voire supérieure, est en train de changer."

Difficile de faire un film sur un exorcisme sans passer par l'imagerie catho pour L'exorciste. Votre argument me semble plus pertinent pour La malédiction.

"Mais jamais la saga Conjuring n’interroge notre monde ou ses valeurs, préférant systématiquement situer ses intrigues dans un passé de carton-pâte, préférant faire de son imaginaire une sorte de lointain et familier monde, où l’horreur peut toujours être repoussée par une prière récitée dans un latin de cuisine."

Il me semble que c'est un choix réaliste puisque les époux Warren vivaient à cette époque. D'ailleurs, si l'on se base sur la série anglaise du cas Endfield, l'époux Warren ne faisait que de la figuration. Mais c'est assez compliqué de renouveler le genre en évitant les clichés. Quand cela se passe à notre époque, ils sont souvent remplacés par d'autres plus en adéquation à notre temps mais au final cela ne change rien. La moelle de ces histoires, plus que de sonder une époque, c'est de confronter l'occulte à notre perception de l'occulte, sujet universel et intemporel.

Sigi
20/09/2018 à 18:21

Réponse: parce que c'est de la merde !

Dutch Schaefer
20/09/2018 à 16:14

Le premier Conjuring, je le trouve relativement sympa et assez bien fichu! Tout en gardant à l'esprit, que ce film n'apporte rien, mais recycle des choses existantes depuis 40 ans! (mais avec un certain talent!)
Puis ensuite, beh ensuite ça part en couille grave!
Le reste n'est qu'une suite de nullités qui n'ont rien à raconter, mais surtout qui ne cherche même plus à inventer: ce sont des usines de recyclage merdique! (merci le cinéma des années 70 et 80!)

votre commentaire