Cannes 2018 : renaissance ou cannastrophe ?

La Rédaction | 19 mai 2018
La Rédaction | 19 mai 2018

Le 71ème Festival de Cannes s'achève. Au terme d'une manifestation marquée par d'innombrables mutations et quantité d'interrogations quant au devenir de l'évènement, que retenir de la Croisette et des oeuvres qui y étaient présentées ?

 

UN CRU RICHE ET VARIE

De Mandy à Border, de The House That Jack Built à Un grand voyage vers la nuit en passant par L'Été, Cannes aura une nouvelle fois accueilli quantité de créations de très haute tenue et quantité de genres abordés. Délire gore régressif, drame social, horreur existentielle, expérimentations Godardiennes, tragédies historiques... On aura vu de tout, et on en aura pris littéralement plein la tronche.

 

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Un Grand Voyage vers la Nuit

 

Les aigris du cinéma français en seront pour leurs frais, la Croisette ayant dévoilé plusieurs très belles surprises hexagonales. Plaire, aimer et courir vite aura marqué le retour de Christophe Honoré au sommet de sa forme, tandis que la Semaine de la Critique aura sélectionné quelques luminescentes pépites, telles Sauvage, Nos Batailles, ou encore En Liberté ! de Pierre Salvadori. Une tradition de défrichage à laquelle la sélection parallèle a grandement fait honneur, ainsi qu'en témoignent leséchos critiques laudatrices qui les ont accompagnées. La Quinzaine des Réalisateurs aura également mis la France à l'honneur, avec les impeccables et virtuoses Le monde est à toi et Climax.

Cannes 2018 fut également une véritable mine de curiosités et de fulgurances. Du tueur fascinant de L'ange, au monstre ultra-sexué de Meurs, Monstre, Meurs, en passant par les trolls scandinaves de Border, rarement aura-t-on assisté à un si plaisant déballage de folie et de créatures mutantes. Les problématiques liées au genre et à la sexualité furent également à l'honneur, comme en témoignent les salués (à très juste titre) Les Chatouilles et Girl. Deux films qui bouleversèrent plus d'un festivalier.

 

Affiche

Border

 

Enfin, comment ne pas citer Un grand voyage vers la nuit, deuxième long-métrage de Bi Gan, choc esthétique et conceptuel d'une puissance poétique inouie. Cette expérience proprement inédite, sinon historique, est de celles que même la Mecque du cinéma ne peut qu'espérer accueillir, une date matricielle qui valait à elle seule le déplacement.

 

COMPETITION SACRIFICIELLE

Vous l'aurez peut-être remarqué, peu de films de la compétition officielle nous ont marqué. Chacun les appréciera, mais le sentiment semble assez communément partagé : cette édition de la compétition officielle aura été presque intégralement éclipsée par les sélections parallèles (Un Certain Regard, La Quinzaine des Ralisateurs et la Semaine de la Critique). Une tendance notable depuis quelques années, mais qui s'imposa en 2018 avec une évidence parfois embarrassante.

 

photo

Capharnaüm

 

Les longs-métrages en compétitions étaient-ils pour autant globalement moins bons qu'à l'accoutumée. Peut-être. Mais plus que la réussite estétique ou cinématogrpahique de cette brochette de propositions, c'est la logique qui préside à leur rassemblement qui pose question. Capharnaüm, Yomeddine, En Guerre, Lazzaro Felice, Les Filles du Soleil... Autant de films qui relève d'une conception du grand cinéma édifiant, ou de la fiction politique, voire du drame sociale, qui apparaît incroyablement vieillotte. Plus commentaires d'actualité que réflexion sur la Cité, ses productions s'avèrent emblématique d'une volonté du Festival qui ne date pas d'hier.

Mais entre les antiennes bourgeoises sur le martyr des travailleurs et autres classes laborieuses, le recyclage indigent de la lutte contre Daesh, et le pur chantage émotionnel, nombres de productions paraissent terriblement anachroniques et incroyablement distantes des thématiques dont elles aimeraient s'emparer.

 

photo les filles du soleil

Les Filles du Soleil

 

Ajoutons à cela que de l'avis général, plusieurs auteurs majeurs n'étaient pas au mieux de leur forme, tels David Robert Mitchell ou Matteo Garrone, quand la délégation française s'est (à l'exception notable de Christophe Honoré) distinguée par son éclatante médiocrité, et on obtiendra la recette d'une compétition officielle souvent dispensable.

 

DE L'ELECTRICITE

Au coeur d'une édition 2018 qui ne parvient jamais à remplir les rues Cannoises, pas même à encombrer la Croisette de badeaux, nombreux étaient les festivaliers à se demander ce qui était arrivé au Festival de Cannes. Tout d'abord, si la manifestation n'intéresse plus depuis une dizaine d'années qu'une poignée de cinéphiles de par le monde, il semble désormais évident que même les afficionados de tapis rouge le désertent. On pourra y voir la conséquence d'une année très ciche en stars, avare de tapis rouges glamour, et marquée par le bras de fer entre Netflix et l'évènement, ainsi qu'une désaffection marquée de la part d'Hollywood.

 

Photo Palme d'Or

 

Le Hollywood Reporter et Variety n'auront pas manqué d'annoncer que Cannes avait perdu son "luster" (son lustre) et que son ère s'achevait dans la tristesse, prenant le plus souvent pour symptômes la gueule de bois post-Weinstein et MeToo, ainsi que la raréfaction des fêtes spectaculaires qui ont fait la réputation de la Croisette.

Le problème est peut-être ailleurs, et ancré plus profondément. A bien regarder les sélections de Toronto, Berlin ou Venise, difficile de voir une supériorité indiscutable de la part de ces concurrents, excepté dans un domaine : celui de l'électricité. Au cours de ces dernières années, ces autres festivals, tous plus accessibles et moins coûteux que Cannes, auront su s'atacher au moins un évènement, une célébration, un film, un choc, accessible au grand public ou capable d'électriser l'univers du Septième Art. Les professionnels ont toujours de quoi se rassasier à Cannes. Mais les cinéphiles, les passionnés, les curieux, n'ont plus aucune raison de s'y rendre. Difficultés d'accès, de visionnage, abandon progressif de la douce folie d'une célébration cinéphage au profit d'une professionnalisation et d'un contrôle de plus en plus envahissants... Cannes a des airs de forteresse imprenable.

 

photo, Nicolas Cage

Mandy

 

Symbole faussement anodin : cette année, Cannes a chassé les selfies. Mais la Croisette a surtout banni ceux qui les prenaient, et partageaient, enthousiastes et avides, leur joie de fouler le tapis rouge.

 

PRESSER LA PRESSE

Les journalistes auront fait grand bruit quand le Festival a décidé de modifier son fonctionnement et de ne leur laisser voir les films de la sélection officielle qu'après leur projection de gala. En apparence, la fin de cette primauté accordée à la presse tient de l'anecdote. Sauf qu'en retenant les assauts critiques, la Croisette menace sa propre couverture. 

En effet, comment traiter d'un film, quand il est découvert 24h après sa montée des marches, et qu'il convient d'attendre encore pour pouvoir en réaliser une ou des interviews, nécessairement au pas de course ? Voilà qui toucha essentiellement les grands médias généralistes quotidiens, ceux dont l'audience est fondamentale pour la Croisette, et qui se voit dans l'impossibilité de rationaliser les flux d'information.

 

Photo Vincent Cassel

Le Monde est à toi

 

La conséquence directe fut la primauté accordée par plusieurs critiques et médias aux sélections parallèles, bien plus accessibles, ainsi qu'un travail parfois plus succint, le temps venat cruellement à manquer. Il est en revanche impossible de prédire si ces petites révlutions seront à terme bénéfiques ou pas pour le Festival. Néanmoins, il semble crédible que plusieurs organes de presse dépêcheront prochainement des effectifs très réduits, au détriment du traitement de nombreux films d'auteurs, pour lesquels le relai des médias est un enjeu vital.

 

SO WHAT ?

Impossible de juger sérieusement d'un palmarès dont les primés doivent encore rencontrer le public, et dont l'impact ne saurait être évaluer au lendemain d'une orgie de projections, par définition peu propice au recul.

Deux constats s'imposent néanmoins. Cannes est toujours capable de rassembler des propositions de cinéma incroyablement fortes, et plus important encore, de surprendre. Personne n'aura manqué de cinéma et d'émerveillement. En l'état, on est bien en peine de voir quelle manifestation est capable de réunir tant de créations, en termes de variété, d'audace et de diversité des thématiques comme des origines. Les contempteurs de la Croisette en seront pour leurs frais tant Un Certain Regard, La Quinzaine des Réalisateurs et La Semaine de la Critique contenaient de passionnantes tentatives et d'exprimentations inoubliables.

Néanmoins pour retrouver son aura et embrasser l'époque, le Festival va devoir muter en profondeur. Ouvrir et énergiser un Marché du film un peu timoré, réinvestir une ville de Cannes qui le reçoit avec de plus en plus de rigidité, et parvenir à sortir de ses tropismes politiques de notable en descente d'omelette aux truffes pour capter les longs-métrages qui transcendent leur temps. Autant d'exigences impérieuses en formes de défis particulièrement relevés, qu'on croit la manifestations capable de dépasser haut la main.

 

affiche cannes 2018

 

commentaires

Mme Pivot
21/05/2018 à 10:50

@KibuK

Et ils viennent de gagner un commentaire grâce à toi :
" sont une stratégie pour scuciter un commentaire comme le mien et donc générer du clic, mais là, quand mëme, vous y aller fort."

T'y vas très fort quand même.

FredFred
20/05/2018 à 12:02

Je ne peux m'empêcher de citer quelques passages de cet excellent article :

"Capharnaüm, Yomeddine, En Guerre, Lazzaro Felice, Les Filles du Soleil... Autant de films qui relève d'une conception du grand cinéma édifiant, ou de la fiction politique, voire du drame sociale, qui apparaît incroyablement vieillotte. Plus commentaires d'actualité que réflexion sur la Cité, ses productions s'avèrent emblématique d'une volonté du Festival qui ne date pas d'hier."

"la délégation française s'est (à l'exception notable de Christophe Honoré) distinguée par son éclatante médiocrité..."

Néanmoins pour retrouver son aura et embrasser l'époque, le Festival va devoir...parvenir à sortir de ses tropismes politiques de notable en descente d'omelette aux truffes pour capter les longs-métrages qui transcendent leur temps."

Bien dit et remarquablement bien vu.

Désopilant
20/05/2018 à 00:19

Il se plaint d'un oubli de lettre, quand lui-même est incapable de mettre les siennes dans l'ordre, et qu'un accord de verbe lui semble être une notion inconnue...

Quisquose
19/05/2018 à 23:00

Putain le mec qui s'offusque parce qu'il manque un i dans un article de 2000 mots...
Bientôt il va réclamer la peine de mort pour l'auteur de cette erreur honteuse.

Putain quand on n'a pas de vie, on n'a pas de vie.

KibuK
19/05/2018 à 22:30

"... le temps venat cruellement à manquer..."
"Venat" ????!!!!
Sérieusement, j'ai rarement lu pareille erreur. Je suis au courant que les coquilles et fautes (honteuses) d'orthographe sont une stratégie pour scuciter un commentaire comme le mien et donc générer du clic, mais là, quand mëme, vous y aller fort.

Mouah
19/05/2018 à 22:22

Grosse catastrophe ce Cannes 2018

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