Pentagon Papers : Steven Spielberg est-il devenu chiant ?

Simon Riaux | 22 janvier 2018
Simon Riaux | 22 janvier 2018

Depuis Cheval de Guerre en 2011, une partie du public de Steven Spielberg semble s’être détourné de lui, tandis que la fraction la plus jeune des cinéphages paraît ne pas du tout se passionner pour les dernières créations du réalisateur.

En témoignent les commentaires (sur le site, les réseaux sociaux et chez nos bienaimés confrères) accompagnant les annonces, informations, interviews et autres recensions de son travail, comme si celui qui fut longtemps considéré comme un des plus puissants artisans d’Hollywood n’était plus maître en sa demeure. La promotion discrète du brillant Pentagon Papers (voir notre CRITIQUE) est un autre indice de cette fragilité momentanée.

 

Photo Steven SpielbergSteven Spieberg, sur le tournage de Pentagon Papers

 

L’artiste lui-même n’hésite pas à expliquer qu’il lui est plus compliqué qu’autrefois de réunir de (confortables) budget, quand le box-office s’est montré timide à son endroit depuis les années 2010, voire carrément grinçant, avec Le Bon Gros Géant. D’où une question qui démange pas mal de monde, et sur laquelle on a envie de se pencher.

Steven Spielberg est-il devenu chiant ?

 

Photo Kate Capshaw, Steven Spielberg

 Spielberg avec Kate Capshaw sur le tournage du Temple maudit

 

DES SUJETS DE VIEUX ?

Chronique de la première Guerre Mondiale vue à travers les yeux d’un cheval, fresque historique consacrée à Lincoln, relecture du cinéma de Capra mâtinée de Guerre Froide, un film d’animation à l’écriture old school, et une plongée dans le thriller journalistico-politique typique des seventies. Pour le coup, impossible de nier que sur le papier, Spielberg s’est consacré ces dernières années à des sujets historiques, à des personnages ancrés dans des traditions narratives et thématiques souvent issues des âges dorés du 7e Art qu’affectionne le metteur en scène.

 

PhotoUne scène techniquement délirante

 

Mais cette orientation n’a rien de neuve chez lui, bien au contraire. Les Indiana Jones, 1941, La Couleur Pourpre, L’Empire du Soleil, La Liste de Schindler, Amistad, Arrête-moi si tu peux… sont autant de films faussement anachroniques, de regards – modernes – vers des structures, des époques et des styles passés, qui n’ont jamais fait jusqu’à présent de leur auteur un cinéaste « vieux » ou dépassé.

 

Photo Steven Spielberg

Sur le tournage du Monde Perdu

 

UNE MISE EN SCENE PÉPÈRE ?

Etant entendu que les relectures du passé n’ont jamais été synonyme d’académisme chez lui, sa mise en scène serait-elle soudain devenue ronronnante ? Spielberg a-t-il perdu l’éclat de génie fascinant qui fit de lui le plus grand entertainer de sa génération ?

A bien y regarder, la question est presque absurde. Il est tout de même question de l’homme qui proposait en 2011 Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, un des films d’aventures les plus dingues en termes de découpage, fort d’un plan séquence parfaitement démentiel (extrait ci-dessous). Un regard à la capacité du monsieur à marier dans Cheval de Guerre le cinéma de David Lean, et des impulsions d’une étonnante vivacité (l’exécution des enfants, la fuite dans les tranchées, la confrontation avec le tank…) rend caduque le soupçon de mollesse.

 

 

De même il faut ne pas s’être penché sérieusement sur Lincoln, pour ne pas voir la radicalité du point de vue de Spielberg, qui en montrant comment l’emblématique président américain décide de manipuler sciemment le système législatif américain, interroge avec finesse et ambition la question du bien et du mal en politique.

Alors qu’il s’apprête à attaquer de front l’industrie de la mélancolie préfabriquée chère aux majors avec Ready Player One, on voit mal comment on pourrait encore voir chez Steven Spielberg le moindre signe de fatigue créative.

 

Photo Tintin, Jamie Bell

 Sur le tournage de Tintin avec Jamie Bell

 

UNE HISTOIRE DE MODE ?

En revanche, s’il y a bien un domaine où il semble évident que le réalisateur n’est pas franchement de son temps, c’est dans sa volonté d’en épouser l’air. On se souvient qu’en 2015, Steven Spielberg avait prophétisé la mort des blockbusters dans leur forme actuelle, condamné à mettre Hollywood à genoux face à l’inflation de leurs budgets, la diminution de leurs marges de bénéfices et l’importance du risque financier qu’ils font encourir aux studios qui les produisent.

 

Le BGG - Le Bon Gros GéantLe Bon gros géant, un tour de force technique 

 

En gros, le metteur en scène ne goûte pas du tout les concepts d’univers étendus. Non pas que le principe des suites lui déplaise fondamentalement, mais il n’a envisagé les différents épisodes que comme des films autonomes et des récits indépendants, bref, des films à part entière.

Dans un système où les plus gros succès sont des productions épisodiques, au sein d’univers qui écrasent la singularité pour proposer une forme de cohérence où les auteurs ont peu leur place (Marvel, DC, X-Men, Conjuring, Transformers), il est assez logique que le cinéma de Spielberg n’accroche pas ou peu les cinéphages qui se satisfont pleinement des propositions actuelles.

 

PhotoQuand ready Player One invite Le Géant de Fer

 

PRÊT A TUER LE GAME ?

Ceux qui prophétisent un ramollissement des créations du maître feraient bien de regarder un peu son CV. Car tout spécialiste du box-office qu’il soit, la période actuelle n’a strictement rien d’inhabituel en regard de sa carrière. Cette dernière a connu plusieurs « trous d’air ». Sugarland Express ne fut pas le succès espéré, 1941 aurait pu menacer durablement sa carrière, l’enchaînement entre Always et Hook ne fut pas des plus amènes, quand l’enchaînement du Monde Perdu et d’Amistad révélat un profond flottement dans les choix de l’artiste.

Non seulement Cheval de guerre, LincolnLe Pont des espions et Pentagon Papers sont infiniment plus maîtrisés que les films cités ci-dessus, mais les périodes « calmes » de Spielberg, ont presque toujours annoncé de fracassants retour aux affaires.

 

 

 

Ainsi, l’arrivée de Ready Player One a des airs de retour du patron, venu se confronter à la virtualité, à un genre qu’il a largement contribué à pérenniser et dont il entend proposer une forme de dépassement, une critique constructive. Le public rejoindra-t-il Spielberg dans ce furieux baroud d’honneur ?

Rien n’est moins sûr, tant le grand public n’aime pas trop qu’on lui explique discrétos que ses goûts ont besoin d’être dépoussiérés (comme dans A la poursuite de demain). Mais quoi qu’il en soit, la situation, la démarche et l’impressionnante réussite de Steven Spielberg en font un des metteurs en scène les plus vigoureusement créatifs et innovants.

 

Photo Steven Spielberg

Le Temple maudit

 

Photo Amistad

Amistad

 

Photo Il faut sauver le soldat Ryan, Steven Spielberg

Il faut sauver le soldat Ryan

 

Photo Steven Spielberg

A.I. Intelligence artificielle

 

Photo Minority Report

Minority Report

 

Photo Le BGG

Le Bon Gros Géant

 

Photo Steven Spielberg

Pentagon Papers

commentaires

Hocine
29/01/2018 à 19:31

De manière générale, il paraît qu'aux Etats-Unis, les cinéphiles se divisent en deux catégories:
ceux qui estiment que Martin Scorsese est le plus grand réalisateur américain vivant et ceux qui pensent que c'est Steven Spielberg.
Je ne vois pas les choses de manière aussi binaire que cela.
Je pense que des réalisateurs comme Clint Eastwood, les Frères Coen, Quentin Tarantino, David Lynch, Brian De Palma, Francis Coppola, Michael Mann, William Friedkin, Woody Allen, Oliver Stone, David Fincher, David Cronenberg, Tim Burton, James Cameron, pour ne citer qu'eux, ont leurs places dans le paysage cinématographique américain.
Sans compter les réalisateurs européens travaillant à Hollywood.
Pour en revenir à Spielberg, je pense que ces dernières années, il a peut-être ressenti le besoin de revenir à une forme plus classique du cinéma, peut-être plus soucieux des films qu'il laissera derrière lui.
Les jeunes générations de spectateurs ont sans doute été influencés par le rythme des séries télé et ont grandi avec des franchises telles que Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, les Marvel. Ce qui n'est ni bien, ni mal: nous sommes tous influencés par quelque chose, à un moment dans la vie.
Pour certains d'entre eux, même un Indiana Jones paraîtra désuet.
J'ai le sentiment que pour des réalisateurs comme Spielberg, Eastwood ou Scorsese, le principal, aujourd'hui, est surtout de rester actifs en faisant ce qu'ils aiment faire tant qu'ils en auront la possibilité: des films.
Personnellement, je n'attends pas d'eux qu'ils refassent un autre "Les Dents de la Mer", un autre "Impitoyable" ou un autre "Taxi Driver". Si cela se produisait, ce serait fantastique.
Autrement, cela ne m'empêchera pas d'attendre leurs prochains films avec enthousiame.

F4RR4LL
25/01/2018 à 21:03

Vu son CV, il peut faire du UWE BOLL pendant dix ans que cela ne réduirait pas sa contribution au cinéma moderne.
Ready Player one ne sera pas un gros succès commercial mais sera une belle petite claque grinçante sur les blocks de cette décennie.

alex
23/01/2018 à 21:53

Forcément, ça doit faire bizarre à certains de ne pas voir des plans baclés et un montage épileptique, Spielberg qu'on aime ou non son oeuvre est un vrai metteur en scène, il a un sens du cadre, du découpage et du rythme fantastique, ses plans sont travaillés et posés avec soin. C'est forcément chiant pour certains !

zanzibar_007
23/01/2018 à 21:46

je n'ai pas pu voir " à la poursuite de demain", mais j'ai pu voir Lincoln et le pont des espions, le pont des espions est vraiment très bon, et Daniel Day Lewis est extra en Lincoln, mais bon, il y en a qui préfère wonder woman...
ça en dit long sur l'envie qu'ont certains de voir des films, juste des films ou du cinéma, pas forcément parfait mais souvent tellement meilleur à tous les niveaux.
Bref films industriels calibrés toujours de la meme façon, ou cinéma imparfait mais bien plus surprenant.

Dirty Harry
23/01/2018 à 17:54

Alors que se profile Indy 5 et West Side Story, Spielby qui fut très vite un chouchou de la presse, du public et des critiques a renversé son jeu plusieurs fois et fureté dans plein de genres différents. Un instinct redoutable du découpage, une énergie communicative et une sincérité désarmante ont fait de lui un réalisateur aguerri et indispensable. Il reste plus habile pour moi dans le domaine de l'imaginaire (les extra terrestres, chasses au trésor, dinosaures, robots et autres fantômes...excepté Hook ou le paresseux Lost World) que dans les films "sérieux" ou "à mémoire" (Soldat Ryan, Schindler's list, Munich et Empire of the Sun sont les plus réussis mais Always, Purple Color, Le Terminal ou Amistad sont moisis et insupportables à regarder) avec quelques films complètement inattendus (Catch me if you can, War Horse). Il avait cette grâce d'être en connexion avec les gouts du public mais ça se dissout comme tout avec le temps (public qui veut aujourd'hui des produits hyper formatés) mais je lui souhaite de mourir sur un plateau de cinema et pas de se laisser vieillir comme David Lean qui fut l'un de ses maitres. (a noter en mise en scène pure : les séquences de piraterie dans "Tintin" qui enterrent tous les "Pirates des Caraïbes", il y a là un génie du découpage, de la fluidité et mille idées à la seconde).

Y Boy
23/01/2018 à 14:44

Comparez la course poursuite mythique de Tintin avec la séquence moisie de Canto Bight dans les Derniers Jedi.
Voilà.

BôGoss
23/01/2018 à 09:11

Il l'est pas devenu il l'a toujours été.

Eddie Felson
22/01/2018 à 21:28

Raoul : tout à fait d’accord avec ta prose☺️!
à 1000%

Pour ma part, « Tonton Spielby » c le boss, le Patron, le seul capable de sortir en l’espace de quelques mois deux oeuvres majeures pour le 7ème art, comme cela fut le cas au début des années 90 avec « Schindler list », immense film pour l’Histoire, le devoir de mémoire, un sommet de mise en scène et d’interprétation et « Jurassic Park », un autre Everest en forme de Blockbuster XXL qui révolutionna l’Industrie par des FX jusqu’alors jamais vu...
Ce grand écart il s’apprête à le reproduire dans les semaines à venir (avec, je l’espère, autant de réussite artistique et commerciale) en nous sortant deux oeuvres aussi ambitieuses que différentes: « Pentagone papers » & « Ready Player One » ! Deux films totalement antinomiques, radicalement opposés de part le genre cinématographique dans lesquels ils s’inscrivent, que par leurs ambitions commerciales ET artistiques ainsi que le public auxquel ils s’adressent!
Honnêtement , QUI aujourd’hui... comme hier d’ailleurs!... peut se targuer d’avoir une palette aussi large dans l’exercice de son talent derrière la caméra?
Et puis, cette longévité ...depuis 40 ans, en ne considérant que son activité de metteur au ciné, il nous a sorti tellement de films majeurs, certains pointus, exigeants, répondant plus à un cahier des charges de « film d’auteur » (Duel/Color Purple/Schindler/Munich/Lincoln/Pont des éspions/Sugarland Express...etc...) et d’autres plus «grand public » mais, nuance d’importance - à l’inverse de l’immense majorité de ceux d’aujourd’hui - non dénués d’ambitions artistiques (ET/Jaws/Encounters.../Indy/Minority/Ryan/Tintin/La guerre des mondes/Ready Player...etc...)...
Pour ma part, il est et restera à jamais le maître artisan de mon imaginaire de cinéfil tant ses oeuvres ont marqué chaque étape de ma vie de cinéfil...
Et puis, pour répondre à la question posé par cet article, le public d’aujourd’hui est infiniment plus cinéPHAGE que cinéFIL... là aussi, la nuance est d’importance car elle pose une éxigence qualitative que n’a plus une bonne partie du public des grands complexes ciné d’aujourd’hui qui cherche plus à combler du « temps de cerveau disponible » qu’à stimuler ses neurones tout en se divertissant!
Une double ambition qu’il est difficile de mettre en oeuvre!
Spielberg ne s’est, à mon sens, malgré quelques râtés, jamais départi de ce cahier des charges!
Il est le Maître en la matière, en cela que son exigence de narrateur n’a pas changé à l’inverse de celle du spectateur.

boubiedu06
22/01/2018 à 20:38

Il n'a plus rien à prouver Tonton Spielberg
Il n'y a plus de bon films à attendre de lui, il a tout fait
C'est le plus grand réalisateur, de l'histoire du monde

Rahan les tape
22/01/2018 à 19:29

Je suis fan de son travail mais force est de constater que ses derniers travaux puent la naphtaline et n'apparaissent pas des plus attirants pour les multiplexes. Son dernier chef-d'oeuvre? Munich.

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