La Lune de Jupiter : rencontre avec Kornél Mundruczó, réalisateur super-héroïque

Mise à jour : 22/11/2017 02:03 - Créé : 14 novembre 2017 - Jacques-Henry Poucave
Photo Zsombor Jéger
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En mai 2017, nous découvrions La Lune de Jupiter, formidable aventure, entre le thriller politique, la science-fiction et le film de super-héros. Bijou de découpage, œuvre surpuissante, dont la maestria visuelle et l’inventivité sidère, le film était une des propositions plastiques de la Croisette les plus abouties.

Et comme on avait envie de vous en causer, on est allés poser quelques questions à son réalisateur, Kornél Mundruczó.

 

 

Remarqué une première fois à Cannes avec Johanna, honoré ensuite avec le fascinant Delta, avant d’être sacré dans la sélection Un Certain regard pour l’odyssée surréaliste White God, Kornél Mundruczo était en 2017 sur la Croisette avec l’œuvre la plus formellement ambitieuse et politiquement remuante de la Compétition Officielle.

Bien malin qui aurait pu parier en découvrant, il y a bientôt 10 ans, l’étrange conte amoral que dépeignait avec brio et ascèse Delta, que son metteur en scène deviendrait, si vite, un auteur parfaitement iconoclaste, à l’univers aussi marquant, imprévisible et mutant.

Couple, mû par une passion sulfureuse et tue, chiens en révolte contre l’humanité ou migrant doté de pouvoirs surnaturels persécuté par la police Hongroise, dresser le portrait du conteur qui nous intéresse à travers ses films paraît déroutant. Il faut dire que Kornél Mundruczó ne colle pas au stéréotype du cinéaste de festival, ambassadeur d’un cinéma écorché, doloriste et ascétique.

 

Photo Zsombor JégerLa Lune de la Jupiter vous mettra la tête à l'envers

 

« Je crois vraiment dans la structure dramatique classique. Je ne suis pas un réalisateur réaliste. Je n’aime pas du tout le réalisme. Ça s’apparente à une forme de triche. J’ai toujours aimé les contes, j’ai toujours cherché à bénéficier dans mes récits d’un arrière-plan presque magique. Pour moi le cinéma est une porte. Une issue de secours. »

D’une voix calme, assurée, et avec un sourire en coin qui en dit long sur le plaisir avec lequel Kornél Mundruczó partage ce cinéma hybride, véritable tour de force, encore en gestation dans le maîtrisé Delta, explosant dans White God, et d’une puissance sidérante dans La Lune de Jupiter.

Il faut dire que parmi les références du cinéaste, on trouve justement un inclassable rêveur, qui compta parmi les plus poétiques et géniaux inventeurs du Septième Art.  

« Je suis plutôt du côté de Méliès. Depuis toujours. Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours aimé ses œuvres. Adolescent, je me sentais aussi très connecté aux romans de science-fiction. Même Flying Man (Ariel en France), un roman de Beliaev, qui était un auteur russe. Je devais avoir 13 ans quand je l’ai lu. Ce n’est pas vraiment La Lune de Jupiter, mais j’étais fasciné par le texte, et je me demandais : "Mais est-ce que je crois vraiment que cet homme est en train de voler ?" C’est au cœur de mon cinéma. Cette suspension d’incrédulité. »

 

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Une des séquences les plus délirantes visuellement

 

Pas évident de faire croire au spectateur à quelque chose d’aussi formidablement dingue que l’odyssée d’un migrant qui se découvre, alors que la répression à l’encontre des immigrés vire au cauchemar, des pouvoirs messianiques éminemment spectaculaires. Avec un point de départ pareil, des idées comme s’il en pleuvait et un concept esthétique ultra-ambitieux, Kornél Mundruczó ne s’est pas exactement facilité la tâche ;

« C’est de loin ce que j’ai fait de plus complexe. Et après avoir tourné avec 250 chiens sur White God, je ne pensais pas que je pouvais m’infliger un truc plus éreintant. »

Car La Lune de Jupiter, non content de se dérouler dans des décors souvent naturels, toujours complexes, très précisément éclairés, nous place aux côtés d’un jeune soudain capable de voler, au sein d’un monde dont les innombrables mouvements confinent au ballet surréaliste. Forcément, quand on ne veut pas utiliser d’images de synthèse…

 

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Une des scènes un chouia complexes de White God

 

« Quand on choisit de couper le moins possible, de faire des plans longs, de ne pas utiliser le montage comme une manipulation de l’image et qu’on veut s’appuyer sur des effets physiques, des effets spéciaux capturés autant que faire se peut devant la caméra, alors beaucoup de plans deviennent très compliqués. »

Car s’il a un peu froissé une partie de la critique internationale, franchement perdue entre les audaces cinétiques de la mise en scène et les racines populaires qui président à son ADN, c’est justement parce que le film est un mariage détonnant d’influences… pas exactement Cannoise sur le papier.

« Quand je mets en scène La Lune de Jupiter, je pense au cinéma de divertissement des années 80, à Mad Max : Fury Road, ou tout récemment à Dunkerque. À des films où ce que vous voyez a été enregistré physiquement, face à l’objectif. »

Et on n’est pas loin de penser que Kornél Mundruczó n’attend pas forcément la reconnaissance de la Croisette, tant il sent que son cinéma appartient naturellement à une tradition de cinéma à la fois exigeante, populaire et épique.

 

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Les scènes de vol, physiquement stupéfiantes

 

« J’aime vraiment le public des Festivals de films de genre. Ce public, c’est le sang bouillonnant du cinéma. Je crois qu’ils accordent beaucoup plus de valeur à l’art, et à ce qui relève de l’artistique dans un film. »

Car si La Lune de Jupiter ne dépareille pas totalement sur les tapis rouges, notamment grâce à son sujet, très à la mode sur le papier, mais au ton extrêmement impertinent et agressif à l’écran, son auteur y a aussi pensé comme un coup de poing salutaire, bien plus qu’un tract politique confortable.

« Je crois qu’on a toujours voulu que le film soit provocateur. On ne voulait pas que le film soit aimable. Envers aucun des partis représentés dans le film. »

Pas aimable, c’est le moins que l’on puisse dire, mais le réalisateur ne renie pas pour autant les origines mythologiques et populaires de son héros…

 

Photo Zsombor Jéger

L'étonnant Sombor Jéger

 

« Bien sûr que c’est un film de super-héros. Je suis parfaitement à l’aise avec cette appellation. Je pense que c’est une figure archétypale, mais tous les super-héros sont issus de ces mythes. Les mythes chrétiens, la mythologie germanique, ou la Scandinave, la Grecque.

En ce moment, on nous cause d’une Amazone hein… Alors bon… Ce sont des demi-dieux contemporains, et nous avons besoin de ces figures. Dès la préparation du film, ce fut une discussion importante. Devions-nous montrer les pouvoirs ?  Ou pas ? Cela signifiait que nous pouvions ne jamais montrer les scènes de vol, et nous focaliser sur les réactions des gens. Puis mon producteur m’a dit : "Est-ce qu’on a vraiment besoin de cette posture intello en arrière-plan ? Non, allons-y, faisons-le, et assumons que le personnage vole, et donnons au public à le voir." »

Vous l’aurez compris, peu de films vous proposeront une mosaïque aussi enthousiasmante et unique cette année que La Lune de Jupiter. Rendez-vous est pris dans les salles obscures le 22 novembre prochain.

 

Affiche officielle française

commentaires

Yann 15/11/2017 à 18:06

White God nous ayant profondément ennuyé, j'espère du mieux avec ce film.

Kean 14/11/2017 à 18:37

White god etant une reussite exemplaire deja, I’m in!

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