War Machine : Critique pacifique

Christophe Foltzer | 28 mai 2017
Christophe Foltzer | 28 mai 2017

3 ans après nous avoir estomaqué avec The Rover, David Michod nous prend totalement de court en allant là où on ne l'imaginait pas. Dans une grosse satire politique qui risque bien de diviser le public.

Quand on parle satire politique, deux exemples nous viennent en tête : Le Docteur Folamour de Kubrick et Second Civil War de Joe Dante. Deux mètres-étalon qui planent dangereusement sur War Machine et qui représentent probablement ses deux plus grosses difficultés. Limiter le film à ces deux modèles serait pourtant une grave erreur tant, dès ses premières minutes, le métrage parvient à exister pour lui-même et imposer sa marque.

War Machine nous présente donc l'arrivée du Général Glen McMahon en Afghanistan, dépêcher par l'armée pour reprendre en main la situation et résoudre un conflit qui dure depuis 8 ans. Sur place, il découvre non seulement que personne n'est dupe des enjeux réels du conflit, mais aussi qu'il ne pourra pas faire comme il l'entend, devant composer avec l'administration, les civils, les politiques et les journalistes. Un long chemin de croix commence alors pour McMahon qui, pour imposer sa vision du monde, n'en sera pas à un coup fourré prêt.

 

Photo Brad Pitt

 

PATTON JOUR

Inspiré d'une histoire vraie, celle du journaliste Michael Hastings qui a publié un article à charge contre les méthodes du Général Stanley McChrystal (avant de mourir dans un étrange accident de la route...), War Machine est moins le portrait au vitriol d'une certaine Amérique que le parcours d'un homme ou un pur récit de guerre. Tirant des parallèles évidents avec la situation actuelle face au terrorisme et l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, le film remet au fond en question la logique expansionniste et "pacificatrice" des Etats-Unis qui se rêvent encore en sauveur d'un monde qui ne lui a rien demandé.

 

Photo Brad Pitt

 

A ce titre, le film est une pure merveille : Entre un Général paternaliste au possible, entouré d'une garde rapprochée de gros beaufs admiratifs du personnage qui se rêve en pur héros américain, des politiques et un pays qui subissent plus qu'autre chose cette vision du monde particulière, c'est toute l'Amérique post-11 Septembre qui est passée au crible. Et c'est rudement bien fait. David Michod avance, tel un funambule aguerri, sur le fil qui sépare la grosse caricature et le pamphlet contestataire. Expliquant la situation en Afghanistan avec une simplicité évidente, nous plongeons ainsi dans un cauchemar administratif et guerrier où la crise d'ego l'emporte sur les intentions les plus nobles au détriment de toute une population.

Le maitre mot de War Machine est "absurdité". Absurdité des ambitions, absurdité de la guerre, absurdité des complications organisationnelles et manque de sens évident dans la bataille, on a rarement vu de mémoire récente une peinture autant au vitriol du monde dans lequel nous vivons. Et cela ferait beaucoup de bien si ce n'était pas, dans le fond, aussi déprimant et alarmant.

 

Photo Brad Pitt, Ben Kingsley

 

LES SOUS-DOUES FONT LA GUERRE

Si la mise en scène se veut sobre mais très efficace et que le déroulé dramatique du film avance sur des rails, War Machine réserve cependant son lot de surprises. Au niveau du casting déjà. Si évidemment on pense immédiatement à Brad Pitt, en général texan pâtaud et d'un autre âge, son interprétation demande cependant un petit temps d'adaptation. En effet, le voir gesticuler tel un pantin désarticulé, courir de façon absurde ou parler d'un ton grave un peu forcé risque de surprendre le spectateur au début. Mais sa composition reste magistrale, en cela qu'elle sert effectivement le propos du film : composer avec la réalité alors que l'on se rêve en héros immortel. Tout est dans la pose, l'attitude, le bon mot et forcément, lorsque l'on se heurte à la barrière du réel, le décalage est énorme.

Citons également un hilarant Ben Kingsley en dirigeant Afghan, très peu concerné par ce qui se passe, conscient qu'il n'est qu'un homme de paille et qui préfère se mater Dumb & Dumber plutôt que de sauver son pays, ce qu'il ne peut de toute façon pas faire. Mais celui qui remporte la palme, c'est Anthony Michael Hall, général américain jusqu'au bout des ongles, gros bourrin teubé et en admiration devant McMahon. Chacune de ses interventions est on ne peut plus savoureuse.

 

 

War Machine ne plaira cependant pas à tout le monde. Le film ne répond pas aux codes de comédie actuelle et en appelle plus à une vision du monde proche de celle des frères Coen qu'à une grosse comédie avec Seth Rogen. On pourra aussi lui reprocher de ne pas aller totalement au bout de son sujet, dans un épilogue qui arrive de façon quelque peu abrupte, d'autant que le caméo qu'il installe ne nous donne qu'une envie, celle de voir la suite. Cela dit, c'est totalement justifié d'un point de vue narratif et il faudra passer outre cette petite frustration qui n'est pas plus importante que cela au final. War Machine est drôle, absurde, dramatique et terrifiant en même temps. Si ses personnages sont fictionnels, les situations sont bien réelles et il ne fait aucun doute que la logique américaine en Afghanistan ressemble plus ou moins à cela. Et puis, de toute façon, quand sa propre femme s'excuse du 11 septembre, cela veut tout dire.

 

Photo Brad Pitt

Résumé

Film étrange et extrêmement attachant, War Machine utilise la satire avec humour et grande intelligence. Une lecture terrible et drôle de notre monde actuel, un crépuscule des idoles à coup de tromblon et un Brad Pitt en très grande forme. Franchement, on ne voit pas ce que l'on peut demander de plus. Jetez-vous dessus.

commentaires

Momo
29/08/2017 à 12:35

Super film. Critique très acerbe de l’interventionnisme étasunienne en général. Ça serait bien que ceux qui suivent les USA le regardent, je pense que ça dérangerait la conscience chez de simples citoyens qui les considèrent comme les grands sauveurs du monde dit libre. En tout cas, ça fait du bien d’entendre un autre discours et de montrer les buts réels des interventions étasuniennes.

Namphar
01/06/2017 à 11:02

Très bonne surprise pour ma part avec ce film juste et très bien rythmé. L’accroche des premières minutes ne nous quitte pas tout le long du film, la voix off donnant apportant énormément.
Les acteurs secondaire sont impeccables, mais j'ai eu du mal avec l’interprétation, peut être un peu forcé, de Brad Pit.
La fin est rapide mais particulièrement plaisante, et souligne parfaitement le discours du réalisateur,

Simon Riaux - Rédaction
29/05/2017 à 17:50

@McChrystal

Bah oui tiens, on suit les travaux de Michôd avec intérêt depuis ses débuts, alors celui-là on va bien faire exprès de raconter n'importe quoi sans le regarder.

Merci pour votre commentaire, éclairant d'intelligence, de précision, véritable investigation de haute tenue.

LaTeub
29/05/2017 à 08:40

Bon film, assez déstabilisant mais l'exercice d'équilibre est plutôt bien mené! Tout à fait exact, il faut un temps avant que le personnage joué par Brad atteigne une certaine crédibilité, on a la désagréable impression, au début, de voir une caricature sur-jouée, ensuite c'est du velours...

McChrystal
29/05/2017 à 00:13

Le nom du personnage principale n'est pas Greg mais Glen McMahon. Ça décrédibilise pas mal votre critique ce genre d'erreur, surtout que dans la suite il n'est pas corrigé et la critique est assez approximative, on douterai parfois même que vous ayez vu le film avec cette erreur au debut.
Mais pour ma par j'ai adoré et pour la fin il ne fallait pas allait plus loin, très bon choix du réalisateur, la boucle est bouclé.

Elbarto
28/05/2017 à 18:35

Très bonne critique. Pour ma part, j'ai adoré le film.

Kris Mery
28/05/2017 à 18:26

j'hésitais à le regarder j'espérais qu'un site s'en occupe et écrive une critique pour me faire un premier avis, merci :-)

corleone
28/05/2017 à 13:13

Oh oui que je vais me jeter dessus! Il était temps que le Brad Pitt des années 90/debut 2000(pré-Angelina Jolie) revienne pardi !!

titibud
28/05/2017 à 11:02

totalement d'accord ! il faut s'habituer aux mimiques grimaçantes de Pitt en Big Glen, brad pitt ayant souvent besoin d'un accessoire pour faire exister son personnage(CF les oceans avec la bouffe), cette-fois ci c'est lui-même son accessoire, et on s'attache à ce personnage pataud qui sait pas quoi faire de son grand physique, rappelant le général Mc Arthur dans ses poses iconiques, manque plus que le cigare ! ce qui ressort de ce film c'est la grande naiveté américaine persuadée de son bon droit, le moment où les afgans lui demandent de partir est édifiant, naiveté contrebalancée par le cynisme des politiciens... un éclairage important et jubilatoire

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