A Beautiful Day : Critique d'un film marteau

Mise à jour : 22/11/2017 01:45 - Créé : 7 novembre 2017 - Simon Riaux

Si We Need to Talk about Kevin ne fut pas le film le plus disputé du Festival de Cannes 2011, l'oeuvre a rapidement grandi dans le coeur des spectateurs qui l'ont découverte depuis, jusqu'à se tailler une solide réputation de film d'auteur énervée, laissant espérer que sa réalisatrice retrouverait la Croisette pour la chambouler durablement. Elle y est parvenue avec A Beautiful Day.

 

Photo Joaquin Phoenix
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LAST ACTION ZERO

"Tu n'as jamais vraiment été là", énonce Lynne Ramsay dans le titre original énigmatique de son nouveau long-métrage. Une sentence mystérieuse, adressée à son héros, Joaquin Phoenix, qui contient à elle seule une des clefs de lecture de cette descente aux enfers. Vétéran et ex-flic au passé traumatique, Joe reçoit pour mission de retrouver la fille d'un politicien sur laquelle a mis la main un réseau de prostitution infantile. Force motrice du récit, Joe échappe fréquemment au découpage millimétré de la cinéaste, évoluant à la frontière du cadre, disparaissant à la faveur d'un champ/contre-champ.

Plutôt qu'un don d'ubiquité, c'est la nature spectrale du personnage que nous dévoilent ces échappées inquiétantes. Le colosse brisé interprété avec intensité par Joaquin Phoenix n'est plus vraiment de ce monde, ainsi que le dévoile la fabuleuse introduction de A Beautiful Day. A l'écran se succèdent des instantanés du présent, des reflux du passé et de brèves hallucinations sans que l'on puisse jamais tout à fait trancher entre cauchemar, fantasme et réalité. Joe a sauvé une enfant, assisté à la mort d'un autre, tué un homme. Il faudra attendre qu'il achève cette mission inaugurale et rentre chez sa mère pour que la caméra fiévreuse de Ramsay lui retrouve un semblant de centre de gravité, bientôt pulvérisé.

 

Photo Joaquin Phoenix

 

La réalisatrice n'accordera pas pour autant de répit à ce personnage en déshérence, et même quand son découpage feindra un certain retour à la normale, c'est le montage qui se chargera d'atomiser l'apparent classicisme de ce polar hardboiled. D'une précision technique ahurissante, capable d'opérer des bascules thématiques ou émotionnelles en une fraction de seconde, le fractionnement de l'action et de la temporalité qu'opère Ramsay multiplie les sens, les niveaux de lecture et provoque au sein d'une mécanique faussement classique des irruptions de poésie macabre à la puissance imparable. En témoigne la première véritable décharge de violence du héros, qui, grâce à un montage reposant sur une pirouette géniale (la chorégraphie épousant le balayage de plusieurs caméras de surveillance) décuple l'impact d'une scène tétanisante en la préservant de toute tentation putassière.

 

Photo Ekaterina Samsonov

 

KILLING IN THE NAME

Le programme de A Beautiful Day est en apparence simplissime, empruntant ici à Taxi Driver, là à La Blessure. Sauf que Lynne Ramsay a mieux à faire que rejouer le cinéma de ses aînés et ne cherche pas à repiquer les grandes heures du Nouvel Hollywood. Accrochée aux basques couturées de cicatrices de Phoenix (transfiguré par une rage mélancolique qui lui confèrent des airs de Mel Gibson), elle compose par petites touches un univers oscillant entre quête mystique et exploration mythologique.

 

Photo Joaquin Phoenix

 

Joe arpente le Styx et, au gré de ses rencontres, son coeur lui dicte d'y entraîner les pêcheurs à coups de marteau, ou d'en extraire, perchés sur ses épaules colossales, ceux qu'il convient de sauver. Mais le métrage ne joue jamais la carte revue de la rédemption ou du chantage émotionnel par enfant interposé, et esquive brillamment les écueils dans lesquels se vautrait Léon. Présenté comme une entité fantomatique, Joe n'a rien d'un coeur pur et s'il charrie sa part de traumas, le récit ne les explicite pas tous et laisse au spectateur le soin de décider s'il en est la victime ou l'auteur. De même, le scénario a l'immense intelligence de ne jamais reculer dans sa volonté d'appréhender la question du mal.

 

Photo Joaquin Phoenix

 

Interrogation qui traversait déjà We need to talk about Kevin, sans toujours lui trouver de réponse satisfaisante, elle est une nouvelle fois au coeur du film, incarnée par Nina, enfant broyée et pervertie par un monde en pleine déliquescence. Assumant une partie de la violence inhérente à l'intrigue, le personnage met son sauveur supposé face à un dilemme impossible, une crise de conscience radicale. Mû par l'idée qu'il peut laisser libre cours à la rage qui le consume pour sauver quelque chose de pur, Joe devra accepter l'idée que ses poings et son amour des marteaux sont bien peu de choses face à la viralité du mal. Tragédie d'un homme obsédé par la mort, qui ne sait que la donner quand il se morfond de ne pas la recevoir, A Beautiful Day est l'histoire tétanisante d'une âme en peine, qui ne pourra jamais tout à fait s'échapper.

On demeure interdit devant la force et la beauté de ce film, où un ange de la mort aux affects exacerbés apprend progresisvement à cohabiter avec la permanence du mal. Lynne Ramsay prouve ici avec un talent inoui qu'elle est capable d'investir quelques uns des codes les plus usés du cinéma de genre pour les réinventer. Son film est une oeuvre désarmante de simplicité, qui manie avec autant de maestria l'épure que la sophistication.

 

Affiche officielle française

 

Résumé

Lynne Ramsay dope son polar hardboiled grâce à une mise en scène et à un montage d'une exceptionnelles profondeurs, transformant Joaquin Phoenix en ange de la mort déchirant.

commentaires

Xacha 19/11/2017 à 20:45

Franchement, scenario moyen. Acteur très bon mais je suis sorti très peu emballé. Deception.

STEVE 16/11/2017 à 23:44

Le roman WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN est nettement mieux que le film!
Incroyable plongée dans la psyché torturée et les dilemmes émotionnels d'une mère.
Quant à A BEAUTIFUL DAY, il ne m'a pas emballé...

raph 13/11/2017 à 09:41

Bon bon bon, très bon film certes mais au final, soit parce que la critique m'avait donné trop d'attente, soit parce que j'en attendais trop, je suis sorti moi aussi très frustré et un peu déçu…
Et puis franchement, prix du scénario vraiment ? c'est quand même pas transcendant au final.
Par contre rien à redire Joaquin Phoenix est bluffant et totalement habité et c'est pour moi le point principal du film avec la réalisation qui le sublime à chaque plan. A voir mais sans en attende le film de 2017 non plus.

gaspard 08/11/2017 à 14:23

je suis sorti tres embêté du film
je n'ai malheureusement pas bien capté ou nous emmenait la fin
du coup je suis frustré là
si quelqu'un a un éclairage pour moi...

sylvinception 08/11/2017 à 13:41

Ras la casquette des références à Taxi Driver.

majorfatal 08/11/2017 à 09:57

Oui "le taxi driver du 21e siecle" c'est vraiment une accroche a la con qui ne donne pas envie et qui est en général donné au films ratés......Ce qui ne semble heureusement pas le cas....mais si je m'en était tenu a l'affiche je me serai méfié....

Satan LaTeube 08/11/2017 à 09:09

"Le Taxi Driver du 21è siècle". Sans rire, certains n'ont vraiment peur de rien ...

corleone 07/11/2017 à 22:20

L'un des plus grands films de cette année. Respect.

Terminéator 29/05/2017 à 16:42

J'avais adoré We need to talk about Kevin , ce film complètement déjanté . Et au vu de la performance (again) de Big Joaquin Phoenix (River , tu es parti trop tôt snif

Dirty Harry 28/05/2017 à 17:24

Déjà que son "Kevin" m'avait bien emballé (le ton sarcastique sur la mère "t'as toujours pas remarqué" que ton fils est un psychopathe ?" participait de l'ironie mordante du film), j'adore lorsqu'une femme réalise comme un homme en sortant des sujets psycho-culs habituels (Kateryn Bigelow épouse moi) alors ce film bien burné m'interpelle au plus haut point.

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