Song to Song : critique à la merveille

Mise à jour : 25/04/2018 12:22 - Créé : 25 avril 2017 - Simon Riaux

Avec To the Wonder puis Knight of Cups, Terrence Malick aura perdu nombre de spectateurs, cristallisé un cercle de cinéphiles attachés aux expérimentations qui auront poussé son cinéma dans les derniers retranchements d’une épure dont les enjeux symboliques composent une œuvre unique. Avec Song to Song, il clôt ce qui ressemble désormais à une trilogie obsédée par la quête d’un amour rédempteur, en conflit avec les étendards clinquants d’un monde désespérément matérialiste.

Photo Rooney Mara - Michael Fassbender - Ryan Gosling
157 réactions

LES POISONS DU CIEL

Un chanteur de country idéaliste, une ex-institutrice devenue serveuse dans un dinner et une bassiste survivant comme dog-sitter pour la bourgeoisie branchouille d’Austin font la rencontre de Cook, riche et influent producteur musical. À ses côtés, ils vont entrevoir un monde instantanément désirable fait de fêtes, d’argent, de lumières et de nuit sans fin, qui vont progressivement entrer en contradiction avec leurs aspirations, qu’elles soient artistiques, philosophiques ou amoureuses.

On aura caricaturé les derniers efforts du cinéaste comme autant de vignettes déréalisées et publicitaires au cœur d’un monde artificiel et désincarné. Song to Song vient nuancer ce constat et en souligner le sens. Si le béton de Knight of Cups a remplacé la nature des Moissons du Ciel, si les nuages anthracites du Texas ont écrasé les cieux azuréens du Nouveau Monde et si les yuppies post-modernes de Californie ont pris la place des désaxés de Badlands, ce n’est pas tant à cause d’un étiolement de la poésie malickienne que d’un resserrement de ses thématiques.

 

Photo Michael Fassbender, Ryan Gosling

 

L’opposition entre un peuple par essence terrien, sensible au sacré, et la tentation d’un ailleurs matériel présenté comme aussi désirable que destructeur de sens a toujours été une articulation essentielle de son dispositif allégorique. Elle en est désormais le cœur, l’objet d’une bataille première aux yeux du cinéaste, qui en rend ici compte. Plutôt que de traiter du vague à l’âme de riches artistes, Malick s’intéresse en réalité à la manière dont cet univers, de néons et de flash, a dévoré l’aspiration au bonheur de ses héros.

 

Photo Natalie Portman

 

UNE BALADE SAUVAGE

Formellement, le metteur en scène a désormais totalement digéré les procédés techniques ou esthétiques introduits depuis To the Wonder. Aidé par l’incroyable fluidité de la caméra d’Emmanuel Lubezki, qui pousse sa maîtrise des grands angles au maximum, allant régulièrement jusqu’à capturer des séquences entières au 14mm, voire au fish-eye. En résulte cette image « arrondie », qui contrairement aux premiers films de Malick, ceinture l’écran et forme la frontière d’un univers, plutôt que de dépeindre un monde universalisé, en permanente expansion.

 

Photo Ryan Gosling

 

Car les errances poétiques et mentales de ses héros souffrent directement des règles d’un microcosme régit, malgré son apparente luminescence, par des frontières tout à fait étanches. La capacité de l’artiste à donner ainsi à voir un terrain de jeu tour à tour paradoxal et pervers ébahit régulièrement, d’autant plus que son chef opérateur n’a rien perdu de son talent pour la composition organique de plans à la volée, souvent somptueux, aux propriétés aériennes, tout simplement sans égales à l’heure actuelle (Inarritu peut aller gentiment se rhabiller).

Enfin, Malick continue d’expérimenter la matière mosaïque qui constitue désormais son cinéma. Il use ici avec beaucoup de finesse du jumpcut, figure de style théorisée par la Nouvelle Vague qu’on n’avait pas vue citée avec autant d’à propos depuis longtemps. Si Song to Song se veut plus narratif, linéaire, que ses deux derniers films, il introduit un véritable renouveau en termes de montage sonore. Les balbutiements et voix off demeurent prégnants, mais composent désormais avec une bande-originale capable de passer de Malher, Ravel à Die Antwood, tout en mettant en regard un frisson amoureux et les accords électriques de Patti Smith.

 

Photo Rooney Mara

 

TREE OF STARS

Certains avaient un peu vite qualifié Knight of Cups de rêverie masculine, ils devraient retrouver leurs esprits à l’occasion de Song to Song, qui fait la part belle à des personnages féminins extrêmement forts, que le réalisateur dépeint à coups d’esquisses (stupéfiante Cate Blanchett) ou via un subtil réseau de courtes séquences (Natalie Portman, statue de porcelaine toujours sur le point de se briser).

On regrettera que les textes de Rooney Mara soient souvent trop candides, ou trahissent la précipitation qui présida à la fabrication du film, tant sa performance propose une intensité qui va au-delà de certaines limites d’écriture. Mais pour ces quelques faiblesses de caractérisation, on découvre une nuée de seconds rôles (Val Kilmer, Patti Smith, Bérénice Marlohe, Holly Hunter, Iggy Pop…) qui traversent l’œuvre tels des météores, nourrissant ce passionnant dialogue entre le désir, le cœur et la raison.

 

Photo Natalie Portman

 

Depuis, Tree of Life, Malick avait semblé se désintéresser progressivement de la pure interprétation, pour favoriser une captation de l’émotion dans sa fugacité, une série d’instants de grâce suspendus. Il renoue ici avec un certain goût pour la composition, qui permet à Fassbender de livrer une partition de prédateur entre pathétique et relents Lucifériens, tandis que Gosling continue d’épater en chanteur raté et résilient.

 

SHOW MUST GO ON

À force de légers redressements, d’expérimentations discrètes et d’un travail toujours plus pertinent de la mystique chrétienne, voire de son eschatologie, Terrence Malick propose un film qui ne rompt jamais avec son héritage, mais le pousse plus avant, tout en achevant une œuvre trinitaire initiée avec To the Wonder et Knight of Cups.

 

Photo Rooney Mara

 

Le résultat conserve cette qualité flottante, cette poésie de l’apesanteur, propre à un cinéaste dont le sillon ne ressemble désormais à aucun autre. Difficile de ne pas constater (et donc se réjouir) que ce nouvel effort pousse ces dispositifs simultanément dans leurs dernières limites et à leur point d’équilibre.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si pour son prochain long-métrage, Radegund, l’artiste changera radicalement d’équipe technique, pour revenir à un format narrativement plus « classique » et à un sujet historique. Malick parachève ici une formidable tentative filmique, faite de tâtonnements infimes, de gestes puissants, obsédée par une quête de grâce, dans un dialogue entêtant avec le spectateur.

 

Affiche

Résumé

Plus narratif que To the Wonder et Knight of Cups, Song to Song en prolonge et sublime les thématiques, à l'occasion d'une rêverie rock, emprunte d'un romantisme mystique.

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire