Moi, Daniel Blake : Critique palmée

Chris Huby | 19 octobre 2016
Chris Huby | 19 octobre 2016

Dix ans à peine après sa première Palme d’Or (Le Vent se lève), Ken Loach, pape du cinéma social indigné britannique, en empoche une deuxième de Moi, Daniel Blake. Alors que le film débarque dans les salles, il est temps de (ré)évaluer cette œuvre auréolée de d’honneurs totalement inattendus.

Daniel contre Gogoliath

Et si ces honneurs Cannois nous avaient laissés (ainsi qu’une grande partie de la profession) comme deux ronds de flancs, un nouveau visionnage est venu confirmer combien la dernière création de Ken Loach était l’œuvre d’un réalisateur exténué, comme incapable de se renouveler. Le problème ne vient pas tant de la thématique abordée par le réalisateur – l’inhumanité des services sociaux et la résistance de ceux que le système veut briser – que de sa mise en scène.

Moi, Daniel Blake nous plonge dans le quotidien d’un menuisier qui, après une crise cardiaque, se démêle avec des services administratifs kafkaïens, avant de se lier avec une mère célibataire dans une situation comparable. On le sent immédiatement, c’est la confrontation d’un David ouvrier et d’un Goliath technocratique qui a intéressé Loach.

 

cannes 2016

 

Sauf que les quelques séquences consacrées au dédale de la paperasserie britannique sont bien insuffisantes pour constituer un film digne de ce nom. Ken Loach les structure et les amène avec la puissance d’indignation qu’on lui connaît, emballant au passage une séquence déchirante dans une banque alimentaire. Le temps de ces rares scènes, son découpage se fait adroit, son aridité signifiante et ses comédiens remarquables de précision.

 

Palme en carton

Mais c’est bien tout ce qu’il y a à sauver de ce Moi, Daniel Blake, dont la plupart des ressorts semblent usés jusqu’à la corde. Un dispositif beaucoup trop simple, quand les relations entre les personnages appelait un peu de complexité psychologique en lieu et place de la foi sincère mais finalement un peu benêt affichée par le cinéaste dans le bon sens et le bon droit de ses protagonistes.

 

Ken Loach

 

On a ainsi l’impression que cet artiste, trop émoussé pour se révolter, se contente d’un agacement poli, bien légitime mais finalement inoffensif. En témoigne l’inintérêt cruel de toutes les scènes basées sur les interactions entre les personnages, qui se contentent de rejouer des antiennes Loachiennes, ou d’enfiler des clichés, certes bienveillants mais rebattus. Un délitement esthétique qui s'agrave tout le long du film, jusqu'à une conclusion à la mise en scène rachitique, dont le tournant tragique est amené avec une anémie émotionnelle embarrassante.

Au final, il paraît évident que cette Palme d’Or aura été celle de la paresse et de l’émotion facile. Le chantage à la larme plutôt que le cinéma, l’indignation bon teint de cinéphile en smoking, rotant avec émotion leur champagne tiédit, plutôt que le questionnement esthétique. Une Palme triste enfin, puisqu’elle vient récompenser un grand réalisateur pour une de ses œuvres les plus dispensables et anodines.

 

Ken Loach

Résumé

Moi, Daniel Blake est sauvé de la catastrophe par ses acteurs et une poignée de scènes réussies. Mais on  a grand peine à reconnaître le cinéma de Ken loach dans cette fable sociale fatiguée.

Lecteurs

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commentaires

mesangelique
05/02/2017 à 17:10

Ken Loach livre une nouvelle fresque sociale basée sur l’absurdité du système administratif et la pauvreté/misère sociale. Les acteurs sont justes, vrais et authentiques. La scène dans la banque alimentaire est particulièrement bouleversante et déchirante. Un film engagé et plein d’humanité, qui fait réfléchir.

tenia
19/10/2016 à 19:28

Ca me fait penser au film que tourne l'héroine du Mia Madre de Moretti, et qui se rend compte au bout d'un moment que son film sur une révolte ouvrière-syndicaliste-prolétaire ne ressemble en fait absolument plus à rien de réel, mais n'est qu'une sorte de fantasme théorique.

Sauf que Loach, lui, c'est vraiment son film.

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