Under the skin : Critique

Geoffrey Crété | 9 juin 2014
Geoffrey Crété | 9 juin 2014

Lorsque les lumières se sont rallumées après la première projection à Venise, alors que le silence de la salle se remplissait de huées et applaudissements timides, Scarlett Johansson s'est retournée vers son réalisateur Jonathan Glazer. Elle était inquiète, il était ravi : « C'est le plus beau des sons que j'ai entendu de ma vie ».

Difficile donc d'affirmer si Under the skin est une réussite ou un échec. Non pas qu'il se terre dans un tiède entre-deux, mais parce qu'il s'évertue à aller contre son spectateur, à tordre le cou à un vaste champ de conventions auxquelles il se raccroche habituellement à chaque plongée dans une salle obscure. Car après le film de gangsters Sexy Beast et l'exercice hollywoodien rebelle du beau Birth avec Nicole Kidman, soldé par un échec, Jonathan Glazer a choisi de s'enfoncer dans les méandres du cinéma post-moderne, à la croisée des chemins de l'expérimental et de la galerie d'art contemporain.

 

Photo Scarlett Johansson

 

Et dès les premiers instants, le choc est palpable : entremêlement d'images abstraites montées sur la musique envoûtante de Mica Levi et la voix entêtante de Scarlett Johansson, l'introduction s'emploie à brouiller les repères, entre le micro d'une naissance biomécanique et le macro d'une rencontre stellaire. Dès lors, Under the skin en appelle plus aux sens qu'aux neurones. Du blanc immaculé de la première apparition du personnage, au noir abyssal qui accompagne chaque "acte amoureux", en passant par le spectre du rouge boyau et les teintes bleutées du nectar mortel, le film se présente comme un arc-en-ciel sensoriel d'une noblesse rare, une odyssée au-delà du réel qui fonctionne à l'usure pour débarrasser le spectateur de ses attentes face à un synopsis de série Z qui rappelle La Mutante - la répétition des séquences, le visage fermé des comédiens, la quasi absence de dialogues, la froideur de la mise en scène.

 

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A l'écran, c'est moins la performance de Scarlett Johansson que sa présence qui frappe : une star hollywoodienne qui, entre deux engagements avec Marvel, se singe dans les rues sinistres de Glasgow pour aborder des inconnus, cachée derrière une perruque et une caméra cachée - certains hommes qu'elle accoste sont des passants, avertis après coup du tournage. Ce n'est pas un simple hasard si le premier full frontal de ce fantasme moderne, séquence anti-sexuelle comparable à la découverte de son corps par une enfant précoce, s'offre à l'un des films les plus radical de la décennie. Là réside en partie la beauté du film : se jouer du spectateur sans le moquer.

 

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Under the skin n'offre pas le même type d'expérience qu'un film ordinaire, il n'obtiendra donc pas le même type de réaction : on ressort de la salle moins convaincu qu'on est parvenu à appréhender le film, qu'à s'être laissé posséder par lui. Sans surprise, le refus de se plier aux lois du cinéma moderne donne au film un rythme erratique, la faute aussi à certains éléments abscons comme le motard, vestige du livre où l'héroïne est accompagnée d'un alien masculin, ainsi qu'une deuxième partie presque trop simple pour un objet si opaque.

 

Photo

 

Mais en contrepartie, l'expérience offre une dose d'images vouées à hanter les rêves et cauchemars de chacun, selon les sensibilités : une mystérieuse danse qui amène chaque proie vers sa fin, une excursion aquatique homo-érotique, un bébé sur une plage, un Elephant Man nu dans les herbes, sans oublier la dernière séquence du film, d'une puissance absolument démente, qui brouille tellement les sens qu'il est impossible d'en définir la nature exacte. Le silence mortifère qui s'installe dans la dernière image, dévorée par une clarté démoniaque, laisse alors le champ libre à tous les discours. La vérité est certainement ailleurs, mais le voyage se suffit à lui-même.

 

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Résumé

Under the Skin aura ses détracteurs, appelés par un film impoli et rude. Mais quiconque se laisse séduire par l'étrange sera envahi d'émotions insoupçonnées, véhiculées par une œuvre infiniment belle et choquante.

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