Critique : Les Amants électriques

Nicolas Thys | 23 avril 2014
Nicolas Thys | 23 avril 2014

De retour dans le long-métrage après Des Idiots et des anges (2008), Bill Plympton, le plus célèbre animateur indépendant américain, n'a jamais totalement quitté le circuit. Présent chaque année en festival ou sur internet avec des courts ou très courts métrages, il a passé cinq ans à produire son nouveau film, Les Amants électriques. Si c'est la première fois que le cinéaste a recours à certains procédés informatiques, notamment pour le traitement de la couleur et la mise au point du mouvement final, le film reste conçu à la main image par image, comme à son accoutumée, après un long passage par l'étape story-board. Bien qu'il travaille en équipe très réduite, les coûts ont explosé par rapport au budget initial et c'est une campagne lancée sur Kickstarter, aidé par la société de production de Matthew Modine et Adam Rackoff, qui lui aura permis de récolter 100 000 dollars pour finir son film.

Et quoi de neuf en terre plymptonienne ? Un brin de romantisme et une gamme de couleurs. Pendant ces longues années, le réalisateur en a profité pour tomber amoureux et se marier (avec une française !). S'il n'a rien perdu de sa verve comico-tragique, créant une œuvre sans parole où bruitages et musique, suffisamment expressifs, en disent bien plus long que tous les mots du monde, on voit apparaitre l'amour au grand jour avec tromperie et rupture puis une difficile réconciliation. L'histoire est simple mais, comme dans tout bon film, ce qui fait sa force réside dans sa forme. A partir d'un scénario classique mais suffisamment bien agencé pour donner lieu à différentes séquences quasi oniriques réussies, dont une rencontre très colorée autour d'un manège et des exagérations aussi drôles que folles, Plympton nous ressert ce qui a fait ses beaux jours.

Le film est une animation de caricatures. Le réalisateur a commencé comme illustrateur satirique et on le ressent une fois encore dans chaque plan où son trait tordus et ses distorsions exagérées sont hautement reconnaissables. Personnages et paysages sont volontairement disproportionnés et le mouvement général qui devient une caricature de mouvement. Nous sommes loin de la perfection stylistique de certains grands studios. Ici ce qui compte c'est le contrepoint : la fixité des arrières plans par rapport à l'avant plus mobile où seul un ou deux individus (ou des parties d'entre eux) bougent et attirent les regards, les couleurs qui parlent d'elles-mêmes, se mêlent, se chevauchent, créent des décalages avec un crayonné si visible qu'on se situe toujours entre ébauche et remplissage, comme si l'œuvre était à la fois complète et en devenir.

Le rythme est fluide et saccadé et le réalisateur multiplie les secousses avec plans rapides, métamorphoses amusantes et effets de montage surprenants, comme s'il fallait à la fois rappeler que son monde pourrait être le notre mais qu'il ne l'est pas ; au mieux il en dévoile quelque chose sur les comportements amoureux. Les protagonistes aussi entrent en collision entre le malabar au grand cœur, la femme fatale et l'épouse rejetée : leurs formes sont généreuses, leur esprit l'est beaucoup moins. La niaiserie du propos est vaincue par le génie comique du réalisateur qui, loin des gags éculés, joue avec les principes fondamentaux de l'animation et du dessin pour nous faire valser violemment contre les murs d'un univers romantico-fragile et guimauvo-effrayant où textures, couleurs et rythmes sont, comme souvent, les maîtres mots.

Après avoir vu ces Amants électriques, les aficionados diront peut-être que le cinéaste se renouvelle peu et ceux qui ne le connaissent pas découvriront là un réalisateur incontournable. Mais même pour ceux qui auront l'impression de revenir en territoire connu avec une autre variation sur un même style, (in)confortable et (peu) rassurant, quelque chose change. On perçoit quelque part l'arrivée du numérique dans le travail de Plympton. Rien de dramatique, juste un passage, encore très léger, ténu vers d'autres formes à venir qu'on perçoit ci et là et vers l'utilisation de matériaux nouveaux. Avec un créateur graphique comme lui, l'informatique pourrait devenir un terrain d'expérimentationtout en lui permettant, comme c'est le cas ici, de conserver un trait caractéristique.

 

EN BREF : Bill Plympton est de retour avec un surplus de romantisme et on aime ça !

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