True Detective : Critique

Simon Riaux | 12 mars 2014
Simon Riaux | 12 mars 2014

Sur la toile, dans la presse, les qualificatifs fleurissent. Chef d'œuvre, date, événement, accomplissement. True Detective a de toute évidence marqué les esprits, y compris les nôtres. L'a-t-il fait comme comme Lost, Game of Thrones ou encore Mad Men, à savoir quelques mois, à l'occasion d'une ouverture habile et pétrie de talent ? Sans doute, mais il y a dans la réussite de la nouvelle série de HBO bien plus qu'un succès de circonstance.

Nic Pizzolatto et Cary Fukanaga sont les deux artisans de True Detective, respectivement showrunner-scénariste et réalisateur de tous les épisodes. Une répartition des tâches rarissime dans le domaine des séries télé, où cohabitent des équipes de scénaristes et de metteurs en scène, traditionnellement au service d'un créateur tutélaire, tel Vince Gilligan (Breaking Bad) ou Ronald Moore (Battlestar Galactica). Mais la proximité avec le cinéma va bien au-delà du mode opératoire de True Detective.

 

 

Depuis de nombreuses années, série événement rime avec loners (épisodes pouvant se suivre séparément, comme dans les Experts) ou Concept. C'est à dire une idée, censée être originale ou novatrice, qui donne sa forme au programme. Il peut s'agir d'un parti pris énigmatique (de mauvais acteurs survivent à un accident d'avion sur une île déserte) ou d'une ambition délirante (l'ascension puis la chute de Rome, retranscrire une fresque culte d'Heroïc Fantasy) ou de la résurrection d'un genre désuet (le récit de piraterie, la fresque de SF, le mythe du western). Rien de tout cela dans la production qui nous intéresse. True Detective narre une enquête, avec un nombre très réduit de personnages, dont le récit est bouclé à l'issue de sa première saison. Soit une forme typique du cinéma, bien loin des récits à rallonges et des enjeux multiples qui font habituellement le sel des séries anglo-saxonnes.

 

 

 

Voilà probablement le premier point notable et appelé à faire date de ce show brillant. Peut-être pour la première fois, une série adopte et adapte les codes du cinéma et les élève. Jusqu'à présent, Twin Peaks avait brillé par son audace, Oz par sa noirceur, Les Sopranos par leur écriture, Breaking bad par sa mise en scène (pour ne citer qu'eux), mais aucun n'était parvenu à synthétiser tous ces éléments pour en offrir cette symbiose typique du Septième Art, confirmant ce que certains pressentent de longue date : la distinction entre petit et grand écran n'a plus lieu d'être.

 

 

 

 

Affirmer que True Detective tient du chef d'œuvre est une chose, et il y a fort à parier que dans les prochains mois, quand son succès aura pris de l'ampleur et que l'œuvre aura rencontré un public plus large que celui des cinévores anglophones, apparaîtront les premiers sceptiques. Parce que la série, quoi qu'en disent ses plus fervents défenseurs, n'est pas facile d'accès, il est nécessaire de revenir plus précisément sur ses qualités.

Le mélange des genres aura été une des marques de fabrique de ce programme à part. Récit intimiste, ambiance à la Michael Mann, plan séquence à la Cuaron, récit d'infiltration, film d'horreur, plongée dans le fantastique... Idées et concepts se mélangent après être régulièrement introduits dans les épisodes successifs. Un des immenses plaisirs du visionnage provient évidemment de sa variété. D'une heure à l'autre, la narration se métamorphose, le rythme se transforme. Suivant les évolutions des personnages, les rebondissements de l'enquête, l'histoire change de peau et ce sont les couches successives d'une Louisiane cauchemardesque qui se révèlent.

 

 

 

S'il est question de cauchemar, son inspiration est pourtant bien réelle. En effet, Nic Pizzolatto est un romancier plusieurs fois primé (notamment en France), élevé dans l'État qui sert de décor à la série. Entouré par des parents d'une religiosité extrême, il a été directement en contact avec certains groupes « mystiques » du sud des États-Unis. D'où le sentiment de réalité vertigineux qui émane de True Detective. Comme il le répète en interview, Pizzolatto a longtemps hésité quant à la forme à donner à son récit : d'abord envisagé comme un roman, puis comme une pièce de théâtre, ce n'est qu'au bout de plusieurs années qu'il en fera un scénario, après avoir donné forme à son duo de personnages.

 

 

 

Si Marty et Cohle occupent à eux deux les trois quarts du récit, c'est car le show s'intéresse autant à eux qu'à leur enquête. Ces hommes sont les facettes d'une unique pièce et serait-on tenté de dire, un reflet direct de leur auteur. Loin du buddy movie, la création de Pizzolatto présente deux personnalités qui ne parviendront jamais à s'aimer, seulement à se pardonner et ultimement à espérer ensemble. En cela elles ne forment qu'un personnage unique, un caractère tiraillé entre deux aspirations (l'une, terrienne et violente, l'autre symbolique et empreinte de justice), que seule une descente aux enfers pourra réunir.

 

 

 

Pour donner vie à ces anti-héros, il fallait tout l'investissement d'un casting de talent. On ne dira jamais assez combien McConaughey aura fait preuve ici d'intelligence et de clairvoyance. Par son jeu, sa volonté de faire monter à bord du projet Woody Harrelson, il aura été la bonne fée d'un spectacle auquel il confère une profondeur bouleversante. Lui-même profondément religieux, le comédien donne beaucoup de lui-même à un personnage qui se nourrit de sa propre colère, de son deuil et rejette toute forme de superstition. Sa trajectoire, qui n'aboutit que dans la scène finale de cette saison, offre la première note d'optimisme après huit épisodes d'une noirceur insondable. C'est dans cette lumière inattendue que réside le véritable twist du récit, son retournement inattendu, que la grâce de ses créateurs protège de toute mièvrerie.

 

 

Ainsi la conclusion de True Detective se révèle un incroyable terrain d'analyse, en cela qu'elle offre une pléthore de révélations, alors qu'aucun nouveau fait n'est apporté et que la plupart des points d'interrogation de l'enquête ne trouvent pas de réponse. Car, comme Cohle, le spectateur qui accepte de se plonger au cœur putrescent du bayou ne cherche aucune explication, mais une vision, une lumière au cœur des ténèbres. Elle réside dans le maelström aperçu par Rust avant que le Yellow King ne l'attaque, il s'agit de cet éblouissement contenu dans les tréfonds de l'abîme, cette étincelle qu'un homme de bien est venu chercher.

 

Toute pièce maîtresse que soit True Detective, peut-être faut-il envisager que cette exceptionnelle réussite ne se limite à un unique coup d'éclat. En effet, on voit mal comment des créateurs, même géniaux, pourraient mécaniquement réitérer l'exploit auquel nous avons assisté. Comment repenser une histoire aussi forte, retrouver des comédiens aussi brillants ? D'autant plus que Cary Fukanaga abandonne la réalisation pour devenir producteur exécutif, lui qui sut transformer la Louisiane en un champ de ruines poisseux, transformer de vieux rites vaudous en élégies démoniaques ? Comme la foudre, les miracles ne tombent jamais deux fois au même endroit.

 

 

 

Autre point d'interrogation : True Detective ouvre-t-il une nouvelle ère de courage et d'inventivité télévisuels ou signe-t-il l'arrêt des festivités ? Car la série est le fruit de l'investissement de HBO (donc d'abonnés payants) et de pré-achats internationaux (comme celui d'OCS, donc d'abonnés payants), or combien de commentateurs - spectateurs, blogueurs, journalistes - ont-ils vu le show autrement qu'en le piratant ? L'idée n'est pas ici de jeter la pierre à quiconque, mais bien de rappeler qu'une des plus respectables réussites cinématographiques de notre époque est due à un service marchand et non aux joies du grand partage gratuit. Aussi est-on en droit de craindre, alors que des spectateurs de plus en plus nombreux payent de moins en moins, que True Detective reste dans les mémoires comme une exception et non comme un exemple suivi par de nombreux disciples.

 

 

 

 

Résumé

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.
commentaires
Aucun commentaire.
votre commentaire