12 years a slave : Critique

Créé : 22 novembre 2013 - Simon Riaux

En quelques plans et moins de cinq minutes, Steve McQueen se casse volontairement les dents sur un impossible défi : retranscrire la réalité de l'esclavage.

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Un blanc au cou tanné par le soleil explique à une douzaine d'esclaves comment récolter la canne à sucre. Un homme ingère mécaniquement un repas frugal, avant de tenter une expérience calligraphique à l'aide de jus de mûres. Dans l'obscurité du cabanon où lui et ses semblables s'entassent pour dormir, une compagne d'infortune essaie de lui soutirer une affection tarie depuis longtemps. Les images s'entrechoquent, s'affrontent et s'annulent, difficile d'en retirer un sens, une temporalité, leur unité se dérobe à nos yeux. En quelques plans et moins de cinq minutes, Steve McQueen se casse volontairement les dents sur un impossible défi : retranscrire la réalité de l'esclavage. Puisque nous ne pouvons appréhender les tenants et aboutissants de cette condition, le réalisateur effectue un retour en arrière pour faire sien le dispositif du texte autobiographique dont s'inspire 12 Years a slave, soit l'histoire d'un homme libre, parfaitement étranger au concept de servitude, transformé du jour au lendemain en simple objet amputé de sa moindre parcelle d'humanité.

 

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Ce principe, très loin de n'être qu'un simple dispositif articulant le récit, s'avère le moteur essentiel de son sens. Car le caractère et la personnalité de Solomon Northup permettent au spectateur de s'identifier tout à fait à cet individu libre, heureux, qui a tout fait pour préserver son quotidien des turpitudes de l'époque. Il y est parvenu et autorise le public, quelque soit ses connaissances du sujet abordé, son rapport à l'histoire ou à son propre passé d'embarquer à ses côtés. Steve McQueen et son œuvre se situent ainsi aux antipodes d'un Majordome désireux de flatter le public, de lui infliger une caresse de cathéchèse qui n'a d'universelle que le nom.

 

 

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Le film n'en deviendra que plus terrible et impitoyable. Nous ne sommes pas ici face à un simple drame historique, ni même à une tragédie brillamment construite et exécutée. Ce qui se joue sous nos yeux est la déconstruction systématique du rêve américain. Ce rêve que Solomon vit sans en être tout à fait conscient, dont toutes les figures se retrouveront brisées à ses pieds. D'abord convaincu que le piège dans lequel il est tombé ne se refermera pas tout à fait sur lui, il se persuadera ensuite que son instruction pourra le prémunir des pires traitements, il lui faudra enfin accepter que son courage, son humanité comme sa persévérance ne pourront rien contre ceux qui le possèdent désormais. Cet itinéraire d'une noirceur absolue, le métrage le balise de séquences simultanément splendides et implacables, à l'image de cet homme tout juste lynché puis pendu, dont les orteils s'étirent pour lui offrir un sursis de vie, alors qu'autour de lui celle de la plantation se déroule imperturbable. On pense bien évidemment au Strange Fruit de Billie Holliday, tétanisé par une horreur cristalline, dont l'acuité pure nous saisit à la gorge.

 

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Mais McQueen, non content de parsemer son film de nombreux morceaux de bravoure et autres plans séquences, n'oublie jamais qu'il traite de personnages avant de manier concepts et figures mythologiques. À la manière de Hunger ou Shame, ce sont l'enfermement et les rapports de domination qui innervent le scénario, les relations éminemment perverses de déprédation qui motivent cette étude d'une période aussi ténébreuse que mal connue. Servi par des acteurs magnétiques, baignés dans la lumière crue et irréelle de Louisiane, le récit explore pour mieux les révéler les tréfonds d'un mal sans fin, dont on ne se relève pas. Car, et c'est là le plus terrible message délivré par 12 Years a slave, on ne sort pas de l'esclavage. Si Solomon sera ultimement sauvé des griffes de l'ogre Epps (impérial Fassbender), il ne retrouvera jamais sa fierté d'homme ou sa dignité de citoyen. En témoigne la dernière réplique du personnage, réduit à s'excuser d'être une victime intégrale. La phagotrophie de l'homme par l'homme est une plaie qui ne se referme pas, une indignité qui ne connaît pas l'oubli. Point de commémoration ou de réconciliation chez McQueen, mais le dévoilement impudique d'une cicatrice véritable.

 

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