Le Vent se lève : critique

Christophe Foltzer | 26 octobre 2013 - MAJ : 12/02/2020 22:39
Christophe Foltzer | 26 octobre 2013 - MAJ : 12/02/2020 22:39

Pour son dernier (?) film, Hayao Miyazaki n'a pas choisi la facilité. Encore plus que son précédent « film testament » (Princesse Mononoke devait en son temps clore sa carrière), Le vent se lève ne s'adresse pas aux enfants. Nous sommes en effet bien loin du Miyazaki de Ponyo, Mon voisin Totoro et autres Kiki la petite sorcière, et le résultat en déroutera assurément plus d'un.

Le vent se lève est un film-somme, somme d'un univers, somme d'une carrière, somme d'une vie. Se basant sur la vie de Jiro Horikoshi, ingénieur inconnu en France mais célèbre au Japon pour avoir été le concepteur des chasseurs Zéro utilisés notamment par les kamikazes pendant la Seconde Guerre Mondiale, tout en adaptant librement le roman éponyme de Tatsuo Hori (écrit en 1936 et qui raconte la maladie d'une femme dans un sanatorium de Nagano), le film cite également Thomas Mann (tout un passage fait référence à La Montagne Magique) et la musique de Schubert, tout en revenant constamment à la citation originelle de Paul Valéry qui donne son titre complet au film, et au livre de Hori, tirée du Cimetière marin : Le vent se lève, il faut tenter de vivre. Le ton est donné.

 

 

 

Evidemment, tout cela ne serait rien sans la partie autobiographique que Miyazaki y a injecté et, pour bien comprendre l'ambition du Vent se lève, il est important d'y revenir quelques instants : A travers le film, Miyazaki nous parle de son père, Katsuji Miyazaki, directeur de Miyazaki Airplane, qui produisait les gouvernes des chasseurs Zero durant la Seconde Guerre Mondiale. Le Maître laisse libre cours à sa passion pour l'aviation (à qui il avait déjà consacré un autre de ses films, Porco Rosso), il revient une nouvelle fois sur son horreur de la guerre (une constante dans son œuvre. De Nausicäa au Château Ambulant, elle est là, partout, en filigrane) et raconte à nouveau la maladie de sa mère. Atteinte d'une tuberculose vertébrale qui l'obligea à rester alitée pendant neuf ans, elle avait déjà été le cœur d'un des meilleurs films de Miyazaki, Mon voisin Totoro, et elle revient aujourd'hui dans un autre rôle, tout aussi émouvant.

 

 

 

A travers la vie de Jiro Horikoshi (de son enfance à la création du premier chasseur Zéro), Miyazaki se confronte pour la première fois à l'histoire de son pays de façon frontale en réhabilitant un personnage polémique. Pourtant ce qui intéresse le réalisateur, ce n'est pas tant de livrer un pamphlet incendiaire contre les erreurs terribles de la politique de son pays (quoique certains passages le laissent quand même penser, où son passé de syndicaliste très engagé refait surface) que de parler d'un homme absorbé par son art, guidé par la création.

Car, en marge du contexte historique, Le vent se lève ne parle que de cela : La création dans ce qu'elle a de plus dévorante, qui dicte une carrière, une vie, guidant sa victime jusqu'à l'obsession et les sacrifices qui en découlent. Car, en cherchant à rendre réel cet avion qu'il ne voit que sommairement dans ses rêves, Jiro se coupe de ses contemporains, se mure dans sa passion, ne traversant les crises et les remous de l'Histoire que comme un spectateur. S'il se doute bien que son invention ne servira pas l'Homme mais participera à sa destruction (bien qu'il souhaite personnellement l'inverse), rien ne saura l'arrêter dans sa quête, pas même l'amour ou la mort.

 

 

 

Un portrait de créateur d'une justesse admirable qui ne cache rien de son ambiguïté, de son égoïsme et de son repli sur soi mais qui ne porte jamais le moindre jugement sur lui. Jiro agit ainsi car il est porté par un vent contre lequel il ne peut pas résister, tout comme Naoko, sa compagne. Et, de ce fait, rien n'a vraiment de prise sur lui, du moins en apparence car, évidemment, dans le fond tout cela alimente son art. Miyazaki ne s'attarde jamais sur l'Histoire du moment : la montée du nazisme, l'imminence de l'entrée en guerre du Japon, la pauvreté, la faim, la crise, l'impérialisme vacillant, tout cela n'est jamais souligné plus qu'il ne faut et Jiro, bien qu'il se questionne, ne semble jamais totalement concerné par ce que tout cela signifie. Pourtant, sachant pertinemment quel sort attend son invention, il ne peut l'aborder qu'avec un sentiment d'amour teinté d'une grande souffrance, à l'image de la direction que prend sa vie.

 

 

 

Et plus le film avance, plus le spectateur comprend que, d'une certaine manière, Miyazaki se livre comme il ne l'a jamais fait. Les parallèles entre le Maître et son personnage principal se tissent naturellement et la fin du film ne laisse aucun doute, plus que de la révérence de Jiro Horikoshi, nous assistons à celle d'Hayao Miyazaki. Tout le film est empreint d'un fatalisme certain, comme pour dire que les rêves n'arrêteront jamais le cours des choses, que les intentions les plus belles (en l'occurrence faire voler les hommes) peuvent avoir d'horribles conséquences (les envoyer à la mort) et qu'il faudra vivre avec. Ce n'est pas un secret, plus Miyazaki prend de l'âge, plus ses films deviennent sombres. Bien que son talent naturel arrive généralement à camoufler ce versant mélancolique, ici il ne s'en embarrasse pas.

 

 

 

Le vent se lève est dur, triste, noir, cruel à certains moments, il rappelle en cela le cinéma de son complice Isao Takahata et, bien qu'il n'aille jamais dans les abîmes de noirceur d'un Tombeau des Lucioles, Le vent se lève n'épargne rien à son spectateur. Mieux, il le déroute volontairement. Ne serait-ce que pas sa charte graphique : certains personnages offrent un physique des plus grotesques, presque gênant, majoritairement des étrangers.

Notamment le personnage de Castorp, allemand excentrique que Jiro rencontre lors de son séjour en pension et dont le regard intimide autant qu'il fascine, avec ses pupilles constamment dilatées et la lueur de folie latente qui s'en dégage. Miyazaki n'hésite pas à mettre son spectateur mal à l'aise avec ces êtres dont on ne comprend pas immédiatement ce qui ne va pas. Un traitement similaire est appliqué à l'univers sonore du film. Hormis la partition volontairement répétitive de Joe Hisaishi, Miyazaki a fait des choix pour le moins étonnant puisque tout ce qui a trait à la catastrophe ou au spectaculaire donne l'impression d'avoir été bruité à la bouche, renforçant encore un peu plus cette sensation d'onirisme bizarre qui enveloppe le film avec bonheur.

Notons aussi la présence, troublante au début tant le timbre de voix est décalé par rapport au physique du personnage, d'Hideaki Anno dans le rôle de Jiro Horikoshi. Hideaki Anno, un choix étrange, le créateur de Neon Genesis Evangelion, Nadia et le secret de l'eau bleue, le fondateur du studio Gainax. Un choix qui prend son sens lorsque l'on sait qu'il a été animateur-clé sur Nausicaä et Le tombeau des Lucioles, et qu'il était co-responsable de l'animation sur l'excellent Les ailes d'Honneamise, trois œuvres qui entretiennent plusieurs points commun avec Le vent se lève.

 

 

 

Techniquement, Le vent se lève est une énorme réussite. Jamais Miyazaki n'a autant maîtrisé son art et le film prend son spectateur par surprise, à son insu serait-on tenté de dire, tant on ne se rend pas compte du moment où l'on plonge vraiment dans l'histoire, trop hypnotisés par la maestria technique que nous découvrons. Signe qui ne trompe pas, le film nous accompagne longtemps après la fin du générique, il grandit, hante, submerge l'esprit, conscient que nous sommes d'avoir assistés à un spectacle rare et précieux. Il faut dire que la chanson de fin y est pour beaucoup : Hikoki-gumo de l'artiste Yumi Arai, une chanson composée en 1973 et dédiée à la mémoire de jeunes écoliers décédés prématurément, est un tire-larmes imparable lorsqu'elle est couplée aux illustrations du générique. 

 

 

 

Résumé

Et lorsque le mot « Fin » apparait sur l'écran, un sentiment étrange prend possession de nous. Une émotion intense à l'idée que nous venons peut-être de voir le dernier film du Maître, un bonheur certain d'avoir assisté à un spectacle de cette qualité, mais aussi la tristesse qu'il s'agit probablement du dernier. Et, si tel est le cas, Miyazaki nous a offert l'un des plus beaux cadeaux qui soit. Dur, éprouvant, émouvant, noir certes, mais définitivement beau. A en tomber.

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