Critique : The Connection

Nicolas Thys | 18 septembre 2013
Nicolas Thys | 18 septembre 2013

Alors qu'elle fût l'une des figures centrales de la scène artistique underground aux Etats-Unis dans les années 1960, son nom a pratiquement disparu des mémoires. On ne peut donc que saluer l'initiative de rééditer The Connection, l'une des œuvres majeures de Shirley Clarke réalisée en 1961 et la plus belle des manières de se projeter dans le cinéma indépendant new-yorkais de l'époque. Dès l'ouverture elle cultive l'ambigüité, avec un encart, signé d'un nom inconnu, annonçant que ce qu'on va voir est un bout à bout de rushes tournés sur une demi-journée. Documentaire ? Fiction sur un film ? La réponse vient rapidement, la deuxième semble la bonne mais l'affaire est plus complexe.

Ces "rushes" nous montrent le tournage d'un documentaire sur une bande de camés réunis dans un appartement vétuste. Ils attendent leur dose quotidienne et l'arrivée de "The connection", leur fournisseur. Evidemment, tout est fiction, les protagonistes ne sont que des acteurs, la théâtralité du lieu clos se fait sentir, mais le point de vue reste celui du filmeur, placé derrière la caméra. On se situe pratiquement dans le registre de la caméra subjective car on entend le filmeur interagir, tous le regardent droit dans l'objectif, on sait qu'il a un lien avec l'un des junkies sans trop savoir lequel. Mais on ne le voit à peine, on le devine : un reflet dans un miroir à la fin. Il n'est donc pas Shirley Clarke mais un personnage à part entière : première fiction, première déconstruction du documentaire.

Si le caméraman se cache, on voit cependant souvent le réalisateur intervenir, indiquer comment faire telle scène, demander aux acteurs comment se comporter. Rien n'a été coupé, même s'il le demande clairement, les rushes sont là, entières. On assiste donc au faux-documentaire et à son hors-champ, à son entière fabrication : ce ne sont que des bobines à peine touchées comme l'annonce l'encart du départ. En gardant ces entrées intempestives dans le champ, en le voyant se saisir parfois d'une caméra légère, on perçoit le film comme si Shirley Clarke, à travers le regard fictif du filmeur, déconstruisait une deuxième fois cette "vérité documentaire", socle sur lequel repose, pour beaucoup, cette forme narrative.

Et vient le montage. Les rushes sont montés, parfois pour faire croire à du documentaire : coupure de fin de bobine/noir/reprise. Et à d'autres moments, des cuts, d'autant plus brutaux qu'ils échappent à la forme principale alors que dans toute fiction classique nul ne les remarqueraient, montrent une parfaite continuité sonore et visuelle avec les plans précédents. Continuité paradoxale et impossible si tout n'était qu'un assemblage de bandes filmées pur et simple. La fiction reprend donc le dessus subrepticement, se glissant dans l'apparence trompeuse du documentaire, cherchant sa place, ne la trouvant jamais totalement mais nous rappelant que ce qu'on voit n'est que fiction. On assiste dans ce lien factice à une troisième déconstruction documentaire.

Mais l'idée générale n'est pas juste de dire : tout est faux. Ce serait trop simple. En adaptant et en rendant proprement cinématographique une pièce de théâtre à la base signée Jack gerber, Shirley Clarke interroge le cinéma et ses délimitations trop artificielles : documentaire/fiction. Elle ne montre pas que tout documentaire est vain mais, au contraire, que toujours, tout est fiction et tout est documentaire. Rien n'est vrai mais tout est vrai et si les formes se chevauchent, le créateur ment mais pas l'image qui doit sans cesse être interrogée. Car, au-delà de toute cette mise en scène assumée autour de la drogue, sujet encore tabou à l'écran à l'époque, au-delà des relations entre individus filmées à l'arrachée et que ne renieraient pas John Cassavetes qui surgit, avec Shadows, presque au même moment, la réalisatrice propose à sa manière un magnifique documentaire sur le jazz. Le compositeur, Freddie Redd, est également l'acteur qu'on voit au piano interpréter, avec un big band improvisé, tous les titres du film : véritables interludes entre deux séquences très parlées ou fond sonore constant dont la source est régulièrement visible.

Alors qu'en Europe ou au Brésil, les nouveaux cinéma émergent, Shirley Clarke prend position contre Hollywood et un classicisme déjà à moitié mort. Avec ce premier long-métrage, The Connection, elle réinvente le rapport de la fiction au documentaire.

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