L'Odyssée de Pi : Critique tigrée

Mise à jour : 18/10/2017 04:59 - Créé : 10 août 2017 - Marjolaine Gout

Jadis la peinture faisait la part belle aux cieux. Sur les toiles de Corot, Magritte ou Boudin, la voûte céleste se déclinait avec singularité et brio. Depuis, la tablette graphique a évincé le pinceau. Puis, Ang Lee a transformé la toile en une tenture de cinéma. Avec L'Odyssée de Pi, il est en passe de s'affirmer nouveau roi des cumulus. 

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Fini les cadrages occultant les cieux et insufflant une aura d'estampe japonaise (Le Secret de Brokeback Mountain, 2005). Cette fois-ci, son sujet s'y prête. Une force « divine » se matérialise derrière ces formes vaporeuses. Dans la veine de Turner, il crée des atmosphères lumineuses à la limite de l'imaginaire. La technologie sert ici une esthétique bluffante et désarmante. Des effets spéciaux au travail pointilleux de Claudio Miranda, le directeur de la photographie, contribuent à créer un résultat cristallin et poétique. Des nuages aux ondulations  de l'eau, Ang Lee nous régale par la vénusté de son art.  Ouvrez bien vos mirettes, accrochez-vous au bastingage, vous allez être subjugués par ce périple spirituel et émotionnel. Et c'est peu dire ! Même si vous avez déjà coulé avec le Titanic ou guerroyé avec des Na'vis, ce chef-d'œuvre visuel, à la 3D époustouflante, vous fera prendre la tasse et vous rafraîchira du marasme cinéphilique et de son déluge de remakes.

 

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Adaptation fidèle du roman de Yann Martel, L'Odyssée de Pi se dévoile de prime abord en un parcours initiatique semé d'embûches. Pi, incarné adolescent par un époustouflant Suraj Sharma, y narre son histoire. Une enfance passée en Inde et un événement traumatique : le naufrage du navire où se trouvaient sa famille et des animaux de leur zoo. S'ensuit sa survie sur une embarcation sommaire. Le récit débute ainsi par une quête personnelle. Le personnage principal s'essaie à l'hindouisme et aux religions abrahamiques. Un syncrétisme religieux baigne le film et ne le quittera plus.

 Au fil de l'intrigue, l'histoire de Pi prend alors des accents bibliques ou coraniques à l'image de celle de Job où sa foi est mise à rude épreuve.  La mer, capturant l'âme de Pi par son miroitement, devient source de vie et les cieux, domaine du sacré. Cette relation au divin s'imposant chez Pi telle une construction individuelle et libre, où il choisit de suivre diverses confessions, laisse pantois et rêveur à une époque où les religions se radicalisent. Mais cet aspect de la foi est supplanté par le conte.

 

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L'action, prenant sa source en Inde, le récit est ainsi placé dans une autre dimension. Ce pays, brassant autant de religions que de formes de contes, est le lieu par excellence où s'entrecroisent réel et imaginaire. Ces terres, où la mythologie reste prégnante, se prêtent à merveille à cette histoire et à la griffe d'Ang Lee. Il y capture ainsi un voyage dans l'imaginaire. La magie du conte est au cœur du film, mais s'appuie de même sur les grands récits de naufragés tels que ceux d'Arthur Gordon Pym ou de Robinson Crusoé. On y trouve ces échos avec de multiples clins d'œil  dont le tigre nommé Richard Parker ou l'île du « Désespoir » grimée ici en une version « Arcimboldesque ». Ang Lee nous sensibilise ainsi au merveilleux et nous plonge dans cette vérité alternative qu'est le cinéma. Un art de l'envoûtement où le cinéaste se substitue au magicien.

 

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D'autre-part, la partie indienne du film, certes idéalisée, présente un vibrant ancrage culturel et artistique : une peinture murale rappelant celles des artistes de la cour des Sultans du Deccan ou des Maharadjas du Rajasthan ;  une séquence de danse de Bharatanatyam et enfin et surtout un Kolam dont la mère de Pi (jouée par Tabu) appose les motifs éphémères, sur le sol. Esquisse géométrique retracée chaque matin, le Kolam incarne par sa symbolique et son aspect rituel une porte ouverte sur l'univers des croyances, de la philosophie, de l'art et de l'imaginaire indien. L'axe même des thématiques qu'empruntent Yann Martel et Ang Lee pour narrer leurs œuvres respectives.

Le cinéaste reprend ainsi cette dualité et richesse des sens, ces instants d'éternité et de fragilité, ou encore cette prise en compte de l'homme face à la nature. Certes, celui-ci s'affranchit de l'écriture pour générer sa propre dynamique et y insère sa vision artistique. Il y crée ainsi des tableaux fantastiques où la mer se peuple de méduses phosphorescentes ressemblant à s'y méprendre à un champ de nymphéas. Il y renouvèle aussi constamment la scène de survie en mer en y trouvant des angles inédits et y apportant de nouvelles lumières et ressorts à son intrigue.

 

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Résumé

A travers, ce conte philosophique, où l'arche de Noé se métamorphose en radeau de la méduse, Ang Lee révèle, une fois encore, ses atouts de conteur universel. Illustrant l'éternel débat sur le rationnel contre l'irrationnel, il dresse une allégorie incroyable. Lyrisme et humanisme encadrent ici les croyances d'une religion qui officie dans les salles obscures : celle du cinéma et de son « make-believe ». Il réussit à nous faire croire en la magie des illusions ! Quiconque se laissera tenter par cet étonnant Odyssée, risque fort  d'être converti à la poésie visuelle d'un auteur qui signe là, rien moins que son meilleur film.

commentaires

Faliloup 10/08/2017 à 23:26

Les animaux du film ont ils été aussi maltraités qu'il y paraît ? Pour la gloire d'une image ? Ce tigre a t il été affamé à ce point ? Ou est ce une maquette, un mannequin ?
Hollywood à cette habitude de tuer les animaux pour le besoin d'un film. Est ce le cas dans ce film ci ? Couronné d'Oscars ?

Gaspard 10/08/2017 à 22:14

Ok d'accord c'est un très beau film (de toute façon je pourrais tout pardonner a Ang Lee)! Mais son plus beau film? C'est aller vite en besogne en faisant l'impasse sur Tigre et Dragon (qui est encore mieux à chaque visionnage), ou ces films certes moins grandiloquent mais tout aussi beau (Garçon d'honneur ou Lust, caution), sans parler du souvent oublié et pourtant fabuleux Pushing Hands!

Ded 10/08/2017 à 19:48

Et la baleine ! Et la musique ! Et le tigre numérique plus vrai que nature !... Fabuleux ! J'étais comme un môme, les yeux écarquillés, bouche bée...

abibak 10/08/2017 à 19:10

vraiment un très beau film, Ang Lee y montre l'étendu de son talent. l'adaptation réussi d'un super livre. Il n'est pas facile de raconté une histoire avec un bateau, un tigre et un indien. Chapeau.(d’ailleurs le pitch ressemble à une mauvaise blague) ;)

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