Critique : La Vie sans principe

Par Aude Boutillon
17 juillet 2012
MAJ : 25 février 2020
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Si l'univers mafieux familier de Johnnie To ne fait guère office de toile de fond dans La vie sans principe, c'est pour mieux inscrire le film dans un contexte contemporain, identifiable et universel, la banque tenant ici lieu de pègre. Le maître hongkongais convoque ainsi escrocs, petites gens et pourfendeurs de l'ordre, tous également soumis à un monde sans foi ni loi, dépeint dans sa banalité la plus délétère. Dans cet univers dont les rapports de force se trouvent bouleversés par une réalité financière insaisissable et obéissant à ses propres règles, les plus vertueux ne seront pas nécessairement ceux que l'on attend,  et inversement. C'est au sein d'un film choral presque désamorcé que Johnnie To dresse ainsi les portraits d'individus moins assujettis à la crise financière qu'à leurs propres travers moraux et convictions profondes, les trajectoires des principaux protagonistes ne se croisant presque jamais directement, sinon à leur insu. La même histoire sera ainsi vécue de différents points de vue, permettant, bien plus qu'une variété d'angles, sa réécriture constante, oscillant entre drôlerie et cruauté, toujours teintée d'une ironie amère. La vie sans principe ne contredira pas la maîtrise technique habituelle du cinéaste, dont la mise en scène, fluide et dynamique, se pare ici et là d'ellipses malignes et de dialogues au rythme ménagé et diablement efficaces (en témoigne la terrible manipulation d'une sexagénaire crédule par sa conseillère bancaire en mal de résultats).

L'efficacité du dispositif tient notamment à la composition pertinente de portraits fugaces, et pourtant d'une précision affutée, dominés par le personnage de Panther (Lau Ching-Wan, déjà vu dans Mad Detective), escroc d'un autre temps, excessif et ringard, rongé par des mimiques absurdes, et que le sens de l'honneur et du sacrifice amèneront jusqu'aux frontières du ridicule, par opposition notamment à une banquière digne et retenue, mais aux mœurs bien plus contestables.

Le propos ne brillera certes pas par son originalité, La vie sans principe pouvant de prime abord être lu comme une acerbe critique du système capitaliste, et de la nécessité de sa moralisation. C'est effectivement une réelle hostilité à l'égard de l'appareil financier qui suinte du récit, pas tant comme tel qu'en guise de vecteur de  perversion des individus les plus ordinaires. L'argument, somme toute offensif, tranche diamétralement avec le ton résolument posé de la narration, qui se garde bien de céder à tout excès de gravité. On pourra ainsi pointer un procédé comme un discours plus consensuels, où la véhémence et la fièvre se font très discrètes, au profit d'un propos mobilisant l'inévitable empathie du spectateur.

Sous couvert de poser les armes (la violence graphique se faisant quasiment absente du film), Johnnie To renverse les rôles, se joue de la narration, et s'empare d'une légèreté désarçonnante pour mieux dénoncer les travers d'une société putréfiée par l'argent, sans se perdre à nul moment dans un quelconque pamphlet rédhibitoire.

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