Cosmopolis : Critique

Simon Riaux | 25 mai 2012
Simon Riaux | 25 mai 2012

« Le problème avec les récits où tout peut arriver, c’est qu’il ne s’y passe rien » écrivait John Updike dans le New Yorker, au sujet du Cosmopolis de DeLillo, la phénoménale feuille de route du nouveau David Cronenberg. Semblable critique éclairera plus sur la valeur des contempteurs que celle de l'œuvre incriminée. En effet, ce ride ralenti, tout de tact et de toc, n'entend pas raconter quoi que ce soit, ou si peu, son intention est le dévoilement du néant, la révélation du grand rien qui préside actuellement à la destinée d'un occident embarqué sur la route du progrès à tombeau ouvert.

Photo Robert Pattinson
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Eric Paker est un jeune trader-banquier-self-made-man surdoué, qui passe le plus clair de son temps calfeutré dans une gigantesque limousine d'où il actionne par à coup le gouvernail d'une économie dématérialisée, amassant millions sur millions. Une coupe de cheveux pressante, la hausse du Yuan, un mouvement de protestation anarchisant, et une diffuse menace de mort vont bouleverser le confortable chaos dont il se repaît d'ordinaire.

Dès la lecture du synopsis (voire même l'annonce du projet), il semblait évident que Cronenberg adapterait le roman visionnaire et éponyme de DeLillo à la lettre, ce dernier ne pouvant guère supporter que la reproduction, ou la totale transformation. Cette dernière paraissait hors de portée d'un cinéaste n'ayant à l'évidence plus la hargne créatrice qui généra le Festin Nu.

 

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Le long-métrage vient confirmer ce sentiment, en cela qu'il ne dévie jamais du texte originel, qu'il en recycle les dialogues quasiment mot pour mot. Une facilité, un constat d'échec, une absence de point de vue qui forment l'évidente limite de l'exercice. On pourra toutefois se féliciter de l'attitude du cinéaste, qui est aujourd'hui le seul capable de mener à bien semblable projet, de se porter garant de son contenu et de ce qu'il implique, là où le premier tâcheron venu en aurait extrait un thriller pataud, déraciné de son décor monolithique, le privant d'un dépouillement de façade trop anti-spectaculaire.

 

Car si tout paraît de toc dans Cosmopolis (l'émeute faiblarde emmenée par trois figurants, l'attentat contre le directeur du FMI), c'est justement car l'enjeu est ici de nous donner à voir les deux facettes du même dollar, dont la proximité révèlera finalement la dimension factice, la terrifiante compatibilité. Des anarchistes scandent la chute de l'ordre néo-libéral à coups de contre-sens proto-marxistes, Paker se découvre une attirance irrépressible pour un jogging humide au cours d'un très invasif examen prostatique, le financier tout puissant rejoindra finalement le hobo perclus de névroses stériles dans un dialogue de sourd où apparaîtra leur gémellité. Chaque personnage, chaque saynète nous le répète à l'envie : il n'y a plus rien à comprendre, les concepts sont depuis longtemps vidés de leur sens et s'annulent mutuellement.

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Nulle révolution, salut, ou hypothétique nouveau départ à attendre de ce constat nihiliste, ne reste que la chute d'un monde enivré par sa propre vitesse, et l'instant suspendu qui précédera l'impact. Vitesse moquée avec un cynisme certain par le réalisateur, qui refusera au récit et à son personnage principal la moindre accélération, cantonnés qu'ils sont dans un corbillard de luxe, dont la lenteur inexorable masque artificiellement la destination funeste.

 

Si l'on parle énormément dans Cosmopolis (le flot de paroles débité par les personnages est pour ainsi dire ininterrompu), ce n'est pas par paresse ou impuissance de l'image, mais bien parce que l'artiste entend prolonger, donner corps au texte de DeLillo, lui faire retrouver sa dimension absurde et éminemment comique. Car l'on rit beaucoup tout le long du métrage, pas de ces effusions sonores et rassurantes qui pouvaient accompagner le visionnage de plusieurs de ses précédents films, mais d'effusions intérieures, silencieuses, qui nous étreignent comme autant de blessures infimes et répétées. L'humour du film place le spectateur non pas en adversaire ou contradicteur du protagoniste, mais à la place du chauffeur, rigolard et résigné.

 

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L'œuvre de Cronenberg se retrouve alors convoquée au gré des séquences, organisées comme autant de sketchs refusant toute montée en pression, comme si cette fin du monde était déjà survenue bien avant que nous n'en prenions conscience. Le cinéaste égraine ses obsessions, thèmes et tics de manière quasi exhaustive, en une morne ritournelle qui pourrait agacer par son apparente désincarnation, en dépit de sa parfaite cohérence. En effet, les spasmes de vie, de mort, attraction et répulsion tournent ici à vide, comme écrit plus haut, le but n'est plus de révéler ce qui change l'homme, de dévoiler les terrains d'expérimentations où il brûle de se précipiter, mais bien d'en constater la normalisation définitive, la perte de saveur irrémédiable dans un univers qui a théorisé l'affrontement de chacun contre tous, les a nivelé en un magma dont plus rien ne ressort ou n'est dissociable. Jusqu'à la patte de l'artiste, qui use de sa mise en scène comme un joueur professionnel abat ses cartes, avec mesure, précision, efficacité, avec l'esprit mais sans le cœur.

 

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Résumé

Le nouveau David Cronenberg n'est ni un aboutissement virtuose, ni une subversion carnassière. Il s'agit du film glacial d'un auteur dont la chair a viré au diaphane, à force d'épiphanies hémorragiques, et dont la mise en scène aboutit à une œuvre dont les atours déceptifs ne sont qu'une diversion. Le corps blafard et moite de Robert Pattinson ne doit pas nous leurrer, Cosmopolis est un appendice vivace, une prolongation essentielle de la prose à fragmentation de DeLillo, aussi difficile à apprécier que le vertige qui nous étreint en cet instant terminal où le sol se dérobe sous nos pieds.

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